Le récital de Nemanja Radulovic au Théâtre des Champs-Elysées, entre émotion et partage

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 17/11/2015 à 18H00
Nemanja Radulovic  (aux Victoires de la musique classique de 2014)

Nemanja Radulovic  (aux Victoires de la musique classique de 2014)

© Boris Horvat/AFP

Le rendez-vous était prévu depuis longtemps. Mais ce récital du brillantissime violoniste Nemanja Radulovic et de la pianiste Susan Manoff s’est transformé, après les attentats de vendredi et les annulations du week-end, en un retour à la vie, à la musique, au partage, à la communion fraternelle.

Une flamme vacillante pour ne pas oublier

Ils entrent tous les deux, en noir, qui est autant la tradition des concerts que la couleur du deuil. Manoff s’approche de l’avant-scène, allume un photophore, sous les applaudissements nourris. Petite flamme vacillante que nous aurons constamment dans notre champ de vision, pour ne pas oublier.

Le récital commence en suivant le programme prévu : la "Romance de Pauline" de « La dame de Pique » de Tchaïkowsky, pudique et digne, jouée à fleur de corde. Une sonate de Mozart (la K. 301) où Radulovic a soudain le grand sourire de Wolfgang et Manoff une joie de jouer qui lui monte aux mains : ces sonates piano-violon ne sont pas le meilleur de Mozart (trop en style « galant ») mais on y trouve toujours (et c’est le cas), au détour d’un mouvement, une phrase bouleversante et triste qui vous étreint l’âme. Puis la magnifique mélodie d’ « Après un rêve » de Fauré jouée… comme un rêve. Enfin la grande «Chaconne » de Bach (dans une étrange version avec piano due à Schumann) : l’archet de Radulovic grince et s’apaise, entre sérénité et colère, comme si le mysticisme de Bach se parait d’ombres douloureuses, et l’on pensait forcément, face à cet archet intranquille, aux événements de vendredi.

Le récital a bien failli ne pas avoir lieu 

On n’avait jamais entendu Radulovic. Très grand et mince, bottes de motard, tunique échancrée, médaillon au cou, crinière retenue en arrière et répandue sur les épaules, le garçon frappe, forcément : par sa beauté, son allure, sa manière de jouer, tapant du pied, tournant le dos au public pour mieux « sentir » sa partenaire, arpentant la scène comme ces violoneux d’Europe centrale et orientale qui menaient leurs groupes nomades de village en village d’où, régulièrement, on les chassait. On avait été alerté par le programme initial : Mozart, Bach, la sonate de César Franck (qu’il ne jouera finalement pas), comme si, après des disques un peu trop « folkloriques » il avait voulu recentrer son image.

Vint l’idée du partage

On apprendra ensuite que le récital a bien failli ne pas avoir lieu: quelle envie de jouer, après la tragédie de vendredi? Et le public, peut-être effrayé, sera-t-il au rendez-vous ? Et puis vint l’idée du partage, de quelques amis venus, en deuxième partie, faire renaître ensemble la musique, si grièvement blessée au Bataclan: la harpiste Marielle Nordmann se partageant, avec Susan Manoff, quelques sublimes mélodies de Schubert (« Ständchen » ou « Marguerite au Rouet ») L’élégant Patrice Fontanarosa dans la « Méditation de Thaïs ». Fontanarosa, Radulovic, Laure Favre-Kahn, dans de belles mélodies pour deux violons et piano de Chostakovitch, puisées dans le fond russe des « hommes à semelles de vent ». Favre-Kahn encore soutenant le violoncelle d’Henri Demarquette dans une « Elégie » de Fauré habitée par l’émotion. Et Radulovic, avec Yvan Cassar dans « La liste de Schindler » et une mélodie macédonienne, racines musicales d’un garçon dont les parents ont fui, vers la France, leur pays en guerre.

Un « bœuf » improbable et foutraque

Encore avec Manoff, un « Tzigane » de Ravel ébouriffant : pas tout à fait ce génial pastiche de musique hongroise qu’a composé Ravel mais un vrai morceau tzigane pris, rythmiquement, comme le violoniste l'entend, avec des coups d’archet improbables et d’autres géniaux, un « tzigane » tzigane à 200 pour cents. Enfin Véronique Gens, « arrivée directement d’un train qui était en retard », donc en jean et gros pull et s’en excusant presque (vous êtes 25.000 fois pardonnée, Véronique !) qui chante deux bijoux de Reynaldo Hahn, dont une « Chanson Triste » qui aurait pu tenir lieu de titre à la soirée.

Mais pas du tout : en conclusion un « bœuf » improbable et foutraque allant de Chopin à «Over the rainbow » du « Magicien d’Oz » (chantée par une Gens toute étonnée de se transformer en Judy Garland), avec les trois pîanistes qui se succèdent, Radulovic joyeux, Fontanarosa et Nordmann émus, Demarquette qui jour du violoncelle debout. Debout, les spectateurs le sont alors, dans ce Théâtre des Champs-Elysées plein comme un œuf (tout le monde est venu), avec une «standing ovation » pour remercier Radulovic, Manoff, tous les artistes. Pour nous remercier nous-mêmes. Debout. Comme l’est tout le pays, de nouveau, ce soir-là.
Et la petite flamme, comme l’esprit des morts, qui continue de veiller sur nous, avec nous.

Récital de Nemanja Radulovic (violon) et Susan Manoff (piano)… avec quelques amis, au Théâtre des Champs-Elysées le lundi 16 novembre.