A l’Opéra-Comique, un "Pré aux Clercs" dans la tradition dépoussiérée

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 26/03/2015 à 18H00
    "Le pré aux clercs" à l'Opéra Comique

    "Le pré aux clercs" à l'Opéra Comique

© Pierre Grosbois

Sept ans après « Zampa », Jérôme Deschamps, à quelques semaines de son départ, monte l’autre grande œuvre d’Hérold, « Le Pré aux Clercs » (1832), et fait appel, pour la mise en scène, à Eric Ruf, tout frais administrateur de la Comédie-Française. Ruf a voulu faire un « grand spectacle populaire ». Pari réussi.

Le Pré aux Clercs s’étendait sur la rive gauche de la Seine, en face du Louvre, en gros entre l’actuel Institut et l’actuel musée d’Orsay, derrière l’abbaye de St-Germain-des-Prés. Les clercs en question étaient les étudiants, de la Sorbonne et d’autres collèges, qui avaient pris les ordres (d’où le terme « clergé ») et qui venaient là pour se détendre ou réviser. Ils y croisaient des familles, ils y croisaient aussi des duellistes, dont le Pré aux Clercs était le terrain d’affrontement favori, à l’abri de ses épaisses frondaisons et hors de la vue des gardes royaux.

Une histoire d'amour sur fond de guerre de religion

L’œuvre d’Hérold se passe en 1582, sous Henri III. Les guerres de religion sévissent encore, la protestante Isabelle de Montal, suivante de Marguerite de Valois (« la reine Margot ») est amoureuse du protestant Mergy, ambassadeur d’Henri de Navarre (futur Henri IV et mari de Marguerite). Mais Isabelle est promise par le roi de France (et frère de Marguerite!) au catholique Comminge, par ailleurs familier de ce Pré aux Clercs où il a passé beaucoup d’adversaires au fil de l’épée. Grâce à Marguerite, à sa filleule, Nicette, et à Girot, son aubergiste de mari, les amoureux pourront s’enfuir vers la Navarre et le méchant Comminge sera puni. 
Marie Lenormand et Marie-Eve Munger

Marie Lenormand et Marie-Eve Munger

© Pierre Grosbois
Eric Ruf évite le piège de l'image d'Epinal

On résume à gros traits. Mais on est à l’aube du drame ou du récit romantique façon Hugo ou Dumas et de ce style «troubadour » cher aux artistes du temps qui redécouvraient Moyen Age et Renaissance, en les mélangeant d’ailleurs un peu, dans un style léché où ne manquait pas un lacet de pourpoint. Eric Ruf évite le piège de l’image d’Epinal : les beaux costumes font fripés juste ce qu’il faut et demeurent un plaisir pour l’œil, les décors rappellent intelligemment ceux (magnifiques) qu’il avait conçus pour le fameux « Cyrano de Bergerac » monté par Denis Podalydès (il n’y a guère qu’un demi-siècle d’écart entre l’œuvre de Rostand et celle d’Hérold). Il a surtout l’idée, très simple mais très efficace, de baigner ses tableaux dans la nuit, ce qui donne une insondable mélancolie aux beaux arbres du Pré aux Clercs, dorés par l’automne et qui nous apparaissent alternativement joyeux ou tristes en fonction des situations déclinées par l’intrigue.
"Le pré aux clercs" mis en scène par Eric Ruf

"Le pré aux clercs" mis en scène par Eric Ruf

© Pierre Grosbois
Une musique très charmante, du léger au drame 

Car on oscille constamment entre drame gai et comédie amère, à l’image d’une musique très charmante, de belle inspiration, qui se souvient de Rossini (un des maîtres d’Hérold), où l’on entend aussi Schubert, Chopin, la vieille chanson française (l’air de Nicette « Ah! que je suis lasse de tant de plaisirs) et… Hérold tout simplement, Hérold et sa capacité à passer du léger au drame, du facile au complexe, du post-classique au pré-romantique, avec une constante inspiration qui est un des bonheurs de ce « Pré aux Clercs.

Des références qui peuvent nous parler encore

Ruf, en homme de théâtre, a été aussi attentif à diriger ses chanteurs: il y a beaucoup de dialogues parlés, ce qui est le propre d’un « Opéra-Comique » (qui mélange comédie et chant) Il a, très subtilement, très finement, joué le parti du « Regardons avec nos yeux d’aujourd’hui comment les spectateurs du début du XIXe siècle voyaient ceux de la fin du XVIe» (la scène de la mascarade, par exemple, est traité comme celle des « Enfants du Paradis », qui se situe exactement à l’époque d’Hérold). Et ce, avec des références qui peuvent nous parler encore. Ainsi, quand les gardes du roi (catholiques) sont horrifiés de voir un protestant « manger de la volaille le vendredi » (jour maigre), on est exactement dans les polémiques (contemporaines) sur les repas à l’école,  détails quotidiens à quoi se résument très souvent les affrontements inter-religieux.
"Le pré aux clercs" © Pierre Grosbois
Une bonne distribution

Bonne distribution, surtout chez les hommes : le jeu puissant d’Emiliano Gonzalez Toro en Comminge, la très belle voix et l’abattage du Girot de Christian Helmer, Eric Huchet, remarquable Cantarelli, le courtisan italien qui craint d’être victime de ses propres intrigues, enfin les superbes notes de ténor et la belle ligne musicale de l’Américain Michael Spyres en Mergy. Et quelle diction, des unes et des autres! Jaël Azzaretti est une piquante Nicette, fine actrice et jolie musicienne. Marie Lenormand est une excellente Marguerite: intrigante comme sa mère, Catherine de Médicis, femme blessée d’être retenue prisonnière par sa famille (loin de son époux resté en Navarre) dans ce Louvre aux allures de lugubre forteresse moyenâgeuse,  femme hautaine aussi comme il convient à une reine, tous les aspects du personnage y sont, et la voix aussi. Marie-Eve Munger égare, hélas! sa voix dans les difficiles vocalises de son air «Hors de nos paisibles campagnes » et ne la retrouve qu’à l’acte 3 mais elle est une Isabelle émouvante et jamais mièvre. Paul McCreesh dirige un  orchestre Gulbenkian un peu rêche, il n’écoute pas assez ses chanteurs (pas mal de décalages dans les grands ensembles) mais l’esprit d’Hérold et l’énergie de l’œuvre sont là.
La première du « Pré aux Clercs », le 15 décembre 1832, fut un gros succès. Le malheureux Louis Ferdinand Hérold allait mourir un mois plus tard de la tuberculose, à quelques jours de ses 42 ans. Le soir de cette première il crachait le sang. Il n’aura pas vu suffisamment le triomphe de son œuvre, qui devait se prolonger sans discontinuer jusqu’à 1949. On se demande un peu pourquoi ce long silence pendant 66 ans ou plutôt, comme pour « Faust », on ne se le demande plus. « Ca, c’est le charme de l’opéra français », disait une dame à la sortie. Le charme, quel joli mot, et qui va comme un gant (Renaissance) à ce « Pré aux Clercs »!


"Le Pré aux Clercs" de Louis Ferdinand Hérold à l’Opéra-Comique 
Jusqu’au 2 avril.   

Mise en scène d’Eric Ruf, direction Paul McCreesh
72 Boulevard Berthier, 75017 Paris
Réservation : 01 42 27 23 56












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