Nicholas Angelich compose sa famille de coeur : Liszt, Chopin, Schumann

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 19/05/2016 à 19H36
Nicholas Angelich en 2016

Nicholas Angelich en 2016

© François Leclercq - Erato

Liszt, Schumann, Chopin : ces trois-là se connaissaient bien, s’appréciaient, parfois se jugeaient, et même durement. De cette émulation sont nées quelques grandes œuvres qu’ils se sont dédiées mutuellement. Fasciné, le pianiste Nicholas Angelich en a tiré un disque maîtrisé, authentique, personnel : « Dedication » (Erato) sort ces jours-ci. Rencontre.

Nicholas Angelich : l’un des pianistes les plus remarqués des trente dernières années. Américain, mais issu d’une famille venue d’Europe centrale. Installé à Paris depuis son adolescence pour être l’élève d’abord d’Aldo Ciccolini, puis de tant d’autres maîtres. De ses origines, de ses multiples influences, il a fait sa force. La rencontre, l’échange, sont ses maîtres mots. C’est ce qu’il aime aussi dans une période de grande effervescence artistique, les années 1830-1840, chez Liszt, Chopin ou Schumann. Ces trois compositeurs-là se sont bien connus et de leur émulation sont nées des œuvres importantes. D’ailleurs les trois musiciens se sont dédiés mutuellement les partitions. Nicholas Angelich leur consacre un disque qu’il appelé, justement, « Dedication » (Erato).
Disque "Dedication" de Nicholas Angelich © Erato

Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’association de ces trois musiciens : est-ce l’atmosphère de stimulation réciproque, d’émulation musicale ?
Faire un disque c’est un projet très personnel : on doit enregistrer des œuvres avec lesquelles on a envie de passer du temps, c’est une expérience, une histoire de vie. Evidemment pour ce disque ça a été encore le cas : ce sont des pièces que je connais depuis longtemps, que j’ai beaucoup jouées, et auxquelles j’ai beaucoup pensé, c’est important. Ensuite, oui, j’ai trouvé l’idée qui est devenue le fil conducteur du disque : l’incroyable rencontre de ces trois personnalités, dans une époque si particulière, où beaucoup de choses ont changé dans la musique, dans la littérature aussi, dans la culture. Imaginez le choc que ça a dû être, non seulement pour les spectateurs, les auditeurs de tout cela, mais aussi pour leurs collègues, les compositeurs qui construisaient leur langage artistique, leur vie. Et c’est très émouvant d’observer l’admiration que ces compositeurs avaient les uns pour les autres. Les témoignages l’ont bien raconté : Chopin qui parle de Liszt, Schumann de Chopin, et de Liszt aussi, sa femme Clara qui décrit Liszt… Et puis ils écrivaient aussi des articles les uns sur les autres. Bien sûr, ils avaient chacun un univers tellement fort que forcément il y a eu des rejets, des incompréhensions, les choses sont devenues plus compliquées par la suite. Mais ça ne change rien à ce que ça a représenté.

Quel écho ces rencontres ont plus personnellement chez vous ?
Je pense que c’est parlant pour tous les musiciens. Ne serait-ce que l’expérience humaine de la rencontre, du voyage : quitter assez tôt sa  maison, son pays, pour aller étudier ailleurs est le lot très souvent des jeunes musiciens. Puis encore voyager. La vie de ces trois compositeurs a été incroyable ! Surtout pour ceux qui étaient également interprètes. Liszt par exemple a eu  une carrière presque de rock star, il a traversé l’Europe comme pianiste : c’est une célébrité très nouvelle pour l’époque, une évolution sensible de l’identité du musicien, de la manière de vivre ce métier. Ensuite, il a tout arrêté (assez tôt, d’ailleurs) pour composer, enseigner, soutenir la musique des autres et ça aussi je le retiens : on doit vivre plusieurs choses dans notre vie de musicien.

Votre parcours est également très intense et riche de voyages, de rencontres, d’influences. « Maintenant, à toi de créer ta propre cuisine », vous aurait dit votre mère, votre premier professeur, à propos de tous ces différents héritages culturels…
Oui, c’est une chose qu’elle me disait vraiment, ma mère. J’ai eu la chance d’avoir été très tôt confronté à différentes cultures. Pour moi ça a été une grande aventure de venir en Europe, depuis les Etats-Unis, à l’âge de treize ans. C’est quelque chose d’extrêmement enrichissant et ça fait de vous une personne différente, mais il faut essayer de trouver un sens, pour essayer de comprendre les choses. Ah, toujours cette notion d’apprendre, on passe notre vie à apprendre. Si on veut apprendre, donc, il faut être ouvert à différentes choses ; il faut aller par exemple beaucoup au concert, c’est ce que je faisais quand j’étais jeune, ma mère voulait que j’écoute des artistes différents, après on en parlait, on se disait pourquoi on aime, pourquoi on n’aime pas, pourquoi on ne comprend pas, mais surtout il ne fallait pas porter un jugement hâtif. En fait, m’expliquait-elle, il faut essayer de comprendre, de respecter, l’échange est très important pour avancer.

Avez-vous eu des influences musicales particulières ?
Avant, on parlait « d’écoles » géographiques musicales. Il en existe de moins en moins parce que les gens voyagent beaucoup, et les profs vont enseigner un peu partout. Ça devient très international, il vaut mieux parler de la personne avec qui vous travaillez. Prenez Aldo Ciccolini par exemple, qui était mon premier professeur à Paris : un grand maître, quelqu’un de très important pour moi. Un interprète qu’on a eu tendance à cataloguer, à associer essentiellement à la musique française. C’est vrai qu’il en a beaucoup joué à un moment de sa vie, mais ça ne l’a jamais empêché d’avoir d’autres répertoires. Et les pianistes qu’il admirait étaient certes les Alfred Cortot et Marguerite Long, donc Français, qu’il a bien connus, mais aussi Artur Schnabel ou encore Wilhelm Backhaus, qui sont un tout autre univers. Tout ça pour dire que l'échange fait partie de ce qu’on est, et de ce qu’on fait. On construit un parcours en tant qu’être humain et en tant que musicien, avec les influences, avec nos rébellions par rapport à celles-ci, et à la fin on est seul face au piano, ayant obligatoirement fait nos propres choix.

Dans quelle mesure a pesé chez vous le background familial, américain certes, mais venu de l’Europe de l’Est ?
Je suis Américain, mais mes origines sont en effet d’Europe centrale ou des pays de l’Est. Mais ma mère - qui m’a formé initialement - avait étudié avec un pianiste qui avait été l’élève de Lazare-Lévy et de Cortot, grandes figures parisiennes (rires) ! Là aussi il y a un lien avec Paris. On peut encore ajouter d’autres influences : ma mère étant née en Russie, l’école russe n’est pas loin, car j’ai eu l’occasion de travailler avec des pianistes de cette école et mon père m’a transmis à son tour l’expérience du grand orchestre américain dans lequel il jouait. J’allais à ses concerts, j’ai fait l’expérience de la vie musicale aux Etats-Unis qui était encore une fois faite de gens qui venaient de toute part ! Au total, il y a beaucoup de choses qui comptent. Et puis je pense aussi que la personne qu’on est, est aussi importante. C’est très compliqué de parler de ça : je pense qu’on joue comme on est, on se dévoile énormément quand on joue. Mais ce n’est pas ça le plus important, c’est ce que nous ont donné tous ces gens, les Chopin, Liszt, Schumann…

Revenons à eux justement. Comment, dans ce disque, insuffler l’unité nécessaire à partir d’un ensemble d’œuvres si hétéroclite ?
Ce sont trois compositeurs, trois mondes, des œuvres en effet différentes, avec leurs identités. Et cette différence reste, dans la construction, dans l’écriture de chaque pièce, je crois que c’est assez évident à l’écoute du disque. Mais il y a une certaine impression d’ensemble, une unité mine de rien. Parce que l’enregistrement, c’est aussi un moment : la rencontre entre un artiste (ou plusieurs artistes) et un lieu. Ce lieu a été Schloss Elmau en Allemagne : mais aussi  l’instrument dans ce lieu, une atmosphère, une acoustique, des gens, des surprises à gérer… Pour ma part, il y a une acoustique et un son du piano qui m’ont plu, qui m’ont paru appropriés à ces univers-là, à l’univers du romantisme et à ce qui est propre à chaque compositeur. Donc on ressort toujours avec une impression d’unité, une vision d’ensemble.

Une vision qui peut se décrire ?
Non, ça ne se décrit pas, ça se vit, ça s’écoute et ça plaît… ou pas.

Nicholas Angelich au Théâtre des Champs-Elysées à Paris
Le lundi 23 mai à 20h.