Son ensemble Aedes fête déjà ses dix ans : l’utopie sonore selon Mathieu Romano

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 07/06/2016 à 15H57
Mathieu Romano au milieu des chanteurs d'Aedes.

Mathieu Romano au milieu des chanteurs d'Aedes.

© Géraldine Aresteanu - L'Archipel - Association Aurore

Dix ans que Mathieu Romano a créé le chœur Aedes dans sa quête, utopique, du son parfait… Dix ans que ses 17 chanteurs offrent en concert a cappella - ou avec orchestre - avec la même exigence, Steve Reich ou Mendelssohn, Poulenc ou… Barbara. Ou encore Bach, choisi pour la tournée anniversaire. L’heure est aux derniers réglages : plongée dans l’univers du chœur en pleine répétition.

Paris. A deux pas de la place du Trocadéro, dans le 16e arrondissement. Un hôtel particulier construit au début du 20e siècle, mais dans le style du 18e : c’est là qu’est installée la Fondation Singer Polignac, immense espace de pierre blanche et de boiseries, traversé de jardins en terrasse. Hors du monde, hors du temps. Souvent, ses salons abritent des musiciens reconnus à qui on offre des conditions de répétition optimales : aujourd’hui c’est à l’ensemble Aedes d’occuper une salle, à l’imposante cheminée et aux fenêtres baignées de soleil en cette journée d’exceptionnel beau temps de la fin du mois de mai. Mathieu Romano et ses 17 chanteurs y préparent la Passion Saint-Jean de Bach.

Cinq-cents ans de répertoire vocal, du baroque à nos jours

Jeans, T-shirt et baskets, l’air juvénile, le chef est entouré de son chœur placé en double demi-cercle en face de lui. Si ce n’était, à sa droite, la présence d’un organiste sur son positif (orgue installé dans une grande boîte en bois), la géométrie de l’ensemble serait joliment solaire. Mathieu Romano est comme enveloppé, et parler d’osmose n’est pas exagéré.

« On reprend à 67, une fois à cappella », lance le chef. L’impulsion est donnée avec un crayon, qu’on prendrait de loin pour une baguette, mais non, Romano préfère diriger avec ses bras et ses mains, en grande gesticulation. Après quelques mesures, il s’arrête net, le sourire navré : « non, vous n’y croyez pas ! ». Il imite ses chanteurs. Hilarité générale. « Non… Ce qu’il faudrait, c’est sentir l’accablement que suggère Bach ! (...) Et même les basses, votre sol est beaucoup trop joli ! Tout le monde doit être plus affaibli ». Le chœur reprend, le chef, lui, s’anime de plus en plus. « C’est trop lourd, trop legato… ». Et enfin : « c’est bien ». Laconique. Explications de texte, lorsque nous interrogeons le chef, peu après : « bien entendu, toutes mes remarques qui peuvent paraître négatives sont dites avec un esprit positif », nous explique-t-il. « Quand je dis que ça ne va pas, c’est uniquement pour les inciter à aller plus loin encore et tout le monde partage cet élan, c’est pour ça que ça marche très bien ».

Comme les Power Rangers

Dix ans que ça marche si bien, en effet, dix ans que Mathieu Romano, aujourd’hui 32 ans, dirige cet ensemble qu’il a créé alors qu’il a sortait à peine du conservatoire.
Son ambition : se doter d’une formation avec laquelle couvrir cinq siècles de répertoire vocal, du baroque à nos jours. « La Passion selon Saint-Jean » a une place à part dans leur répertoire, première œuvre importante de l’ensemble, en 2005-2006, d’où l’idée de la proposer à nouveau à l’occasion des dix ans. Mais Aedes s’est plutôt fait une signature avec des créations contemporaines (de compositeurs comme Ärvo Part ou Philippe Hersant), et du 20e siècle et beaucoup de partitions du 19e. Vient de sortir, chez Alpha Classics, l’enregistrement de « L’enlèvement au sérail » de Mozart de Jérémie Rohrer dont le chœur est assuré par Aedes et Mathieu Romano.
L’ensemble s’est même fait plaisir en offrant, il y a peu, un spectacle Brel-Barbara ("Léon et Léonie") cousu main pour le chœur ! « L’idée, c’est avoir toutes les physionomies, de pouvoir être malléable », explique le chef. « On adapte le son, un peu comme un orchestre qui joue alternativement sur instruments d’époque et sur instruments modernes ». Autre objectif recherché par Romano, dès sa création, tendre vers ce qu’il voudrait être un son idéal. Nous y reviendrons. En dix ans, l’ensemble a grandi, ses membres se sont renouvelés en grande partie, et Aedes s’est fait une place, à cappella ou avec orchestre, dans les productions des principaux théâtres et festivals français et européens.

« Allons-y : Jeeee-sus von Na-za-reth », reprend Mathieu Romano en répétition. « Qui d’entre vous a vu le film « La momie » ? Est-ce dans ce film ou peut-être dans un autre film d’horreur que plusieurs personnages se réunissent en un seul, géant ? Vous voyez cette scène ? Ou alors pensez aux Power Rangers, ces super-héros qui se transforment en un seul robot ! Voilà, je voudrais qu’on arrive à ça, à un seul chanteur géant qui dit : Jesus von Nazareth ». Un chœur de chanteurs qui ne ferait plus qu’un. Voici donc l’objectif du chef, le fameux son recherché, le souffle unique. « C’est un travail de tous les jours, et on n’y est jamais tout à fait, on est plus ou moins homogènes et ensemble. C’est ce que j’appelle l’utopie sonore. Le défi est d’obtenir cette unité tout en conservant chacun une énorme personnalité individuelle. Parce que le danger est aussi de se dissoudre dans le groupe. Ce serait facile de demander à tout le monde de chanter à moitié, on serait homogène, mais il n’y aurait pas de matière intéressante ! Alors on essaie de tendre vers ce but utopique, et pour cela d’avoir une grande écoute, de créer des liens, musicaux et humains. Avant tout humains ». Une autre image à laquelle Mathieu Romano fait souvent référence est celle du banc d’hirondelle : « toutes ensemble, elles changent de direction, on ne sait pas comment, comme certains poissons, ça reste mystérieux. On rigole bien parce les chanteurs savent que j’ai parfois de drôles de métaphores ».

Chaque mot compte

L’entente est perceptible pendant les répétitions, et ici et là dans le chœur on ne se prive pas s’interpeller ou d’interroger le chef sur tel ou tel autre passage. « Je n’ai pas de recette miracle », explique Mathieu Romano, je marche beaucoup par images et par exercices. Par exemple, je commence toujours par des exercices de vocalises, d’harmoniques, je travaille beaucoup avec les harmoniques du son. C’est très important, pour avoir une vraie homogénéité, de ne pas s’attacher à faire la même note nécessairement dans le même son, à avoir les mêmes harmoniques. L’idée est surtout d’amener tous les chanteurs dans la même direction expressive ».

Sous les magnifiques lambris du salon de la Fondation, ce travail continue avec Bach. « Soyez avec moi. Je vous montre quand il faut respirer ». Mathieu Romano dit le texte en faisant de nombreux signes de la main. « Il faut, maintenant, maîtriser chaque mot. Vous savez, la passion Saint-Jean est le seul ouvrage où on a vraiment l’impression d’être bilingue allemand. Tout vient du texte ». Alors il se concentre sur les respirations tout en traduisant le texte : « que-votre-volonté-soit-faite-Seigneur-sur-la-terre-comme-aux-cieux ! » (…) « Maintenant, dites-le comme si ça ne s’adressait qu’à vous (…) Tout ça, c’est pour méditer. Il faut convaincre le croyant et soi-même de méditer ». Et puis le texte est récité sans chanter : « Wer hat dich so geschlagen ». « Attention, ici c’est le « WER » qui est important : QUI t’a frappé ainsi ? ».

"M'effacer le plus possible"

L’accentuation, la prononciation, la pulsation sont disséquées et travaillées mot après mot. « Pensez au plus près au texte. Oubliez la musique, elle est innée chez vous tellement vous l’avez travaillée ! » Rires et complicité. Pour Mathieu Romano, ces détails font la différence : « on peut bien prononcer et ne rien y comprendre. Or, il faut comprendre. Intimement, chaque petit mot, pas les idées ! Tout le monde comprend la passion, ce qu’il faut c’est saisir comment les mots sont construits. La construction musicale découle de cette construction de la phrase. On sait que si le verbe est placé là, c’est parce qu’il met en valeur tel autre mot. Et ça prend une autre tournure quand on chante ! C’est vrai que ça demande plus de temps, mais c’est important ».

En répétition l’homme est très directif. C’est sans doute pour mieux lâcher du lest en concert. « La battue ne m’intéresse pas plus que ça », conclue-t-il, « il faut seulement que tout le monde soit ensemble, mais je ne me sens pas dictateur. J’essaie au contraire de m’effacer le plus possible ou, mieux, de me mettre à la place qui est la mienne et essayer d’emmener les chanteurs, simplement, à un endroit musical ».

La Passion selon Saint-Jean en tournée d'été
Le 20 août 2016 aux Rencontres musicales de Vézelay
Le 23 août 2016 à l’Opéra de Vichy
Le 24 août 2016 à Sinfonia en Périgord