A Garnier, un bel "Alceste" de Gluck, tout de douleur et d'ombres

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/09/2013 à 11H36
Sophie Koch (Alceste) © Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

Le roi Admète est malade. L’oracle d’Apollon annonce : « Le roi doit mourir aujourd’hui si quelque autre au trépas ne se livre pour lui ». Sa femme, Alceste, se sacrifie. Admète est sauvé mais il découvre qu’Alceste a pris sa place; et c’est alors à celui des deux qui voudra se sacrifier pour l’autre! L’intervention d’Hercule, ami du couple, poussera Apollon à sauver et la reine et le roi.

Cet Alceste date de 1776. Louis XVI était roi de France depuis deux ans. Le devoir, la grandeur d’âme, le sacrifice, sur fond de mythologie : ces thèmes, souvent traités dans les opéras baroques, ne disent rien de la révolution gluckiste. Gluck refuse les virtuosités pyrotechniques (dont Vivaldi était le meilleur représentant mais tous n’avaient pas son génie !) et fait d’ «Alceste » la tragédie intime d’un homme et d’une femme profondément amoureux. La violence n’est plus politique, elle submerge les cœurs  d’une Alceste déchirée, d’un Admète bouleversé,  aux sentiments en bataille entre révolte et résignation.

La mise en scène d’Olivier Py en rend compte. Le peuple (magnifiques interventions du chœur du Louvre-Grenoble) tout en noir, témoin de la tragédie, se déplaçant par groupes comme dans une célébration religieuse. Alceste, Admète, leurs fils, robe et chemises blanches, l’innocence et l’amour menacés par les ténèbres. Superbe direction d’acteurs d’un homme de théâtre qui gomme, chez ses deux héros, tout excès, toute emphase, ce qui les rend d’autant plus dignes et plus émouvants.
Sophie Koch (Alceste) et ses enfants en bas, Yann Beuron (Admète) sur le lit 

Sophie Koch (Alceste) et ses enfants en bas, Yann Beuron (Admète) sur le lit 

© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney
Mais on est à l’opéra. Py surcharge la scène de signes qui nous échappent ou nous agacent : phrases écrites sur des tableaux noirs (« Prenez le cœur », « La mort n’existe pas ») soit redondantes soit hors-sujet. Allusions au catholicisme (le prêtre d’Apollon revient avec un missel, un ange veille sur le royaume) alors que les dieux grecs donnent tout de suite, par exemple,  des réponses aux interrogations des vivants. Et ces couleurs, ces objets à la mode (un lit blanc d’hôpital, le noir omniprésent, les masques de mort, j’avais vu tout cela dans le « Don Giovanni » monté par Stéphane Braunschweig au printemps ! Non que Py ait copié Braunschweig mais ils sont de la même génération, fonctionnent selon les mêmes codes de mise en scène…) !
Alceste (Sophie Koch), Yann Beuron (Admète) et la Mort 

Alceste (Sophie Koch), Yann Beuron (Admète) et la Mort 

© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney
De superbes décors dessinés en direct 
Superbe idée en revanche de faire dessiner le décor « à fresque », à la craie sur de grands panneaux qui ressemblent à des tableaux de Soulages… et de l’effacer au fur et à mesure, éphémères tête grimaçante, cheval cabré, soleil stylisé encadrant la silhouette d’Apollon. Et bravo à Pierre-André Weitz et à ses camarades pour leur performance à la Keith Haring renouvelée chaque soir !
Franck Ferrari (Hercule) et les enfants d'Alceste et Admète 

Franck Ferrari (Hercule) et les enfants d'Alceste et Admète 

© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney
Une belle distribution
La distribution n’appelle quasi que des éloges. Sophie Koch est une Alceste émouvante et déterminée, superbe dans l’élégie, la douceur et la douleur. Moins dans la véhémence et peinant dans les tessitures extrêmes (la phrase « Ministres de la mort » du fameux air « Divinités du Styx », sur une seule note très grave répétée, est à la limite). Mais le rôle est écrasant, dans les sentiments requis comme dans l’amplitude exigée. Yann Beuron, en Admète, est formidable : aigus faciles et moelleux, ligne de chant parfaite, diction admirable, il a la dignité et l’élégance d’un personnage qui pourrait être fade.
Yann Beuron (Admète) 

Yann Beuron (Admète) 

© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney
Bon grand-prêtre de Jean-François Lapointe, Franck Ferrari a un chant pas toujours élégant mais son Hercule a beaucoup de présence. Excellent oracle de François Lis. En coryphées Stanislas de Barbeyrac, Florian Sempey, Manuel Nunez-Camelino, Marie-Adeline Henry. Je les cite tous les quatre, ils le méritent, ils prouvent que le chant français existe magnifiquement quand les directeurs (merci pour cela à Nicolas Joël) prennent leurs responsabilités. Une mention à Marie-Adeline Henry (déjà remarquée en Brünnhilde à l’amphithéâtre de Bastille) qui nous régale dans le couplet  « Heureuse l’épouse… », exquis moment de douceur pastorale : des couleurs dans la voix qui devraient en faire une des grandes sopranos de demain.
Jean-François Lapointe (Le Grand Prêtre d'Apollon) et François Lis (L'Oracle)

Jean-François Lapointe (Le Grand Prêtre d'Apollon) et François Lis (L'Oracle)

© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney
Marc Minkowski dirige ses musiciens du Louvre-Grenoble avec fougue et puissance, en respectant parfaitement l’équilibre voix-instruments. Il le fait un peu au détriment des détails de l’orchestration mais ce n’est pas non plus ce qui obsède Gluck, cet Allemand qui fait honneur à l’opéra français et auquel notre plus grand Opéra français rend un bel hommage.


Alceste de Gluck à l'Opéra Garnier
Du 12 septembre au 7 octobre 2013
Réservation : 08 92 89 90 90