"Statea" de Vanessa Wagner et Murcof : le piano minimaliste sublimé par l'électronique

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 06/09/2016 à 19H03
Vanessa Wagner fin août 2016.

Vanessa Wagner fin août 2016.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

C’est l’un de nos grands coups de cœur de la rentrée discographique : "Statea" (label InFiné), une rencontre musicale sur le fil. Le piano de Vanessa Wagner, riche de son toucher classique et l’électronique de Murcof, tellurique et aérienne à la fois. Résultat ? Le répertoire minimaliste pour piano seul revisité, d‘Erik Satie à John Cage. Un voyage initiatique, mystique. Rencontre.

Ecoutez cette version de la "Gnossienne n°3" de Satie (1890) : la mélodie limpide, plus lente qu'à l'accoutumé, émerge peu à peu, légère et aérienne, comme une lueur d'espoir, d'une sorte de magma vulcanique, inquiétant et sombre. Ou alors cette autre pièce, de 1948, signée John Cage : "In a landscape" : voyage dans les airs ou dans les océans, paysage infini. Les notes au piano sont prolongées, amplifiées à l'envi. Equilibre instable et pourtant rassurant.

Voici ce que donne la rencontre du piano de Vanessa Wagner et de l'électronique de Fernando Corona, alias Murcof. La beauté, la pureté de la ligne mélodique au piano sont comme renforcées par l'électronique. Tour à tour, et de manière à chaque fois différente, le toucher du piano d'Arvo Pärt, de Ligeti, de John Adams, de Morton Feldman, etc. se voit augmenté, transformé, par l'univers imaginé par Murcof.

Sept ans après leur premier concert commun, la pianiste Vanesa Wagner, au parcours classique mais toujours ouvert à de nouvelles expériences, et le mexicain Fernando Corona, compositeur de musique expérimentale, maître de l'électronique, ont enregistré leur premier disque ensemble, "Statea", qui paraîtra chez InFiné. Le CD sort le 23 septembre. Rencontre, en avant-première, avec Vanessa Wagner.

Vous proposez une relecture d’Erik Satie, Ligeti ou Cage. Doit-on parler d’interprétation ou de transformation ?
Un peu des deux, sans doute. Mais ma démarche est d’abord celle de l’interprète, c’est important. Contrairement à d’autres albums de piano amplifié qui reposent notamment sur l’improvisation, dans mon projet je n’improvise pas, je joue des textes écrits. J’ai d’ailleurs tenu à ce qu’il y ait le nom des morceaux et de leurs compositeurs. Pour moi, on est restés très proches de l’esprit de ces compositeurs, à part peut-être dans le "Piano Piece 1952" de Morton Feldman où on va le plus loin : c’est un compositeur quasiment du silence et on en fait quelque chose d’assez rythmique. Il y a là presque un travestissement de la musique. Mais par exemple, on peut dire que j’interprète la "Gnossienne" de Satie, parce que je la joue très lente et j’écoute toutes les sonorités qu’envoie Murcof mais je n’ai pas du tout l’impression de trahir le texte ! Ce qui n’aurait pas été le cas si on avait choisi de le faire sur un répertoire beaucoup plus classique, comme du Schubert !

En même temps il y a transformation…
Oui, parce qu’il y a transformation du son, tous ces échos, ce que j’écoute en concert, selon ce qu’envoie Murcof en temps réel. Mais je tenais néanmoins que dans cet album le son acoustique du piano reste quasiment toujours présent. Oui il est transformé, oui il est augmenté, oui parfois il y a de la rythmique et on sent toujours la présence de l’électronique… Oui, mais les noyaux durs sont quand-même le piano et les textes que j’interprète.

Ce disque apparaît comme un voyage musical initiatique, profond, mystique même. Certaines pièces comme "Musica Ricercata n°2" de György Ligeti ont une dimension tellurique, âpre, d’autres semblent plus légères, voire aériennes. C’était l’esprit recherché ? 
Oui, l'esprit général du choix des œuvres, c'est une musique intérieure, minimaliste, très éloignée de l’agitation attendue autour de la musique électronique. Nous n’avons pas inclus, par exemple, certains titres de Philip Glass que nous jouons généralement en concert et qui sont beaucoup trop rythmiques et dansants. C’est un voyage méditatif. On voulait rester dans un long cheminement, avec des titres de 9-10 minutes, ne pas avoir peur de prolonger les sons, parfois à la limite du silence. Certes, la pièce électronique d'Aphex Twin est pus "facile", mais elle est contrebalancée par un Ligeti ou un Morton Feldman d’une grande âpreté. On n'est pas du tout dans du "easy listening", et même si c'est méditatif, on est loin de la musique zen (rires) ! Quelque chose vous prend toujours aux tripes.
Le disque "Statea" sera disponible le 23 septembre 2016.

Le disque "Statea" sera disponible le 23 septembre 2016.

© InFiné

Comment avez-vous procédé ?
On est toujours partis du texte et du son du piano. Et le titre "Statea" qui veut dire, en italien ancien, équilibre ou balance, résume bien l'album parce qu’il y a un équilibre à trouver entre le piano acoustique et l'électronique. Equilibre, mais aussi diversité : le track-listing a d’ailleurs été pensé aussi pour ne pas être dans une production homogène. On ne voulait pas que chaque morceau se ressemble, et que le travail de l’électronique soit le même. Dans "In a landscape" de Cage par exemple, Murcof arrive tardivement, par toutes petites touches. Dans le Feldman, il est beaucoup plus présent, donc on a dosé tout ça. Pas de façon volontariste, à l’instinct.

D’où vient ce projet ?
La rencontre avec Fernando Corona s’est faite en 2010 dans les carrières du Normandoux : un cadre magique, près de Poitiers, et sur scène des musiciens issus du jazz, de la world, de l’électro, du classique… Nos concerts respectifs se suivaient et nous avons décidé de faire une sorte de transition liant nos deux musiques : j’ai choisi une "Gnossienne" et une "Gymnopédie" de Satie, sur lesquelles Murcof a improvisé avec l’électronique. Le public était enthousiaste, ça a si bien marché que ça nous a incités à renouveler l’essai. Ce que nous avons fait plusieurs années de suite, en concert, avant le disque. 

Vous étiez proche de la musique électronique ?
J’écoute cette musique depuis plus de vingt ans, et j’aime beaucoup ça.  Mais pour plusieurs raisons, je n’ai pas osé me lancer plus tôt dans l’aventure : je ne me sentais pas légitime, je n’avais pas envie de paraître cross-over, je ne sais pas improviser... Et puis surtout il fallait que je trouve un artiste en qui j’aie une entière confiance. C’est le cas avec Murcof. Malgré l’étiquette "électro", c’est un musicien du son (qui a travaillé à l’Ircam), de la spatialisation, de la mélancolie, du mystique. C’est un grand admirateur d’Arvo Pärt, il a été baigné dans la musique minimaliste.


Votre parcours d’interprète classique a toujours été un peu singulier…
Oui, j’ai toujours marché un peu sur le côté. Je fais un métier magnifique, jouer ce grand répertoire est un grand plaisir. Mais ce métier, réalisé comme ça, on est des milliers à le faire de la même façon. Et ça, ça m’a toujours pesé. J’ai toujours eu envie d’aller voir ailleurs et de rencontrer d’autres artistes, de travailler avec des danseurs, des comédiens, des vidéastes. J’arrive aussi à un âge et un niveau de carrière où maintenant c’est plus facile pour moi de faire le pas. Quand je passe d’un récital Clémenti-Mozart sur pianoforte à un concert avec Murcof, ça paraît totalement éloigné, mais la démarche a une cohérence. J’ai un intérêt pour ce type de musique électronique qui travaille le son d’une certaine façon, c’est une manière pour moi de m’ouvrir intérieurement.

Comment cette rencontre avec l’électronique agit sur votre manière de jouer ?
Je ne sais pas si c'est la rencontre avec l'électronique ou celle avec l’univers si particulier de Fernando… En tout cas, ce qui me marque, c’est l’écoute du son et de la résonance, et un rapport au temps qui est différent, puisque je joue tout un peu plus lent qu’avec un piano acoustique habituel. Il y a donc une sorte de lenteur et dans un monde ultra connecté, toujours pressé, cet album fait une sorte d'éloge de la contemplation et de la lenteur.

Que peuvent apporter les projets comme celui-ci à la musique classique ?
Déjà, je ne pense pas, comme certains l’écrivent, que le « futur de la musique classique » réside dans ces projets. Je resterais très humble par rapport à ça. Bach, Schubert et Mozart n’ont pas besoin d’être transformés pour continuer à vivre. En revanche, nous pouvons apporter une petite pierre à un autre édifice, celui du mélange des publics, encore très rare en France. En Angleterre ou en Allemagne, certaines salles n’hésitent pas à programmer à la fois des concerts classiques, de musique contemporaine, de jazz et d’électro… alors qu’ici, ça ne se mélange pas beaucoup. J'espère qu'un projet comme celui-ci pourra stimuler l’ouverture musicale, la curiosité des gens. Avec Murcof, nous avons été invités, certes un peu plus dans le milieu électro, mais aussi dans de grandes salles classiques avec un public qui mêle jeunes fans d'électro, des amateurs de musique contemporaine attirés par Morton Feldman et John Cage et un public de classique, plus habitué à mon travail. C’est peut-être le début de quelque chose, on l’espère.