Rencontre : Christina Pluhar fête les 15 ans de "L'Arpeggiata" ce week-end

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 12/11/2015 à 22H18
L'ensemble "L'Arpeggiata", avec Christina Pluhar en deuxième place en venant de gauche.

L'ensemble "L'Arpeggiata", avec Christina Pluhar en deuxième place en venant de gauche.

© Michael Uneffer

La formation baroque "L'Arpeggiata" fête ses 15 ans. Pour marquer l'événement, le week-end prochain lui est entièrement dédié, Salle Gaveau à Paris, avec une programmation à son image : entre tarantelles endiablées, improvisations baroques et jazz et des invités surprise… Retour sur un ensemble pas comme les autres, avec sa créatrice, la théorbiste, harpiste et chef d'orchestre Christina Pluhar.

Christina Pluhar est une théorbiste, luthiste, harpiste… continuiste et chef d'orchestre autrichienne formée dans les règles de la plus pure tradition en musique ancienne. En Autriche, d'abord, puis au Conservatoire de La Haye, et dans la fameuse "Schola Cantorum" de Bâle. Arrivée en France au début des années 1990, elle consolide ses connaissances et son expérience auprès des grandes formations baroques, avant de créer son propre ensemble, "L'Arpeggiata", en 2000. Travail novateur sur la voix et les instruments, passerelles avec la musique populaire, main tendue au jazz et vaste exploration géographique, en quinze ans la formation, initialement spécialisée dans le premier baroque, a tracé un parcours unique. Nous rencontrons sa fondatrice peu avant le début des festivités célébrant à la Salle Gaveau, l'anniversaire des 15 ans, les 14 et 15 novembre.

Christina Pluhar.

Christina Pluhar.

© Michal Novak

Depuis 15 ans, vous avez engagé votre formation L'Arpeggiata, spécialisée dans le baroque, dans un mélange des genres associant notamment musique savante et traditionnelle. Quel est votre opinion sur "l'authenticité" en musique baroque ?
Je ne pense pas qu'il existe un baroque "authentique", parce que nous ne serons jamais capables de reconstituer le son que le compositeur avait en tête. Dans l'évolution de l'interprétation de cette musique, nous avons tous fait un grand effort pour s'en rapprocher : avec les instruments historiques et avec le travail sur les sources, les répertoires… Depuis les années 1950, chaque génération a pensé avoir trouvé la solution et dix ans plus tard celle-ci était remise en question. Acceptons que cela reste comme un grand puzzle dont certaines pièces nous manqueront toujours. Mais, évidement, si nous nous intéressons tous à l'histoire de la musique, à la recherche, aux manuscrits, nous sommes également tous des artistes ! Donc nous cherchons aussi notre propre manière de penser la musique avec le droit de l'artiste d'exprimer ce qu'il trouve juste pour lui-même.

En quoi consiste votre démarche avec l'Arpeggiata ?
Etant une musicienne de la troisième ou quatrième génération des ensembles qui travaillent sur le renouveau du baroque, j'ai pu m'appuyer sur des recherches déjà très élaborées. Un aspect n'était cependant pas encore très développé : l'improvisation. On a décidé d'en inclure beaucoup, comme le faisaient les musiciens au 17e siècle, on le sait aujourd'hui. Evidemment, plus on insère d'improvisation dans l'exécution de la musique ancienne, plus, je pense, cette musique devient contemporaine. Car ce sont les musiciens d'aujourd'hui qui s'expriment. Ils  "n'interprètent" pas, ils utilisent un langage d'un autre siècle, le 17e, pour improviser.

Pourquoi le désir de faire se rapprocher des musiques, des époques et des zones géographiques différentes ?
Le premier projet mélangeant baroque et musique traditionnelle, la "Tarantelle", venait de la constatation que parmi les instruments  utilisés au 17e siècle, dans la musique savante, certains étaient encore présents dans la musique populaire en Italie : ainsi la "chitarra battente" (guitare à la forme allongée) ou le "colascione" (à la petite caisse et au long manche), utilisé lui jusqu'aux années 1950. D'autres lectures sont venues corroborer cette analogie. J'avais donc envie de mélanger les couleurs de musique baroque avec ces instruments. Et il y avait ensuite l'envie d'approfondir l'improvisation. Or celle-ci est inhérente à la musique traditionnelle. C'est à nous, musiciens baroques de formation classique d'ouvrir notre horizon, notre jeu, notre capacité d'improviser, au contact avec les musiciens traditionnels.

A partir de Purcell, vous avez fait dialoguer le baroque avec le jazz !  Une expérience que vous renouvelez - et même développez – lors du week-end anniversaire à la Salle Gaveau. Qu'est-ce qui relie ces deux musiques ?
C'est l'improvisation bien sûr, mais ce sont aussi les lignes de basse ! Certes, il s'agit de deux langages distincts en termes d'harmonie, de rythme, de mélodie. Mais les réflexes, la manière de penser la musique sont pour moi très proches.

Tous les mélanges sont-ils possibles en musique ?
Non, je ne pense pas. Il faut qu'il ait un fil rouge qui justifie nos rencontres : elles se font souvent par l'instrument ou la famille d'instruments. C'est le cas du "psalterion" qu'on trouve dans beaucoup de musiques, ou toutes les formes de luths et de guitares qui ont disparu de la musique classique européenne mais restent vivantes dans beaucoup d'autres cultures. Autre exemple : la harpe qu'on trouve en Amérique du Sud, véritable dérivé de la harpe baroque espagnole. De ces rapprochements est né le disque "Los parajos perdidos" consacré à la rencontre avec les chansons traditionnelles de certains pays latino américains. En revanche, quand il s'agit de traditions musicales très éloignées, la rencontre n'est pas évidente. Mais, après tout, rien n'est interdit, c'est une question de goût.

Comment qualifier votre travail, quand il est le fruit de la rencontre du baroque avec d'autres cultures ? Exemple parmi d'autres, dans votre dernier disque "L'amore innamorato" (Erato), consacré aux airs de Francesco Cavalli, un compositeur du 17e siècle, une improvisation jazz s'est insérée dans le bas obstiné de "La ninfa bella"…
Oui, appelons cela une identité artistique. Depuis quinze ans, L'Arpeggiata travaille quasiment avec les mêmes artistes, et quelques invités. Un ensemble, sur des instruments anciens, qui peut faire de la musique baroque "comme on sait la faire", mais qui trace aussi son chemin dans l'improvisation et sait développer des projets variés et novateurs. Nous avons créé un "son" reconnaissable, c'est notre spécificité. Les Beatles aussi avaient un son reconnaissable, qui n'aurait pas été le même si la moitié de ses membres avaient également joué chez les Rolling Stones (rires) !

Le programme du "Festival Arpeggiata - 15 ans" Salle Gaveau à Paris :
Samedi 14 novembre 21h : "L’Amore innamorato", de Francesco Cavalli (programme du disque)
Dimanche 15 novembre :
- 16h30 : Concert anniversaire - programme surprise
- 20h30 : "Music for a While, Improvisations on Henry Purcell"
- 23h : "Jam Session - Late Night Club"


Disque "L'amore innamorato" de Francesco Cavalli
L'arpeggiata - Christina Pluhar
Erato