A Bastille, des "Puritains" qui ne font pas rêver

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 05/12/2013 à 11H05
Maria Agresta (Elvira)

Maria Agresta (Elvira)

© Opéra national de Paris/ Andrea Messana

De beaux airs, des chanteurs brillants de la jeune génération, un metteur en scène de talent (Laurent Pelly), tout pour faire de ces « Puritains » une réussite. A l’applaudimètre c’est le cas. Pourtant…

Pourtant chacun des spectateurs que j’écoutais samedi soir y allait de sa réserve : pour l’un une histoire idiote, pour l’autre des voix peu idiomatiques, ou le décor lugubre, bref une production sèche et grise. Précisons… et nuançons!

« Les Puritains », d’un Bellini de 33 ans dont c’est la dernière œuvre, conte l’éternelle histoire des amants confrontés à la grande Histoire : dans l’Angleterre de Cromwell qui vient de décapiter son roi, Elvira, promise par son père au cromwellien Riccardo, aime et est aimée d’Arturo, partisan du roi. Mais Arturo croise la reine, elle aussi condamnée à mort, et l’a fait évader en lui donnant l’identité d’Elvira. Elvira se croit trahie, elle sombre dans une folie mélancolique dont ni Giorgio, son oncle, ni Riccardo, ne cherche à la sortir. Arturo revient, s’explique (vaguement), on l’arrête pour trahison, mais la paix est signée, tout le monde s’embrasse et les amants sont heureux.

De ce livret plein de trous, où les rebondissements ne sont jamais relayés par la psychologie des personnages, Bellini ne tire rien, son Angleterre puritaine n’est qu’une toile de fond comme une autre. Tout au contraire d’un Verdi, trente ans plus tard, qui rendra à merveille, dans « Don Carlo », la sinistre atmosphère de l’Espagne de Philippe II. Or, cette intrigue décousue, Laurent Pelly, le metteur en scène, ne fait rien lui non plus pour la rendre cohérente. Un château stylisé emprisonne l’héroïne sur un plateau nu aux magnifiques éclairages (de Joël Adam), les sinistres (car « Puritains ! ») costumes gris et noir sont très beaux, les mouvements de foule superbement chorégraphiés (les chœurs sont excellents) et… les solistes laissés à eux-mêmes et à l’énigme de leur sort. La rencontre d’Arturo et de la reine déchue est d’ailleurs mise en scène comme ne l’oserait pas un assistant d’école de spectacle.
Michele Pertusi (Sir Giorgio) et Maria Agresta (Elvira)

Michele Pertusi (Sir Giorgio) et Maria Agresta (Elvira)

© Opéra national de Paris/ Andrea Messana
Mais il y a la musique: de ce « Chopin de l’opéra » dont chaque air, chaque ensemble, est merveilleux mélodiquement et immédiatement identifiable. Rien, bien sûr, ne sonne  « XVIIe siècle anglais ». Une introduction, et la voix se déploie, selon souvent la même construction mais avec une intense richesse de couleurs (là aussi, vingt ans plus tard, Verdi saura, lui, varier à l’infini la construction de ses airs). Le jeune chef italien Michele Mariotti s’attache à toutes les nuances de la partition et c’est ravissant, mais au détriment d’une architecture générale, il est vrai, difficile à cerner.
Vue d'ensemble avec Maria Agresta (Elvira) au centre

Vue d'ensemble avec Maria Agresta (Elvira) au centre

© Opéra national de Paris/ Andrea Messana
Maria Agresta est une Elvira émouvante, aux aigus parfois acides mais au très beau médium et à l’impeccable ligne de chant. La jeune italienne n’a que six ans de carrière derrière elle, il faudra la suivre. Mais elle fait (ou Pelly la laisse faire) d’Elvira une victime. Or la folie dont celle-ci est atteinte ne se justifie pas, comme chez Lucia di Lamermoor (autre fameuse « folle »), par le sort que les mâles lui font subir mais par une sorte de névrose et l’on voudrait la voir s’effondrer de l’intérieur avec un sens du tragique qu’Agresta ne montre pas. Pelly ne pousse pas non plus le polonais Mariusz Kwiecien (stylé, belles vocalises dans les longues phrases de son air « Or dove fuggo mai ? » mais peu de couleurs et quelques écarts de justesse) à composer son personnage d’amoureux repoussé et qui rumine sa vengeance. Du coup c’est le Giorgio de Michele Pertusi qui prend le pouvoir, face à Kwiecien dans leur fameux duo patriotique de l’acte 2, « Suoni la tromba » !

Reste le cas de Dimitri Korchak. Ce jeune russe de 34 ans est le premier de son pays à se spécialiser dans le répertoire italien. Pas comme un Alagna ou un Pavarotti (beaucoup le regrettent !) mais de cette voix « blanche » et claire, qui tranche et frappe (et à laquelle je suis personnellement très sensible), aux aigus d’une incroyable facilité (les aigus les… plus hauts du répertoire de ténor !), évidemment sans le velours et la moire des grands chanteurs latins. Il est en tout cas le seul à composer un personnage cohérent, fougueux, inconscient et bravache, une sorte de modèle du combattant romantique qui cherche la mort avec éclat…

Mais voilà : pour tout puriste de l’opéra, Bellini, c’est la quintessence du chant, le « bel canto » absolu, le nectar… On se fiche que l’histoire soit mal fichue, on veut simplement les meilleurs chanteurs du monde ! Globalement ces « Puritains » sont dignes, et très largement, de notre grande scène nationale. Dans les détails, dans les recoins, dans nos rêves de chant parfait (et qui, peut-être, n’existe pas), c’est autre chose.
L'interview de Laurent Pelly
Les Puritains de Vincenzo Bellini à l'Opéra Bastille
Réservations : 01 40 01 19 70
9 représentations du 25 novembre au 19 décembre 
Direction musicale : Michele Mariotti
Mise en scène et costumes : Laurent Pelly