A Bastille une "Flûte" pas toujours enchantée mais souvent bien chantée

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 13/03/2014 à 17H57
Pavol Breslik (Tamino) et Julia Kleiter (Pamina) à droite

Pavol Breslik (Tamino) et Julia Kleiter (Pamina) à droite

© Opéra national de Paris/Agathe Poupeney

Comme Olivier Py, Robert Carsen est omniprésent cette l’année sur les scènes parisiennes: à Bastille « La flûte enchantée » après « Elektra », et avant, bientôt, « Platée » à l’Opéra-Comique. En guise de récréation « My fair lady » au Châtelet. Question récurrente : n’est-ce pas trop pour un seul homme, aussi bien entouré soit-il ?

« C’est une « Flûte enchantée » pas du tout habituelle » disait l’un. « Déroutant au début et puis on s’y fait » répondait l’autre. « Tu as un peu dormi avant la pause» faisait remarquer un papa à son fiston pendant l’entracte. Et au final tout ce monde applaudissait à tout rompre, à la satisfaction ravie de Carsen et de ses collaborateurs. Car ce n’était pas gagné : en gros une première partie où l’on se demande où l’on va (et même si l’on va quelque part) ; et un acte 2 recentré et qui monte en puissance.
Soit (au lever de rideau) une très belle image de forêt en fond de scène (subtile utilisation de la vidéo pendant tout le spectacle), lumière entre chien et loup, entre vie et mort, en-deçà et au-delà. Rien de la gaieté habituelle, de la finesse mêlée de burlesque mais une atmosphère mélancolique, douce et amère, avec les Trois Dames en noir portant voiles de deuil, Reine de la nuit du même acabit (mais très «couture »).

Est-ce la présence de Philippe Jordan, de la forêt, des interprêtes (deux des Trois Dames ayant chanté «Le crépuscule des dieux »), de ce Tamino vêtu de blanc affrontant les épreuves tel Siegfried, de ce méchant Monostatos qui, avec ses aides, ressemble aux nains Nibelungen? On se dit que cette « Flûte enchantée » est comme le prélude aux grands opéras wagnériens, suite d’épreuves débouchant sur la tragédie sauf qu’ici, c’est Mozart, un Mozart populaire où le « happy end » est une nécessité.

D’où ce Papageno ambigu, bonhomme mais contenant sa drôlerie (excellent et bien chantant Daniel Schmutzhard) Un Papageno habillé en randonneur, qui est aussi ce « Wanderer », ce voyageur éternel des légendes allemandes, de Schubert et de Wagner justement, âme et corps errants et mélancoliques à la recherche de l’amour et du bonheur. Et un Tamino soupirant après sa Pamina qui s’incarne pour lui en vidéo, à la fois charnelle et virtuelle. « La Flûte enchantée » comme introduction à l’opéra (et à tout un siècle) romantique? La tentative serait excitante…
Mais l’énigme restera entière : Carsen a-t-il pensé à Wagner ? Car il y a bien une obsession de la mort revendiquée dans cette «Flûte enchantée » qu’il avait déjà montée (différemment) et qu’il a murie: « Deux tentatives de suicides, Pamina et Papageno, deux appels aux meurtres proférés par Monostatos et par la Reine de la Nuit, des épreuves terribles, des mises en dangers. Le mot « mort » est prononcé une soixantaine de fois, tous les personnages l’évoquent chacun à leur tour, à l’exception de Papagena». Voilà donc pourquoi cette atmosphère étrange, souvent morbide, avec une idée (que Carsen ne divulgue pas mais que l’on comprend en voyant, au début du 2, les prêtres de Sarastro et les aides de la Reine de la nuit habillés des mêmes tenues noires) qui sous-tend l’œuvre: je n’en dis pas plus, sinon que les parents ont parfois d’étranges principes d’éducation…

Cet acte deux fourmille d’ailleurs de très belles images, le tombeau aux échelles de cordes où Tamino et Papageno vont vivre leurs épreuves, l’arrivée des prêtres, le magnifique franchissement du feu. Et cette scène finale où s’installe la sérénité retrouvée (paradisiaque) devant la forêt (re)devenue apaisante… 
  Pavol Breslik (Tamino) et Julia Kleiter (Pamina) à droite

  Pavol Breslik (Tamino) et Julia Kleiter (Pamina) à droite

© Opéra national de Paris/Agathe Poupeney
Philippe Jordan, à son habitude, soigne son orchestre mais le (ravissant) détail est au détriment de l’énergie, avec nombre de (petits) décalages côté chant. Pavol Breslik est un ténor héroïque, claironnant, jamais mièvre, Julia Kleiter est une Pamina émouvante dans son grand air, « Ach ich fühl’s ».

On attendait en Reine de la nuit notre Sabine Devieilhe: parfaite dans le « O zittre nicht » (à la fois Grande dame et pestouille), elle est impériale dans les vocalises du « Der Hölle », oubliant la pyrotechnie au profit de la musique, avec des couleurs dans chaque note qui sont d’une grande technicienne et d’une grande artiste.

C’est moins bien côté Sarastro dont Franz-Josef Selig a l’humanité mais la voix fatigue, bouge dans l’aigu, les graves sont incertains. Un médium resté superbe sauve l’air « In diesen hell’gen ». La jolie voix de ténor de François Piolino manque de noirceur en Monostatos (et son incarnation de grotesque), les timbres des Trois Dames ne s’harmonisent pas vraiment, les Trois Garçons (du chœur de Calw près de Stuttgart) sont charmants, les chœurs de l’Opéra ont déjà été meilleurs.  
Quand la Papagena de Regina Mühlemann apparaît, on n’est pas loin de « Mozart chez les vampires ». Son grand air (« Papageno, Papagena ») est à l’image de l’option de Carsen, surtout pas burlesque mais manquant de fantaisie. Cette fantaisie, ce sourire, ce pétillement, cette joie parfois, qui n’apparaissent que… dans les saluts finaux, réservant d’abord cette « Flûte enchantée » intrigante mais inégale à ceux qui la connaissent bien. Quant aux autres, qu’ils apportent avec eux leur « Mozart pour les nuls » (s’il existe) !   
                            
 La Flûte enchantée de Mozart à l'Opéra Bastille
Du 12 mars au 15 avril 2014
Direction : Philippe Jordan
Mise en scène : Robert Carsen
Durée 3 heures avec entracte
Tél : 08 92 89 90 90