"Le Jardin féerique de Maurice Ravel" : pour découvrir la poésie et l'humour du maître du "Boléro"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/06/2016 à 09H37
Maurice Ravel photographié en 1910.

Maurice Ravel photographié en 1910.

© Manuel Cohen / MCOHEN

S’il est un musicien profondément habité par l’enfance c’est bien lui, Ravel. La publication d’un « Jardin féerique de Maurice Ravel » (Bayard musique/J'aime lire) pour les jeunes lecteurs-auditeurs a donc du sens. Pour donner à écouter aux générations futures, un univers fait de poésie, d’humour, et de grande ouverture.

« Dans la maison de Maurice Ravel, on trouvait de nombreux petits objets précieux : un canapé miniature en porcelaine, des boîtes à musique, une poupée sous globe de verre », peut-on lire dans "Le jardin féerique de Maurice Ravel". « Il aimait les jouets », poursuit le livre, « les automates, les bibelots minuscules, les arbres nains… ».

Ravel et l’enfance

C’est vrai : la maison de Montfort-l’Amaury, près de Paris, où a vécu Ravel pendant plus de quinze ans, fourmillait de « ces gadgets qui démontrent son goût pour la futilité et pour le jouet », nous disait aussi, récemment, le pianiste Bertrand Chamayou, grand connaisseur du compositeur. Le détail peut paraître anecdotique, voire dérisoire : en réalité il montre combien l’univers de l’enfance habitait le compositeur. Ah, Ravel et l’enfance : le lien est indissociable et il transparaît à travers de nombreuses partitions, la plus connue étant « L’enfant et les sortilèges », premier opéra dans l’histoire (!) écrit spécialement pour les enfants. Et il justifie qu'on s'attache, une fois encore, à dévoiler et à raconter Maurice Ravel et sa musique au jeune public.
"Le jardin féerique de Maurice Ravel" © Bayard

C’est donc le cas de ce "Jardin féerique" de Marianne Vourch, récemment sorti chez Bayard Musique/J'aime lire. Mais que les adultes se rassurent, ils y trouveront leur compte aussi. Texte écrit mais également lu (et c’est important), disponible dans un disque qui offre une large part à la musique, une sélection d’une quinzaine de pièces significatives de Maurice Ravel, des doux « Contes de ma mère l’Oye » à la dure « Valse », en passant par « Jeux d’eau »,  « L’Enfant et le sortilèges » ou le « Boléro » . L’extrait d’une œuvre est toujours le point de départ du récit. Découverte, interrogations, aide à l’écoute. Ensuite, Marianne Vourch a le talent de nous faire sentir proche du Ravel qu’elle raconte. Elle n’égrène pas d’emblée le parcours du compositeur comme un CV, mais nous fait toucher du doigt, littéralement, exemples et illustrations (du dessinateur Robin) à l’appui, l’univers dans lequel il a vécu : l’époque, les lieux, les influences.

La « Valse » émerge de la terre ensanglantée

Ainsi, par exemple, pour présenter la « Valse » de Maurice Ravel, œuvre immense et difficile de 1919, Marianne Vourch commence par dépeindre une époque, « un monde bouleversé, meurtri par la guerre », écrit-elle. « Au-delà de son horreur, elle va bousculer beaucoup d’habitudes dans la vie des femmes et des hommes, tout comme dans celle des arts ». Viennent ensuite (dans la bande-son du disque) les notes, lentes, graves et lourdes, du début de la fameuse « Valse ». Ravel, explique à nouveau le texte, ne verbalisera pas sur la guerre, « il va l’écrire dans sa musique ». Et à nouveau la musique : « nous ressentons une drôle d’impression » dans ce début de valse : « comme si elle était ensevelie sous terre et tâchait péniblement de s’extraire ». Description emportée de la partition : « un tremblement ondulant dans une nuance pianissimo, puis s’ajoutent les pizzicati des instruments à corde, les contrebasses qui ont mis leurs sourdines »… Puis « les instruments survivent à cette atmosphère morbide pour donner naissance à une valse » qui se veut carrément un hommage à Strauss ! Mais, conclut Marianne Vourch, le vertige s’empare à nouveau de la valse pour la rendre « fatale et fantastique » !

Humour

La pédagogie du livre « Le Jardin féerique de Maurice Ravel » est omniprésente, avec suffisamment de questions et de réponses intéressantes, mais jamais le texte ne se fait redondant. C’est-à-dire que l’auteure ne tombe pas dans le travers (fréquent dans les commentaires télé d’aujourd’hui par exemple) qui consisterait à sur-expliquer Ravel : au contraire, elle laisse souvent de l’espace à l’imagination ou à la libre réflexion. C’est le cas par exemple de la dimension « enfantine » de Ravel, univers essentiel on le disait, saisissant, mais qui ne fait pas l’objet d’un chapitre à part, et heureusement.

En revanche Marianne Vourch introduit habilement les « Contes de ma mère l’Oye » à travers « Les Entretiens de la Belle et de la Bête » et surtout s’amuse à décrire la fantaisie, l’humour, et la poésie qui dominent l’opéra « L’enfant et les sortilèges », chef d’œuvre littéraire et musical co-signé avec l’écrivain Colette. Grâce à une parfaite maîtrise technique, Ravel « se permet de chahuter, bousculer les formes classiques » : il parodie différents genres musicaux, mélange les styles et introduit dans une musique romantique façon 19e siècle, de l’orientalisme chinois et du fox-trott américain !

Exotique

Parlons-en, des emprunts étrangers, d’ailleurs ! C’est un des axes choisis par l’auteure pour présenter notre compositeur : Ravel fait voyager. Il introduit de nouveaux instruments comme le gamelan javanais, utilise la gamme chinoise à 5 notes (la fameuse gamme pentatonique), cherche à traduire de drôles d’atmosphères exotiques… Mais comment fait-il « pour écrire cette musique si imprégnée de senteurs nouvelles alors qu’il vit à Paris ? », s’interroge Marianne Vourch. Hergé ne faisait-il pas, de la même manière, voyager "Tintin" dans des lieux qu’il n’avait jamais pu visiter ? Les comptes rendus de grands ethnographes et les Expositions universelles avaient bien une raison d’être… Mais l’auteure va plus loin. Même l’Espagne qui a tant influencé la partition de l’une des œuvres les plus connues au monde, le « Boléro » est, nous explique-t-on, une « Espagne de songes et de mensonges ». « Maurice Ravel est né tout près de la frontière espagnole. Mais ce pays, il ne le connaît pas. Il ne s’y rendra qu’à la fin de sa vie », dit le livre. Quelle est l’authenticité dans l’inspiration d’une œuvre d’art ? La jeunesse de Ravel était bien bercée par des habaneras chantées par sa mère…

Les pages sur le Boléro sont belles, émouvantes, instructives : la mélodie initiale pour la flûte seule, puis la clarinette, puis cette entrée dans la danse des instruments dans un crescendo continu jusqu’au fortissimo final. Et la caisse claire qui bat le rythme bien 169 fois : tam, tatatatam tatatatam, tam tam… tam.