Au Théâtre du Châtelet, un "Fantasio" politique entre guerre et paix

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 23/02/2017 à 18H48, publié le 23/02/2017 à 18H44
Fantasio (Marianne Crebassa) avec la princesse Elsbeth (Marie-Eve Munger) dans "Fantasio" au Théâtre du Châtelet.

Fantasio (Marianne Crebassa) avec la princesse Elsbeth (Marie-Eve Munger) dans "Fantasio" au Théâtre du Châtelet.

© Pierre Grosbois

L’Opéra comique, délocalisé au Châtelet, en attendant sa rénovation, programme un "Fantasio" d’Offenbach disparu depuis sa création en 1872. Un très bel ouvrage romantique alternant drame mélancolique et bouffonnerie à la trame éminemment politique. Concocté avec délectation par Thomas Jolly, il révèle une Marianne Crebassa éblouissante dans le rôle-titre. A voir et revoir sur Culturebox.

Sur la place principale de Munich, ça va ça vient. On s'agite, on se demande, on finit par y croire, on se rapproche, on s'embrasse : l'état de guerre est levé ! Le roi de Bavière lui-même l'annonce : sa fille épousera le prince de Mantoue, et cette union garantira la paix dans la région. Et tant pis si le prince italien traîne une mauvaise réputation. L'amour est sacrifié sur l'autel de la diplomatie et du bien supposé du peuple. Faut-il vraiment s'en réjouir?

"Sotte ville", "sots habitants"

Scènes de liesse populaire. Mais tandis que les bourgeois trinquent, les jeunes étudiants, eux, s'enivrent entre désespoir et désir cynique de profiter de la situation pour une nuit au cabaret. Seul, leur meneur, Fantasio, est affligé par tant de bêtise : "que cela m’ennuie que tout le monde s’amuse". "Sotte ville" et "sots habitants", lance-t-il.

Dès les premières scènes, "Fantasio" de Jacques Offenbach pose la problématique : quelle réalité livre-t-on au peuple ? La paix est préférable à la guerre, certes, mais pour en faire quoi et surtout à quel prix ? Et, enfin, que pèsent l'amour, donc la vie dans tout ça ? Revenu de tout et désabusé, Fantasio est pourtant encore mélancolique et poète : "moi pour un peu d’amour, je donnerais mes jours", chante-t-il (et sa mélodie devient le fil conducteur de tout l'opéra) après avoir aperçu la princesse Elsbeth "dont le cœur bat et les yeux pétillent". Sur un coup de tête, il brigue la place du bouffon du roi qui vient de mourir pour se faire une place à la cour... et y jouer un rôle de poil-à-gratter. Une fois endossé le costume du vieux bouffon Saint-Jean, Fantasio, jusque-là morne et sombre, resplendit littéralement de mille couleurs sur la scène du Théâtre du Châtelet.
Fantasio, ici en bouffon du roi, est incarné sur scène par la mezzo-soprano Marianne Crebassa. 

Fantasio, ici en bouffon du roi, est incarné sur scène par la mezzo-soprano Marianne Crebassa. 

© Pierre Grosbois

Tension entre la vérité et son contraire

"Fantasio", oeuvre de Jacques Offenbach d'après la pièce d'Alfred de Musset, est le récit de cette transformation : celle de Fantasio qui grâce à son nouveau rôle reprend goût la vie, mais aussi celle de la princesse à qui l'ancien étudiant peut désormais dire une "autre" vérité, autorisé qu'il est par son titre de bouffon du roi. Tout l'intérêt de ce texte est là, dans une constante tension entre la vérité et son contraire. Comme dans la scène déjà célèbre du 2e acte, lorsque le bouffon affirme à la princesse que la tulipe qu'il lui offre n'est pas bleue comme il lui semble, mais rouge. "Comment arranges-tu cela ?" demande-t-elle. "Comme votre mariage", répond-il. Et avant cela, il avait osé lancer : "Pauvre petite ! Epouser un sot que vous n'avez jamais vu ! N'avez-vous ni cœur ni tête, et ne feriez-vous pas mieux de vendre votre robe que votre corps ?"
"Fantasio" au Théâtre du Châtelet : le roi de Bavière face à ses sujets.

"Fantasio" au Théâtre du Châtelet : le roi de Bavière face à ses sujets.

© Pierre Grosbois

Fantasio fera capoter le mariage d'Elsbeth avec le prince italien dont il parvient à mettre en évidence toute la vulgarité et la maladresse - Offenbach use ici d'un comique savoureux porté avec brio par les interprètes Jean-Sébastien Bou (le prince de Mantoue ) et Loïc Félix (son aide de camp Marinoni). Surtout, l'étudiant-bouffon fera en sorte que le peuple lui-même pousse les dirigeants à désirer la paix, sans pour autant hypothéquer l'avenir de la princesse qui lui sera finalement promise.

Eblouissante Marianne Crebassa

Six mois après ses débuts à l'opéra avec "Eliogabalo", le metteur en scène Thomas Jolly s'est emparé avec délectation de cette écriture théâtrale, extrêmement habitée autant par Musset que par Offenbach qui y ont livré chacun une sorte d'alter-ego, à cinquante ans d'écart. Comme le personnage de Fantasio, chacun vivait une situation d'isolement : l'un était en conflit avec son époque et avec son monde littéraire, l'autre était bouleversé par une guerre qui avait opposé la France, sa nouvelle patrie, à la Prusse - et Offenbach était d'origine allemande - qui s'était soldée par la défaite de Sedan en 1870, deux ans avant la création de l'opéra.

Pour être précis, Fantasio est ce qu'on appelle un "opéra comique", ce qui signifie qu'il alterne théâtre parlé et chanté (et n'implique pas obligatoirement qu'il soit drôle). On saluera d'ailleurs la présence de sous-titres aussi bien pour les textes parlés que pour les textes chantés. Le théâtre a donc une place de choix et "Fantasio" doit en grande partie sa réussite à la direction d'acteurs de Thomas Jolly avec cette troupe de chanteurs-comédiens remarquable dans son ensemble. Mention spéciale pour la mezzo-soprano Marianne Crebassa (primée récemment aux Victoires) dans le rôle travesti de Fantasio, éblouissante autant dans la performance vocale que dans le jeu physique (ses contorsions de marionnette sont mémorables) jusqu’aux détails de son expression faciale. 

Electricité

A l’image de Fantasio qui passe du noir et blanc à la couleur en accédant à la cour comme bouffon du roi, Thomas Jolly fait évoluer tout au long de l’opéra le paysage scénique, de l’ombre à la lumière. La myriade de loupiotes qui constellent la nuit bavaroise est d’ailleurs l’une des signatures de ce "Fantasio", référence explicite à ces transformations techniques notables du 19e siècle : diffusion de l’électricité, invention de la photographie – d’un iris en fond de scène jaillissent des faisceaux de lumière - ou même apparition de la botanique (tulipes bleues, tulipes rouges). 
Le décor rend hommage à la machinerie et à l'électricité qui se répandent à la fin du 19e siècle.

Le décor rend hommage à la machinerie et à l'électricité qui se répandent à la fin du 19e siècle.

© Pierre Grosbois

Cette œuvre de Jacques Offenbach est tombée dans l'oubli après avoir été boudée par le public en 1872. Principalement pour des raisons politiques, le compositeur français mais allemand de naissance n'était plus si bien accepté à l'Opéra comique. Mais "Fantasio" avait également de quoi décontenancer un public habitué aux opérettes légères dont Offenbach s'était fait la spécialité avec "La Belle Hélène", "La Vie parisienne" ou "La Grande-duchesse de Gérolstein". "Fantasio", c'est un autre Offenbach, et l'exhumation de sa partition (disparue dans l'incendie de l'Opéra comique en 1887 et réassemblée depuis 2013 grâce aux manuscrits conservés) offre aujourd'hui l'intérêt de cette découverte. C'est un homme à fleur de peau qui se livre davantage dans un opéra résolument romantique mais qui alterne le drame - avec une orchestration nourrie et très bien portée par le chef Laurent Campellone, des mélodies mélancoliques de toute beauté et des contrepoints très élaborés - et une musique joyeuse et teintée d'humour, comme dans les duos entre le prince de Mantoue et son aide de camp. 

A voir et revoir sur Culturebox jusqu'au 21 août 2017   

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