450e anniversaire de Monteverdi : sur les traces du musicien qui a bouleversé le cours de la musique à Venise

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 24/06/2017 à 22H34, publié le 23/06/2017 à 16H18
La Basilique Saint-Marc à Venise, juin 2017.

La Basilique Saint-Marc à Venise, juin 2017.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

A Venise, on fête aujourd'hui le 450e anniversaire de Monteverdi. Dans cette ville où il a eu le rôle très convoité de Maître de chapelle de Saint-Marc, le musicien a vécu l’incroyable développement des premiers théâtres lyriques payants, pour lesquels il a composé de nombreux opéras... Mais quelle trace y a-t-il laissé ? Reportage à l'occasion de la présentation de sa trilogie d’opéras.

Venise, juin 2017. La ville a décidé de célébrer dignement le 450e anniversaire de Monteverdi, en lui consacrant notamment un marathon d’opéras au Théâtre La Fenice. Quoi de plus juste ? Monteverdi a été citoyen de Venise trente ans durant. Mieux, il a été Maître de chapelle de la Basilique Saint-Marc, poste de responsabilité dans la vie musicale de la République s’il en fût. Alors nous cherchons, dans la ville, un quelque autre hommage au musicien. Une place Monteverdi ? Non. Un quai Monteverdi ? Pas mieux. Une statue Monteverdi ? Arrêtons-nous là, il y a bien une petite rue Monteverdi, mais en banlieue, dans un quartier moderne… Aucune trace en sa patrie de ce presque vénitien qui fut, sinon l’inventeur, du moins le promoteur du baroque et l’opéra. Bref, de l’un de ces compositeurs qui ont bouleversé le cours de la musique dans l’Occident chrétien entre le 16e et le 17 siècles. Rien que ça.

Monteverdi boudé par Venise

Côté programmation, comme beaucoup de ses contemporains baroques, Monteverdi a été oublié par la Sérenissime pendant des siècles, puis timidement exhumé en 1910 à La Fenice. Mais rien ou presque depuis : peu d’opéras donnés et de madrigaux (poèmes en musique) interprétés et à peine plus de musique religieuse, pourtant considérée parmi les plus innovantes. En comparaison, Vivaldi règne en maître à Venise, programmé dans chaque salle de spectacle de la ville. "Il s’agit d’une surexploitation qui est davantage commerciale que véritablement artistique", explique Maria Ida Biggi, la directrice de la Fondation Cini, une fondation culturelle privée qui a organisé un grand colloque sur Monteverdi, en concomitance avec la trilogie de La Fenice.
La Fondation Cini (l'immeuble ocre) où se trouve le centre d'études de Maria-Ida Biggi, à San Giorgio, en face de Saint-Marc à Venise.

La Fondation Cini (l'immeuble ocre) où se trouve le centre d'études de Maria-Ida Biggi, à San Giorgio, en face de Saint-Marc à Venise.

"Autre chose est la tendance qui a effectivement privilégié à Venise le répertoire du 19e siècle - Rossini et Verdi en tête - au répertoire baroque, hormis Vivaldi". Plus largement, Monteverdi et le baroque n’ont pas connu en Italie jusqu’à présent la faveur d’une redécouverte "savante" de cette musique comme il y en a eu en France ou en Angleterre par exemple, préalable à une diffusion plus large.

La fondation, dont l’un des rôles est justement de récupérer la mémoire du spectacle vivant, s’emploie notamment à rattraper ce retard. Sur l’Île San Giorgio Maggiore où elle se situe, en face de la Place Saint-Marc, à quelques minutes de vaporetto, de grands musicologues venus du monde entier ont bravé la grève des transports de ce 16 juin pour faire part de leurs plus récentes recherches.
Maria Ida Biggi devant la maquette des décors de théâtre de l'époque.

Maria Ida Biggi devant la maquette des décors de théâtre de l'époque.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
"C’est en croisant les sources et les résultats de nos recherches qu’on s’approchera de l’exécution voulue par Monteverdi", avance Maria-Ida Biggi. Non sans fierté celle-ci conclut que la fondation Cini est sans doute aujourd’hui l’un de ces rares lieux de mémoire de Monteverdi à Venise.

Maître de chapelle de la Basilique Saint Marc

Retour à la terre ferme, quartier et Basilique Saint Marc. Autre lieu de mémoire. C’est ici que Monteverdi, arrivé en 1613 à 46 ans, de Mantoue où il était au service des célèbres Gonzague, prend ses quartiers.
Venise : la Place Saint-Marc avec la Basilique.

Venise : la Place Saint-Marc avec la Basilique.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
Car l’homme n’obtient rien moins que le poste très convoité de Maître de chapelle de la Basilique Saint-Marc. Entièrement responsable de la musique : composition, interprétation et enseignement. A sa disposition, une chapelle musicale constituée de deux organistes, six instrumentistes et une trentaine chanteurs, et plus lors des cérémonies officielles. Pour lui surtout la possibilité de faire jouer sa musique dans cette exceptionnelle Basilique où il peut expérimenter notamment les effets de spatialisation. Le poste est une aubaine car il assure à Monteverdi la fois sécurité de l’emploi (il est fonctionnaire de la République de Venise dont Saint-Marc est Eglise d’Etat), bonne rémunération et liberté absolue. Liberté de ton d’abord, car il ne relève pas de Rome. Et cela concerne essentiellement son œuvre profane, les madrigaux, ces poèmes en musique dans lesquels (le 7e en particulier) il donne libre cours par exemple à l’expression des passions guerrières et… érotiques ! Cela ne gênait ni l’Eglise ni ses propres convictions, Monteverdi était si pieu qu’il sera même ordonné prêtre à 65 ans, ne s’étant jamais remarié après la mort de sa femme en 1607. 

L’apparition des premiers théâtres lyriques à Venise

Liberté également de travailler ailleurs, le poste ne le contraignait à aucune exclusivité. C’est important, car avec la musique religieuse et les madrigaux, Monteverdi écrit à Venise un nombre considérable d’opéras dont nous ne connaissons aujourd’hui (dans l’intégralité) que le "Retour d’Ulysse dans sa partie" et "Le couronnement de Poppée". Et la ville offre non seulement un large choix d’éditeurs de musique, mais surtout à partir des années 1630, l'apparition de théâtres publics, avec des spectateurs payants, passionnés et dotés d'un sens critique ! C'est un changement radical. "Cette époque est étonnante pour Venise : d’un côté la République est en déclin, la peste guette, la crise et la guerre sont là, et de l’autre on assiste à une véritable révolution du théâtre musical", nous explique Maria Ida Biggi : "les théâtres se développent, les impresarios apparaissent parmi les familles nobles, la scène se modernise avec notamment la machinerie théâtrale, la mise en scène se définit".
Le quartier San Moisé où se trouvait jadis le Théâtre "San Moisé", l'un de premiers théâtres de Venise, avec le "San Cassiano" et le "San Giovanni e Paolo".

Le quartier San Moisé où se trouvait jadis le Théâtre "San Moisé", l'un de premiers théâtres de Venise, avec le "San Cassiano" et le "San Giovanni e Paolo".

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
Il est en revanche difficile aujourd’hui d'identifier et localiser précisément ces opéras qui étaient très éphémères : ils fermaient, rouvraient, finissaient par brûler ou par être détruits.

Depuis le quartier Saint Marc, direction nord-ouest, de l’autre côté du Canal Grande : église Santa Maria de’ Frari, l'une des plus importantes de Venise.
Paolo Zanzu dans la chapelle des Lombards de l'Eglise De' Frari où se trouve la pierre tombale de Monteverdi. A côté de lui, la partition d'une "Missa" (messe) du musicien.

Paolo Zanzu dans la chapelle des Lombards de l'Eglise De' Frari où se trouve la pierre tombale de Monteverdi. A côté de lui, la partition d'une "Missa" (messe) du musicien.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
C'est ici qu'a été enterré le musicien. Nous y arrivons accompagnés par Paolo Zanzu, claveciniste et assistant musical de John Eliot Gardiner pour la trilogie des opéras de Monteverdi à La Fenice. Zanzu n'est pas étonné de découvrir que la tombe n'est même pas indiquée dans une Basilique déjà habitée par l'imposant monument dédié au sculpteur Canova et par celui du Titien.
La pierre tombale de Monteverdi.

La pierre tombale de Monteverdi.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
Dans la chapelle des Lombards (que Monteverdi était, natif de Crémone), consacrée à Saint-Ambroise, on reconnaît la pierre tombale de Monteverdi par sa simplicité et par la présence d'une rose par-dessus. Le jeune et brillant chef assistant de Gardiner, est heureux, sans doute un peu ému de l'avoir vue.

La Fenice devient, elle aussi, un lieu de mémoire de Monteverdi

Dernière étape. Dans le chemin qui nous ramène à La Fenice, emprunté par quantité de touristes, Zanzu ne peut s'empêcher de songer à la pertinence universelle et intemporelle de la musique de Monteverdi. "L’Orfeo a été composé à quarante ans environ, Le couronnement de Poppée à 76 ans, et pourtant même vieil homme il a su innover, créer jusqu’au dernier moment de sa vie. Sa capacité de création n’a jamais perdu pied avec la réalité. Aujourd’hui Monteverdi nous touche personnellement, nous remue : Le Couronnement de Poppée dans sa beauté, dans son propos, est intemporel. Monteverdi a à la fois créé l’opéra baroque et est parvenu à son aboutissement, il en a touché la perfection, c’est un miracle".
La sortie du théâtre La Fenice, le 17 juin 2017.

La sortie du théâtre La Fenice, le 17 juin 2017.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
Zanzu, ses collègues et Gardiner s'apprêtent à poursuivre leur marathon Monteverdi dans le Théâtre La Fenice, et faire ainsi de cette salle de style néo-classique construite en 1792 (et malgré le grand écart stylistique avec l'époque de Monteverdi !), un nouveau lieu de mémoire du musicien.

Revivez sur Culturebox l'événement du 450e anniversaire de Claudio Monteverdi : la trilogie des opéras est disponible dès ce 23 juin 2017 pour "L'Orfeo", le 24 juin pour "Le retour d'Ulysse dans sa patrie" et le 25 juin pour 'Le couronnement de Poppée".