A Bastille une belle "Traviata" rongée par ses fantômes

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 05/06/2014 à 16H01
La Traviata mise en scène par Benoît Jacquot

La Traviata mise en scène par Benoît Jacquot

© Opéra national de Paris/Elisa Haberer

Pourquoi encore « Traviata » ? Parce que c’est un incontournable pour les maisons d’opéra et que celle de Christoph Marthaler sous l’ère Mortier (en 2007) avait terriblement déçu. Nicolas Joel a donc convoqué la Traviata du moment, Diana Damrau, sous la houlette de Benoît Jacquot, qui sait ce que veut dire mettre des femmes en scène. A voir sur Culturebox le 19 juin.

L'élégance de la mise en scène
A la première, très applaudie, de ce lundi 2 juin, le seul à qui l’on a réservé des « hou! hou! » a été Benoît Jacquot. On se demande parfois d’où vient l’absence de jugement de certains car si cette « Traviata » a d’abord une vertu c’est dans l’élégance de sa mise en scène, qui est celle d’un homme à la fine culture et qui n’oublie jamais pourtant que ses chanteurs doivent incarner des personnages.

On imagine le brainstorming qui a précédé dans un grand opéra tel celui de Paris: il nous faut une « Traviata », le public la réclame, confions-la à n’importe qui, de toute façon on affichera complet. Ou à quelqu’un à la mode qui en fera l’objet de ses délires: Traviata en escort girl junkie et moscovite et Germont, qui fut son amant et qui lui confie le soin de dépuceler son fils, le délicat Alfredo dont il redoute qu’il tourne homosexuel. Alfredo la prend pour sa mère et suce son pouce en s’endormant sur son sein pendant qu’elle meurt d’une overdose. On le voit, il est facile de détourner « Traviata » (on vous a pondu ce scénario possible en trois minutes, il en vaut largement certains qui ont eu les honneurs de la scène) et c’est à quoi ne s’emploie absolument pas Benoît Jacquot. On lui en sait gré.  
A l’acte 1, des éléments qui composent le paysage mondain et intime de  Violetta : une table d’apparat avec chandeliers et victuailles, une causeuse, une coiffeuse, un immense lit à baldaquins avec stuc, dorures, velours rouge et une reproduction de l’ «Olympia» (à la nudité d’albâtre) de Manet. Violetta, comme Olympia, a une servante noire (Cornelia Oncioiu, bien chantante et… méritante, le visage passé au brou de noix!), Violetta est peut-être Olympia. Manière intelligente de rappeler par des allusions d’époque qu’un créateur ne crée pas sur une île déserte mais qu’il est immergé dans les arts, la société et la politique de son temps, surtout quand il s’appelle Verdi.   

A l’acte 2 un hêtre sublimement éclairé dans la nuit profonde (derrière un petit banc de pierre) sera le lieu de la confrontation capitale entre Violetta et Germont.  Au 3, l’escalier extérieur d’un palais, recouvert d’un beau tapis rouge, jouxtant une cour de marbre à l’italienne, le tout éclairé de candélabres : une dernière fête éblouissante et tragique pour les adieux de Violetta au monde. Au 4 (un poil trop dépouillé), pour ses adieux cette fois à la vie, le lit en morceaux, la coiffeuse endeuillée d’un drap blanc. Ces décors (magnifiques) de Sylvain Chauvelot, les costumes de Christian Gasc, les lumières d’André Diot, sont d’hommes de théâtre mais surtout de cinéma, comme l’est Jacquot: sa Violetta vit du paraître, son univers intérieur est celui d’un tourbillon d’images qui s’effacent peu à peu, même les invités des deux fêtes sont des fantômes vêtus de noir qui ont même visage et même apparence. (On se souvient du récent et magnifique Jacquot,  « Les adieux à la reine », autour d’une Marie-Antoinette prise dans un tourbillon luxueux dont seule la marche à la mort la délivrera en la contraignant au dépouillement suprême).


L’itinéraire d’une femme

La mise en scène de Jacquot est donc centrée sur l’itinéraire d’une femme. Comment s’en étonner d’un homme qui a dirigé, excusez du peu, Huppert, Deneuve, Adjani et Sanda, Kiberlain, Léa Seydoux, Charlotte Gainsbourg, Virginie Ledoyen et Judith Godrèche (qu’il a découvertes ou révélées) et même Darrieux? Et Angela Gheorgiu (avec son Alagna) dans une magnifique « Tosca » de cinéma. Ce qu’il fait avec Diana Damrau est magnifique. Voici comme, au 1, immobile et classieuse, elle domine la société qu’elle reçoit, telle une princesse. Et comme, au 2, face à Germont à son tour impassible (le hiératisme de la haute bourgeoisie), elle s’agite tel un phalène aux lumières du hêtre, perdant soudain toute dignité, ramenée au déclassement social  auquel Germont la condamne. Les grands sont immobiles, toujours, dans le malheur, quand les petits s’y agitent à la manière des insectes…

Diana Damrau : la comédienne est aussi éblouissante que la chanteuse
Damrau est à la hauteur de sa réputation et quelle comédienne, donc! On est surpris au début: rien d’une des grandes  «Traviata» en «as » (Cotrubas-Stratas-Callas !). Les notes du haut-médium sont un peu métalliques, les aigus parfois criés, dans le fameux « Libiamo » Alfredo l’emporte… Et puis, un peu comme Ciofi dans « Tancredi », la magnifique technique de l’Allemande la met vraiment en selle, elle se sort superbement, à force de contrôle du souffle et du timbre, des terribles « E strano »,  «Follie, folie », et « Sempre libera ». Au 2, face à Germont, la comédienne est aussi éblouissante que la chanteuse, au 3, terrassée, elle est une fleur blanche qui se referme, au 4, elle émeut dans le « Addio, del passato », par des moyens inverses de Callas et le « Oh ! gioia ! » qui précède sa mort, s’il n’atteint évidemment pas la sublime terreur de Callas, est magnifiquement et… pathétiquement glorieux.      

Des décors magnifiques de Sylvain Chauvelot

Des décors magnifiques de Sylvain Chauvelot

© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris

Francesco Demuro : un vrai ténor aux belles couleurs
Le jeune Francesco Demuro, encore un peu vert de style, a la juvénilité qu’il faut. Très belle voix, d’un vrai ténor, aux belles couleurs. Et la technique, aigus, notes de passage, est là, solide. Quant au personnage, il est immédiatement crédible malgré une certaine fragilité scénique. Son beau « Lunge da lei » sous l’arbre laisse supposer qu’Alfredo pourrait, après la mort de Violetta, connaître le sort tragique du désespéré « Werther » dont Jacquot fit en ce même endroit une superbe mise en scène.

Ludovic Tézier est un somptueux Germont mais on n’en doutait pas. On voudrait simplement un peu plus de nuances dans son incarnation d’un père. Comparses de talent, à l’exception de la Flora rêche de sons d’Anna Pennisi. Très bons chœurs. Seul vrai bémol du spectacle, une « danse des Bohémiennes » inutilement parodique et qui jure avec le reste de la mise en scène. Daniel Oren dirige sans grandes nuances mais avec un vrai sens théâtral un Orchestre de l’Opéra où les cordes sonnent toujours un peu épaisses mais où les bois sont ravissants.

Rideau fermé, on a entendu entonner par les choristes un «Joyeux anniversaire» enthousiaste: c’était celui de Diana Damrau. Elle aura reçu en cadeau ce soir-là des spectateurs une ovation méritée. N’en déplaise aux grincheux, Benoît Jacquot méritait d’être associé à son triomphe.  


La Traviata de Giuseppe Verdi à l'Opéra Bastille et sur Culturebox le 19 juin
D'après le drame d'Alexandre Dumas fils, La Dame aux camélias
19h30 : 2, 5, 7, 9, 12, 14, 17, 20 juin 2014
Tél : 01 40 01 19 70