Les maestros Abbado et Harnoncourt portent vers les sommets Bruckner et Mozart

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 29/12/2014 à 15H40
Claudio Abbado en 2007 au festival de Lucerne (Suisse)

Claudio Abbado en 2007 au festival de Lucerne (Suisse)

© Eddy Risch/Sipa

Claudio Abbado, Nikolaus Harnoncourt, deux légendes de la direction d’orchestre. Le CD posthume de l’Italien (mort en début d’année) offre l’ultime (et testamentaire) symphonie de Bruckner. L’Autrichien (85 ans début décembre) propose les trois dernières symphonies de Mozart sous le titre « Un oratorio instrumental ».

Réussir « son » Bruckner n’est pas à la portée de n’importe qui

La pochette du disque d’Abbado est bouleversante : le visage émacié, illuminé d’un sourire d’enfant. On est à Lucerne fin août 2013, Abbado s’éteindra dans quelques mois. Symbole que cette « 9e » de Bruckner ? On y pense. Bruckner, qui avait dédié cette symphonie « au bon Dieu » (rien moins) ne composera que trois mouvements sur quatre d’une œuvre qui aurait été sa plus longue (elle dure déjà plus d’une heure), nous laissant sur la suspension d’un adagio sublime et apaisé, comme s’il s’agissait de franchir avec confiance les portes de l’au-delà chrétien. Quant à la corrélation avec la maladie d’Abbado, c’est une symphonie que le chef dirigeait régulièrement… Mais ne devinait-il pas que ces concerts de Lucerne seraient sans doute les derniers ? 
Claudio Abbado, Brukner Symphony No.9 © Deutsche Grammophon
On pourra chercher ailleurs des versions plus visionnaires ou plus grandioses de cette dernière cathédrale sonore du grand compositeur autrichien. Réussir « son » Bruckner n’est pourtant pas à la portée de n’importe qui. Il faut la grandeur sans la lourdeur ou l’écrasement, toujours regarder vers le haut –vers le ciel- mais les pieds dans la terre, allier puissance et poésie. Mieux : les équilibrer.

Ce que fait Abbado. Presque. Plus de poésie que de puissance. Ce 1er mouvement paisible et suspendu, assez mozartien, malgré des musiciens parfois décalés et des cordes bien âpres. Mais justement, c’est un Bruckner déjà « de l’autre côté », un Bruckner d’adieu, émouvant pour cela même. On n’a jamais entendu le thème du scherzo jouée si « brutale » (les pieds dans la terre boueuse, justement) qui contrastent avec la délicatesse des vents et les pizzicatti dans l’introduction. Adagio final magnifique avec un sens mystérieux et implacable des respirations, une attention extrême à la dynamique. « Dessinant une longue ligne musicale » disait de lui le dernier assistant d’Abbado. Il faut posséder d’autres « 9e » de Bruckner, il faut écouter celle-ci. 

Harnoncourt et une des dernières superbes couronnes qu’il tresse à son cher Mozart

Même chose pour le CD d’Harnoncourt. De par l’aboutissement qu’il représente dans sa conception inattendue des trois dernières symphonies (les 39, 40 et 41) de Mozart. Conception qu’il a pourtant souvent défendue, mais ici comme jamais. Le présupposé : ces trois symphonies, composées en un été (de 1788) trois ans avant sa mort, ambitieuses, de vaste dimension, sans aucune commande à la clef comme c’était la coutume, sont conçues par Mozart comme un oratorio instrumental, une œuvre unique en trois parties et 12 sous-parties qui doivent être jouées (et écoutées) comme telle. Ainsi (par exemple : l’interview d’Harnoncourt dans le livret en dit encore plus !) la 39e a une vraie introduction, la 41e une vraie fin alors que la 40e commence au milieu d’un thème et se termine dans «des tonalités qui, à l’époque, n’existaient pas ». Et les thèmes, les motifs, sont semblables de l’une à l’autre…
Nikolaus Harnoncourt à Salzburg en 2012

Nikolaus Harnoncourt à Salzburg en 2012

© Ernst Wukits/AFP
La réussite d’Harnoncourt, c’est de nous convaincre par des moyens proprement musicaux qu’il a peut-être raison. En faisant du Harnoncourt: l’accentuation des contrastes, la puissance des attaques, la densité du son. Mais a-t-on jamais entendu aussi un 1er mouvement de la 40e si violent, fulgurant, intense et si sombre de couleurs ? Une 39e comme, vraiment, une introduction (tout en conservant à chaque mouvement son identité propre)? Une 41e si développée, si « jupitérienne », prise pourtant très lentement mais sans relâcher jamais la tension, avec un sens implacable de l’architecture ?

Tout n’est pas toujours de ce niveau. L’andante de la 40e est bien ennuyeux. Mais au total, comme pour le Bruckner, un disque à avoir « à côté ». D’autant que c’est aussi pour Harnoncourt, même si on lui souhaite encore de nombreuses et belles saisons musicales, une, sans doute, des dernières superbes couronnes qu’il tresse à son cher Mozart.

Bruckner : Symphonie n° 9. Orch. Du Festival de Lucerne, dir. Claudio Abbado (Deutsche Grammophon)
Mozart : Symphonies n° 39, 40 et 41 « Jupiter ». Concentus Musicus de Vienne, dir. Nikolaus Harnoncourt (Sony)