A Bastille une « Aida » qui se veut politique, mais avec des Chippendales!

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 16/10/2013 à 13H37
sur le char : Marcelo Alvarez (Radamès) et Roberto Scandiuzzi (Ramfis)

sur le char : Marcelo Alvarez (Radamès) et Roberto Scandiuzzi (Ramfis)

© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Ce 10 octobre, jour même du bicentenaire de Verdi, c’est l’affluence des grands jours à Bastille. Même la ministre de la Culture, pas si habituée des lieux, assiste à cette «Aida » du nouveau patron du festival d’Avignon, le trublion Olivier Py. Mais, à la fin, déception des grands jours: Py, qui a eu le courage de venir saluer, est hué par une large partie du public.

« Aida » n’est pas une œuvre si facile à mettre en scène. Car c'est un grand spectacle (commande du khédive d’Egypte créée en 1871 pour l’inauguration de l’opéra du Caire) avec des « tubes » : les fameuses « trompettes », les danses exotiques des prêtresses et des esclaves, les choeurs guerriers (« Ritorna vincitor ») et une tradition de pyramides en carton-pâte, de chameaux et d’éléphants. Mais c'est aussi une histoire d’amour intimiste et tragique : le général égyptien Radamès aime l’esclave éthiopienne Aida dont il ignore qu’elle est la fille du roi qu’il combat. Mais Amnéris, la fille du roi d’Egypte, amoureuse elle aussi de Radamès, se vengera des deux amants. 
Py choisit le grand spectacle. C’est son droit. Mais à sa manière: un jeune homme torse nu agite le drapeau italien en avant-scène, aussitôt arrêté par des soldats en treillis. Puis Amnéris entre et se débarrasse du drapeau impérial autrichien. On comprend qu’en deux minutes les Italiens se sont libérés des envahisseurs autrichiens. Sauf qu’à l’époque d’Aida l’Italie était déjà libre et les Autrichiens avaient largement d’autres chats à fouetter…
Donc les Egyptiens sont des Italiens
Donc les Egyptiens sont les Italiens et d’ailleurs apparaît un énorme et superbe palais tournant, en bronze doré, avec des perspectives de salons, des lustres, et même un arc de triomphe, et il est inscrit « Victor Emmanuel roi ». Il y a aussi des officiers italiens en beaux manteaux bleu marine, il y a aussi les soldats du début en treillis (mais qui sont maintenant italiens, vous suivez ?), torse nu, ou en slip quand ils dansent. Ils font plutôt « guerre en ex-Yougoslavie » mais revue par un spectacle de Chippendales. Des dames en robes noires de duègnes se frottent à eux sans conviction. Passe Radamès sur un tank soviétique. Une ballerine en tutu danse devant l’arc de triomphe sur lequel se tient debout un des «soldats torse nu » avec son drapeau.
vue d'ensemble (Le Triomphe)

vue d'ensemble (Le Triomphe)

© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer
On est de plus en gêné
Les chorégraphies, si importantes dans « Aida », sont au demeurant d’une pauvreté et d’un kitsch insignes. Sous la ballerine, on charrie des cadavres. On croit comprendre que les Italiens sont devenus les «méchants », d’ailleurs arrivent les « gentils », prisonniers, habillés comme…  des résistants, des tziganes, des juifs? On est de plus en plus gêné. Il y a des pancartes « Vivent les colonies », « A mort les étrangers!». On se souvient que l’Italie (mais trente ans plus tard) avait des visées sur l’Ethiopie, on se souvient aussi que les Italiens de l’époque étaient largement victimes de xénophobie (le massacre d’ouvriers italiens par la population d’Aigues-Mortes le 17 août 1893, l’année où Verdi fait jouer « Falstaff »).

A force de se souvenir on perd de vue l’histoire. Enfin le Grand-Prêtre condamne à mort Radamès devant une croix enflammée et des sbires déguisés en Inquisiteurs ou en Ku Klux Klan. Hurlements de la salle (dès qu’on touche à la religion…). Et au milieu de tout ce foutoir les chanteurs tentent de chanter.
Ils ont du mal
Ils ont du mal. Loin des héroïnes douces et mièvres l’Ukrainienne Oksana Dyka est une Aida proche d’Antigone, véhémente et amère, mais le timbre n’a ni moelleux ni couleur. Luciana d’Intino, à la voix parfois fatiguée (au début on ne l’entend pas) compose une belle Amnéris, odieuse puis touchante en repentie: à la mort des deux amants, c’est elle qui émeut, prostrée sur leur tombe. Radamès de Marcelo Alvarez, Grand-Prêtre de Roberto Scandiuzzi, très beaux vocalement  mais qui, dramatiquement, n’existent pas. Amonasro agité, de jeu et de tenue vocale, de Sergueï Murzaev, Roi insignifiant de Carlo Cigni. Philippe Jordan, capable de tant de poésie, dirige « zimboumboum » la partie « à tubes » mais se reprend dans les scènes intimes de la fin.

Et c’est ainsi que le bicentenaire de Verdi sombre dans le Nil. On ne reprochera pas à Olivier Py de faire joujou avec son beau palais doré mais de faire dire à « Aida » des choses  -en plus très très confuses- qu’elle ne dit absolument pas. Verdi, après « Aida » ne fera plus d’opéra pendant quinze ans. On ne souhaite surtout pas à Py la même punition. Il nous doit une revanche. En épurant. Mais sait-il faire ?


"Aida" à l'Opéra Bastille
12 représentations du 10 octobre au 20 novembre 2013
Direction musicale : Philippe Jordan
Mise en scène Olivier Py

120 rue de Lyon, Paris XIIe
Réservation : 0892 89 90 90