"Ali Baba", l'opérette à l'honneur à l'Opéra comique

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 15/05/2014 à 14H52
Ali Baba à l'Opéra comique © Pierre Grosbois

Salle Favart, à Paris, revit l'œuvre de Charles Lecoq, "Ali Baba", créé en 1887 à Bruxelles. Une histoire connue de tous, une fable grand public mais au ton grinçant, sur le thème du rapport à l'argent. Et une œuvre musicale drôle et enlevée, par l'un des maîtres de l'opérette. A découvrir.

Tout le monde connaît Ali Baba. Le conte et surtout ses adaptations : au théâtre, en dessin animé et au cinéma, la plus célèbre étant peut-être celle de Jacques Becker avec un Fernandel au sourire mi benêt mi canaille. On sait moins que la fable d'après les "Mille et Une Nuits" a inspiré au XIXe siècle de nombreux ouvrages lyriques. L'un d'entre eux est signé Charles Lecoq, le faiseur d'opérettes le plus populaire de l'époque, après Jacques Offenbach. Ce dernier fut son rival, Georges Bizet aussi.

Entre l'opérette et le "grand spectacle"

Charles Lecoq a fait d'Ali Baba une œuvre originale, à mi chemin entre l'opérette et ce qu'on appelait le "grand spectacle". Le style musical est soigné et même savant, comparé aux comédies bouffonnes des compositeurs de la génération précédente. Et on ne boudera pas notre plaisir à écouter des airs qui marquent, comme "Ma personne ne se vend pas, mais se donne", chanté par Morgiane ; ou encore "Nous sommes quarante voleurs, semant l'épouvante chez les voyageurs", air très cadencé par la dimension syllabique (une note correspond à une syllabe). Erudit, Lecoq s'amuse même à des citations ou des clins d'œil à des œuvres de ses contemporains, comme "Le Barbier de Séville" de Rossini, "Carmen", de Bizet ou "La Grande-duchesse de Gerolstein" d'Offenbach.
L'ouvrage se veut avant tout joyeux. Il simplifie et adoucit un conte à l'origine d'une très grande cruauté. "L'Histoire d’Ali-Baba et de quarante voleurs exterminés par une esclave" (c'est le vrai titre), contenant d'atroces scènes de crime, devient sous la plume de Albert Vanloo et de William Busnach, un livret plein d'humour et de légèreté. Au centre de la fable, Ali Baba (très bien incarné par le baryton grec Tannis Christoyannis), un travailleur très pauvre qui ne peut subvenir à ses besoins élémentaires : se loger, se nourrir… et abriter une esclave, la belle et dévouée Morgiane (assumée fièrement par la soprano Sophie Marin-Degor). La suite est connue : la découverte par Ali Baba de la caverne où quarante voleurs cachent leurs butins permet à l'indigent de basculer du côté des riches. Quelle transformation induit, chez les autres, cette brusque ascension sociale ? Au-delà de la vengeance des malfrats et de la convoitise que suscite une telle réserve d'or, c'est le thème du rapport à l'argent qui est en jeu.
Tassis Christoyannis (Ali Baba) et Sophie Marin-Degor (Morgiane).

Tassis Christoyannis (Ali Baba) et Sophie Marin-Degor (Morgiane).

© Pierre Grosbois
Tableaux vifs, colorés et drôles

Le metteur en scène Arnaud Meurnier a pris le parti de le traiter de manière universelle et intemporelle. "Le Ali Baba de Charles Lecoq contient les éléments qui préfigurent l'avènement de la société de consommation", explique-t-il : "il y a d'un côté l'apparition des grands magasins et de la publicité", et de l'autre, évocation des figures du parvenu et du très pauvre, du généreux, de l'avare. Morgiane", ajoute-t-il, "est la seule, dans ce conte, qui ait un point de vue moral. L'argent peut la rendre heureuse, mais elle est inquiète. Elle chante : "enfin tout ce que la richesse peut offrir aux désirs ! Et pourtant mon âme est craintive".
Christianne Bélanger (Zobéïde) et François Rougier (Cassim)

Christianne Bélanger (Zobéïde) et François Rougier (Cassim)

© Pierre Grosbois
Fidèle à la version de Charles Lecoq, Arnaud Meunier a évité tout orientalisme dans la mise en scène. Il a conçu des décors qui, évoquant l'invention de la publicité et des grands magasins, rappellent souvent une esthétique des années 1950 : cartes postales de voyages en avion, escalators mécaniques, enseignes lumineuses. Les tableaux sont vifs, colorés, drôles.
Ali Baba à l'Opéra comique (4) © Pierre Grosbois
Dans le jeu, on regrettera quelques défaillances dans l'articulation entre le texte récité (par ailleurs trop long, dans l'œuvre originale) et les parties chantées, mais on salue la performance d'une troupe enthousiaste, en partie composée par des chanteurs de l'Académie de l'Opéra comique, jeunes professionnels en apprentissage.


"Ali Baba" de Charles Lecoq à l'Opéra comique
1 place Boieldieu, Paris IIe
Jusqu'au 22 mai
Direction musicale de Jean-Pierre Haeck
Mise en scène de Arnaud Meunier