Skip Sempé dévoile "Terpsichore" : pendant un mois la musique ancienne se joue dans un Paris d'exception

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 16/09/2016 à 18H55
Skip Sempé, claveciniste et chef d'orchestre, assis près du célèbre petit clavecin rouge qui appartenait à Gustav Leonhardt.

Skip Sempé, claveciniste et chef d'orchestre, assis près du célèbre petit clavecin rouge qui appartenait à Gustav Leonhardt.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

Cela se passe dans des lieux intimistes et historiques de la capitale, Temple de Pentemont, Saint-Louis en l’Île ou Salle Erard et à des prix modérés. Une plongée dans la musique ancienne, de Ciconia (14e siècle) à Purcell (17e) ou à Telemann (18e). C’est Terpsichore (17 septembre - 16 octobre), festival animé avec fougue et grande ouverture par le chef et claveciniste Skip Sempé. Rencontre.

Un Américain à Paris. Musicien, et non des moindres. Claveciniste respecté, devenu chef d’orchestre seulement après ses 50 ans, Skip Sempé promène sa passion et sa tête chercheuse de siècle en siècle, de la musique du Moyen-Age au 18e siècle finissant. Ancien élève du maître hollandais du clavecin Gustav Leonhardt, dont il conserve l’illustre petit clavecin rouge, Skip Sempé est également durablement marqué par le flûtiste et chef Frans Brüggen (lui aussi néerlandais) et par Nikolaus Harnoncourt, le chef autrichien qui s’est éteint en mars dernier.
Skip Sempé fin août 2016.

Skip Sempé fin août 2016.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

Son crédo, vivre sa passion pour la musique ancienne en toute indépendance avec l’ensemble "Capriccio Stravante" qu’il a fondé il y a trente ans et surtout dans une grande liberté. "Le luxe de la vie c’est de ne pas avoir trop de contraintes. C’est quelque chose qu’on s’impose à un certain moment", aime-t-il répéter. Dans cet esprit, depuis deux ans, grâce au financement généreux d’un mécène resté discret, il anime un festival tout entier tourné sur la musique ancienne dans des lieux historiques de Paris. Du 17 septembre au 16 octobre, dix concerts, animés par différents solistes et ensembles (parmi lesquels Collegium Vocale Gent – celui de Philippe Herreweghe, Capriccio Stravagante, Huelgas Ensemble, Vox Luminis, Ensemble Masques) tendant à valoriser au maximum un patrimoine peu connu.

"Terpsichore", à partir du 17 septembre, c’est une grande fête de la musique ancienne à Paris. Sa particularité ?
C’est de retrouver un certain esprit en réinvestissant quelques lieux de Paris, des églises notamment, qui se prêtent idéalement à des concerts de musique ancienne de haut niveau, et qui pourtant étaient un peu boudés.

Pourquoi ?
Parce que depuis environ vingt ans, les ensembles prestigieux de musique médiévale, renaissance et baroque ont préféré les grandes salles, Théâtre des Champs Elysées, Salle Pleyel, Philharmonie. Nous aussi y avons joué, avouons-le. Mais voilà, le festival Terpsichore est né de ce désir de refaire de la musique sacrée dans des églises comme le Temple de Pentemont ou Saint-Louis en l’Ile. Ensuite, il fallait un lieu un peu magique, et même mystique, question acoustique, accueil et "feeling", pour la musique de chambre. Et c’est la Salle Erard : un lieu exceptionnel, mais qui ne peut contenir que 170 places. Seul un mécénat conséquent nous a permis de l’obtenir.

Troisième saison de Terpsichore, avec pour thématique cette année, le répertoire anglais et italien…
Le thème ne couvre en réalité qu’une partie des soirées. La première édition collait à l’année Rameau ; la deuxième édition, l’année dernière, était liée à Bach et la musique allemande. Alors cette année l'Italie et l'Angleterre sont à l'honneur. Ensemble, parce que les deux pays ont eu tellement d’échanges dans l'histoire ! C'est important sur le plan musical : l'échange des luthiers, des instrumentistes, la présence des compositeurs italiens du 16e siècle au service de la Couronne d'Angleterre. Pensons aussi à ce que Purcell doit au continent ! C'est drôle de dire tout cela quelques mois après la décision du Brexit (rires) ! Un vote qui évoque toujours cette question : cette île vit-elle dans le désintérêt du reste de l'Europe ou au contraire sait-elle profiter du continent ? Pour ses talents, pour la fantaisie, pour l'échange culturel mais aussi monétaire, pour le business, etc.

Revenons à la musique : une autre spécificité de votre travail de programmateur est la valorisation d'un patrimoine musical oublié, avec des compositeurs comme par exemple ce Johannes Ciconia, illustre inconnu...
C'est vrai qu'il y une partie de notre programmation qui est difficile à écouter en concert en temps normal. Mais cela s'explique : pendant quatre décennies, de 1960 à 1990, les maisons de disque et les ensembles de musique ancienne étaient les plus grands diffuseurs de ce répertoire, ils étaient très performants. Mais à partir de l’an 2000 environ, ce même répertoire est apparu comme risqué, et ça a été la dégringolade chez les maisons de disque. Les organisateurs de concerts ont aussitôt suivi. Or, la musique de chambre est une expression et une esthétique, qui sont très faciles à détruire, à tuer. On décide par exemple que 350 personnes, pour un quatuor à cordes, ou même 500 personnes, ce n’est pas un public. Il faut atteindre les 900 places, 1200 places. Il y a une certaine fantaisie et un sens du risque qu’on ne pratique presque plus.

Qu’est-ce qui vous guide dans votre travail de transmission ?
Ce n’est pas la musique elle-même, ce ne sont pas non plus les compositeurs : non, ce sont les musiciens, sans lesquels le compositeur ne peut pas vivre. Ces musiciens dépendent de leur instrument, et c’est pour ça que j’ai une telle relation fétiche à la lutherie. J’ai été violoncelliste, flûtiste à bec, j’ai joué la harpe, j’ai joué de la vièle, j’ai joué beaucoup d’instruments avant de tout abandonner pour le clavecin. Parce que seulement sur le clavecin j'ai eu le sentiment de pouvoir faire des choses extraordinaires. J’ai trouvé un tel enchantement ! C’est vrai que c'était également lié au type de clavecin fabuleux que j’avais.

Le petit clavecin rouge qui est chez vous et qui appartenait au grand interprète Gustav Leonhardt ?
Oui, notamment. L'héritage des instruments de Gustav Leonhardt a été géré par sa famille. Lui a simplement laissé l'indication que "ses clavecins étaient pour ses amis clavecinistes". Les trois grands "deux claviers", les plus importants, sont maintenant à Pierre Hantaï, Olivier Fortin et moi.

Plusieurs ensembles et chefs interviennent au festival Terpsichore, et vous-mêmes allez diriger quelques concerts. Revenons sur ce rôle de chef, assez récent chez vous. Comment le concevez-vous ?
Je suis chef depuis peu. Au contact de plusieurs ensembles comme Collegium Vocale Gent et sous l’impulsion de Raphaël Pichon, pourtant beaucoup plus jeune que moi, je m’y suis mis, laissant le clavecin à un autre musicien de l’ensemble. Mais je n’ai jamais rêvé de l’être, parce que dans ma conception, un chef d’orchestre veut un pouvoir absolu et une espèce de "control freak" sur ses musiciens, disons même sur les autres êtres humains.
Or, Frans Brüggen m’a beaucoup influencé. Lui non plus n’en avait pas rêvé, il n’a pas eu de formation adaptée et il s’est finalement lancé, mais avec cette ambition : être un musicien parmi les musiciens. Le rôle de chef, je le conçois aujourd’hui comme un animateur. Et je repense à Brüggen : je l’ai beaucoup observé dans ses séances de travail dans des églises avec son « Orchestre du 18e siècle » pendant les quatre années où je vivais à Amsterdam (et où j’avais pour voisin Leonhardt) : c’était un anti-chef ! Je m’y réfère toujours.

Festival Terpsichore
Paris, du 17 septembre au 16 octobre 2016