Paul Agnew sur le 7e livre des madrigaux de Monteverdi: "celui-ci est érotique!"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 28/05/2014 à 21H14
Paul Agnew en 2014. © LCA/Culturebox

Ténor et haute-contre, directeur musical adjoint et chef associé de l’ensemble des Arts Florissants, Paul Agnew est le concepteur du projet de l’Intégrale des madrigaux de Monteverdi. Au total huit livres composés entre 1587 et 1638. Présenté à la Cité de la musique à Paris, le 7e, joyeux et enlevé, est diffusé en live sur Culturebox. Paul Agnew nous en révèle l'originalité, musicale et poétique.

Culturebox : Le 7e livre est-il révolutionnaire comme le sont, dans leur ensemble, les madrigaux de Monteverdi ?
Paul Agnew : Paradoxalement, non! Mais il y a une autre écriture, une autre atmosphère. Soyons clairs : la mutation que les madrigaux ont opérée, comme laboratoire d'expériences, vers l'opéra (ce qui a été effectivement révolutionnaire) est antérieure. Quand le 7e livre est publié en 1619, deux opéras ont déjà été écrits par Monteverdi, "L'Orfeo" et "L'Arianna" ! D'autre part, pour être précis, ce livre ne contient pas de madrigaux dans la définition que Monteverdi pouvait en donner, c'est-à-dire des œuvres à cinq voix, avec ou sans instruments. Le 7e livre ne rassemble que des morceaux à 1, 2, 3, 4 et 6 voix, suivies d'un "Ballo", un ballet de cour. En revanche, c'est un madrigal "nouvelle manière" qui s'introduit à Venise, où réside désormais Monteverdi. 

Comment expliquer cette mutation ?
A Venise, Monteverdi ne travaille plus pour une cour, comme à Mantoue, mais essentiellement pour l'église (il est directeur musical de San Marco). Et ce qu'il compose en sus, comme les madrigaux, il le fait pour un public qu'il se doit de contenter. S'il est le compositeur le plus connu, il n'en demeure pas moins sensible aux modes et est constamment à l'affût des nouvelles tendances qu'il sait sublimer. Aussi est-il par exemple très sensible à l'œuvre de son assistant Alessandro Grandi, un recueil de madrigaux, appelé "Concerto" à 1, 2 et 3 voix qui connaît un grand succès. Monteverdi voit dans cette écriture une virtuosité qu'il va à son tour développer. Ajoutons enfin, le changement d'orientation concernant le choix des poètes pour l'écriture des textes. Giambattista Marino (avec qui il avait déjà collaboré) a désormais le vent en poupe, au détriment des auteurs proches de Pétrarque. Ces derniers avaient pour thème l'introspection, ils décrivaient la douleur, les frustrations de l'amour. Chez Marino, l'émotion est extériorisée, le verbe virtuose.

La musique de Monteverdi épouse donc ce changement de ton…
Oui. Autant le 6e livre était dominé par deux "lamenti", donc au ton sombre, autant le 7e livre est plus joyeux et contient même de nombreuses touches d'humour. Monteverdi se réinvente depuis son installation à Venise. 

Le 7e livre est également une poésie de la sensualité…
On a pour la première fois chez Monteverdi un vrai érotisme. Certes les madrigaux érotiques existaient auparavant, mais n'avaient pas cette liberté, dans le verbe comme dans la musique. Cela provient sûrement également du public qui, à Venise, pouvait l'entendre beaucoup plus facilement qu'à Mantoue par exemple. L'ouverture d'esprit de l'Etat de Venise était telle qu'on pouvait y aborder tous les sujets !

L'église, principal employeur de Monteverdi, n'y voit-elle aucun inconvénient ?
A Venise l'église était très indépendante de Rome…

Le 7e livre possède aussi un "Ballo" ou ballet…
Oui, comme le 5e livre avait à son tour introduit une œuvre théâtrale en fin de livre. Mais cette fois il s'agit d'une forme qui était courante dans les palais des nobles, sur le Grand Canal de Venise, comme une partie de soirée de divertissement. Sans décor, c'est une forme intermédiaire, entre le madrigal sans mouvement (dit "scientifique" à cause de sa recherche d'une expression musicale liée au texte) et une sorte d'opéra, mais qui n'en a ni le coût ni la durée. C'est un type de ballet qui prendra un essor considérable en France sous le nom de ballet de cour.   

Etait-il dansé ?
Oui. Mais nous, nous ne le ferons pas…