"Premiers feux" : les œuvres de jeunesse se croisent au Louvre, entre musique et peinture

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 22/01/2017 à 16H26, publié le 19/01/2017 à 11H39
Laurent Muraro, programmateur de l'Auditorium du Louvre.

Laurent Muraro, programmateur de l'Auditorium du Louvre.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

Créer à vingt ans, c’est s’affirmer dans son art avec détermination. Chez les grands artistes, ce travail de jeunesse est souvent annonciateur d’une œuvre. C’est vrai chez Bach, comme chez Titien. Au Louvre, "Premiers feux" propose, à travers des concerts à l’Auditorium et un parcours dans les galeries, un regard croisé entre musique et peinture. Le programmateur Laurent Muraro en est l’artisan.

Le Louvre, il y a quelques jours, en fin de matinée. Dans la grande salle de l’Auditorium, située non loin de la pyramide, seul sur scène sous les spots, le très jeune pianiste allemand Frank Dupree.
Le pianiste Frank Dupree en répétition.

Le pianiste Frank Dupree en répétition.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
En pleine répétition, il s’envole avec les folles notes de la "Toccata Capricciosa" de Wolfgang Rihm. A quelques pas de lui, debout dans l’obscurité parmi les sièges, Laurent Muraro écoute attentif.

L’Auditorium du Louvre fait sonner les œuvres de jeunesse des très grands

C’est lui, le programmateur des concerts de l’Auditorium, qui est à l’origine de la thématique "Premiers feux" dans laquelle s’insère le concert de Dupree à 12h30. Au menu du concert consacré aux premières sonates, une œuvre de jeunesse de Rihm donc, mais aussi une de Beethoven, une de Berg et une de Schumann. Les prochains concerts sont du même acabit : il y a par exemple une thématique "Premier trio de Brahms" (le 26 janvier) et une autre intitulée "Le miracle Mendehlsson", déclinée en deux temps les 27 et 28 janvier, pour n’évoquer que ce mois-ci, la manifestation s’écoule jusque fin mars. Mais la particularité de cette manifestation « Premiers feux » est également d’associer les œuvres musicales (de jeunesse donc) que le public découvre en concert, aux œuvres picturales (de jeunesse également) qu’on peut admirer en se promenant dans les galeries du Louvre. Car Laurent Muraro propose un parcours qui fait un pont entre les deux. Chaque spectateur reçoit avant ou à l'issue du concert une feuille retraçant ce parcours, le billet donnant accès aux collectons du musée.

Pour imaginer ce parcours, son approche s’est appuyée sur les conditions de création artistique : associer des œuvres par thème, comme par exemple le tableau de Delacroix "La barque de Dante" avec l'œuvre de Franz Liszt, "Après une lecture de Dante", ne l’intéressait pas. Trop évident, l’exercice a ses limites. "Ma question était plutôt : les problématiques qui se posent à un créateur – qu’il soit peintre, sculpteur, dessinateur, ou musicien - peuvent-elles être les mêmes ?", s'interroge Laurent Muraro.

Se libérer du maître et des règles

"L’une d’elles est la problématique du rapport au maître : savoir ce qu’on a appris du maître, puis réussir à se libérer de lui et trouver sa voie par rapport à lui, voici une constante", poursuit-il. L'interrogation quant à l'attribution de l'œuvre y est d'ailleurs souvent liée. "Prenons le cas du tableau de Titien "Le concert champêtre", qu'on a conseillé dans le parcours.
Laurent Muraro devant "Le Concert champêtre" de Titien au Louvre

Laurent Muraro devant "Le Concert champêtre" de Titien au Louvre

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
Au-delà de la dimension musicale évidente, cette toile interpelle parce qu'elle a été pendant des siècles attribuée à Giorgione qui fut l'un de ses maîtres. C'est une œuvre de jeunesse tellement accomplie, tellement parfaite, dans le langage du maître (il y a une référence à la "Tempête" de Giorgione), mais pas tout à fait. C’est un Titien", explique Muraro. En musique, Rachmaninov pose un cas similaire. L'Auditorium programme par exemple le 8 février son deuxième "Trio élégiaque" : une œuvre écrite à 20 ans, juste après l’annonce de la mort de Tchaïkovski. "Rachmaninov veut alors se présenter comme son successeur et le trio possède quelques éléments qui sonnent comme du Tchaïkovski. Mais c'est déjà du Rachmaninov". 

Autre problématique qui réunit les artistes, quel que soit leur domaine : la règle, la norme que l’on assimile pour mieux la dépasser. "C’est souvent ici le besoin de prouver quelque chose à soi-même et aux autres. Le premier concert de la manifestation a réuni Haendel avec son "Dixit Dominus" et Bach pour le "Christ lag in Todesbanden". Bach est formidable : sa cantate est une lettre de motivation ! Il écrit ça vraiment pour montrer qu’il mérite le poste institutionnel qu’il vient de prendre : l’œuvre possède un tas de contraintes formelles et belles à la fois, mais dans un ensemble qui dépasse complètement ces règles", dit Laurent Muraro.
Laurent Muraro près de "La Belle jardinière" de Raphaël au Louvre.

Laurent Muraro près de "La Belle jardinière" de Raphaël au Louvre.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
Côté peinture, les trois Raphaël conseillés dans le parcours (deux œuvres de petit format, un "Saint-Georges" et un "Petit Saint-Michel" qui encadrent une grande Vierge à l’enfant dite "La belle jardinière", toutes réalisées entre 1503 et 1505, alors que le peintre a une vingtaine d’années) ont la même ambition démonstrative à l’égard du commanditaire.

Voyages

"Ce qu’on retrouve également très souvent dans les œuvres de jeunesse, c’est la question du voyage, qui est l’occasion de la rencontre artistique marquante", poursuit Muraro. "Ça a été le choix de Mozart par exemple, de ne pas cesser de voyager dans ses quinze premières années d’artiste. Ses rencontres sont très formatrices et il ne revient jamais à Salzbourg de la même façon". En peinture, le parcours s’arrête sur une œuvre d’Anne-Louis Girodet, "Endymion. Effet de lune", réalisée en 1791 à 24 ans. L’artiste y a intégré son séjour à Rome quand il était à la Villa Médicis, son apprentissage du sfumato qu’il a assimilé pour en faire autre chose. Il y a là aussi dans ces œuvres l’idée de dire : allez en Italie, formez-vous, voyez des choses, enivrez-vous de cette beauté et revenez changé », poursuit Laurent Muraro.

Le parcours est une proposition offerte aux spectateurs des concerts de l’Auditorium. Partant de l’aile Denon, il forme une boucle commençant par l’art italien et se terminant par la peinture française. Première œuvre, un Cimabue, artiste phare de la pré-Renaissance, "La Vierge et l’enfant en majesté" datant de 1280, qui préfigure les évolutions prochaines. Puis, une des premières Vierges à l’enfant connues de Botticelli réalisée vers 1465-1470 dans les traces d’un Filippo Lippi, excusez du peu. Parmi les autres bijoux : "La crucifixion" d’Andrea Mantegna, de 1456. L’artiste a 25 ans et fait preuve d’une maîtrise totale de la composition avec sa construction géométrique et sa perspective, faisant de cette œuvre le premier retable de la Renaissance dans le Nord de l’Italie.

Parcours alternatif

Laurent Muraro aime l’idée de proposer un parcours dans le Louvre, franchement alternatif comparé à celui emprunté par les milliers de touristes journaliers. Exemple : on aborde "la" salle du Louvre la plus bondée, celle qui abrite notamment "La Joconde". Mais pas seulement… Peu de gens s’attardent sur le trio des Raphaël déjà cités, ou encore sur les Titien : "La femme au miroir" (1515 : il a 27 ans), remarquable étude sur les cheveux et sur le thème du miroir, et surtout, tout près, précisément de l’autre côté de la Joconde, le magique "Concert champêtre". 
Laurent Muraro devant « Endymion. Effet de lune » de Girodet au Louvre.

Laurent Muraro devant « Endymion. Effet de lune » de Girodet au Louvre.


Le parcours se termine sur la peinture française du 19e siècle. Etapes conseillées : "Endymion. Effet de lune" de Girodet et  l’un des derniers tableaux de la boucle, "la Barque de Dante" de Delacroix (1822). "A 24 ans, l’artiste veut proposer autre chose que ce que font ses contemporains, un autre thème, et s’il choque c’est tant mieux", explique Muraro.

"A la fin du mois, Mendelssohn sera à l'honneur à l'Auditorium", poursuit le programmateur : "je serai toujours frappé par sa pleine maîtrise de la technique et de son art dès 15 ans. Avec "l’Optuor" et "l’Ouverture du Songe d’une Nuit d’été", le drame de Mendelssohn est qu’il a déjà tout dit, on va même lui reprocher de ne pas être allé plus loin. Il montre qu’il possède totalement son métier de musicien à 15 ans". Le parcours est conçu comme un lieu de rencontres, de correspondances qui seront parfois personnelles. "Moi, quand je vois le Titien au Louvre, je ne peux m'empêcher de penser au jeune Felix Mendelssohn, mais ça ne regarde que moi…"

"Premiers feux" : prochains concerts
Auditorium du Louvre
Le 26 janvier : "Le premier trio de Brahms"
Les 27 et 28 janvier : "Le miracle Mendelssohn", I et II