"La musique est un tout", profession de foi du grand chef Daniel Barenboim

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 26/05/2014 à 18H15
Le chef d'orchestre Daniel Barenboim, ici en 2011.

Le chef d'orchestre Daniel Barenboim, ici en 2011.

© VLADIMIR VYATKIN / RIA NOVOSTI

Un titre en forme de programme : "La musique est un tout", dernier livre du chef d'orchestre israélo-argentin, Daniel Barenboim. Entendons : la musique est un état d'esprit, remettons-la au centre de la vie, parmi les autres arts, et dans la société civile. Pour aborder avec elle la politique… et la construction de la paix dans le monde. Rien que ça. L'homme y croit. Suivons-le.

Daniel Barenboim est un musicien qui en impose. Un parcours à donner le vertige, comme pianiste d'abord, puis comme chef d'orchestre : près de 60 ans de carrière, à l'âge de 71 ans.Des légendes comme Wilhelm Furtwängler, Edwin Fischer ou Nadia Boulanger lui ont mis le pied à l'étrier. Il a été à la tête des plus grandes formations du monde, aujourd'hui directeur musical de la Scala de Milan et chef à vie de la Staatskapelle de Berlin.

Ethique de l'interprétation

Daniel Barenboim n'a pourtant rien d'un monstre. Il serait plutôt à rapprocher d'un Claudio Abbado pour sa simplicité. Comme ce dernier le faisait d'ailleurs, il avoue son constant besoin de travailler, malgré son âge et son expérience, pour se perfectionner. Car rien n'est jamais acquis pour toujours. Ni le savoir, ni le public. Le travail fait partie, pour Daniel Barenboim, de la "responsabilité morale de l'interprète", étonnante idée qu'il développe dans "La musique est un tout", un recueil de textes sorti chez Fayard.
Livre de Daniel Barenboim © Fayard
Le chef y prône une interprétation "authentique et sincère", "sans manipulation", qui passe d'abord par un juste équilibre entre l'expression de la personnalité de l'interprète et le dévouement total à la partition. Et Barenboim s'amuse à énumérer les conditions de ce juste milieu pour le musicien : un bon dosage entre émotion et intellect, une connaissance approfondie de l'essence de l'œuvre, mais aussi une bonne perception de soi-même. Et puis, écrit-il, "le métier de l'interprète consiste à recréer l'œuvre dans le moment présent, en retournant au chaos qui existait avant qu'un seule note n'en eut été écrite. L'interprète s'efforce d'entrer dans l'esprit du compositeur, en se demandant à chaque passage pourquoi celui-ci a choisi cette solution-ci et non pas une autre".

La musique et le Proche-Orient

Ses pages sont passionnantes, et ouvertes à tous. Comme devrait l'être, selon Barenboim la musique dite classique, encore trop cloisonnée ou élitiste. A la manière du sociologue Edgar Morin et de sa "pensée complexe", il appelle, pour les générations à venir, à une refondation du savoir, intégrant la musique comme "composante essentielle". Car celle-ci a une vertu majeure : elle sait, selon lui, "mettre en relation les être humains, sans distinction de sexe, de race ou de nationalité". Fleur bleue, Daniel Barenboim ? Ou simplement utopiste ?
Son engagement en faveur du rapprochement israélo-palestinien, mené notamment avec son ami, l'intellectuel Edward Said (mort en 2003) prouverait que ça peut marcher. Le "West-Eastern Divan Orchestra", rassemblant des musiciens israéliens et des pays arabes voisins, en a été la principale réalisation. Autre exemple, dans "La musique est un tout", Barenboim raconte avec enthousiasme comment, avec des associations palestiniennes, en mai 2011, il est parvenu à braver le blocus israélien de Gaza en organisant dans cette ville un concert Mozart. L'occasion, fournie par l'ouverture de la frontière égyptienne, a failli être mis en cause par la mort de Ben Laden, la veille du concert !

Souvenirs

L'écriture de Barenboim sait se faire très touchante quand il convoque ses souvenirs ; ainsi celui de sa découverte du Festival de Salzbourg, à l'âge de 9 ans, où en même temps que la musique de Mozart, le pianiste prodige découvre l'histoire de la Shoah, dont on l'avait préservé, sept ans à peine après la fin de la guerre. Ou encore celui de son premier opéra, le Don Giovanni, dirigé en 1973, avec comme metteur en scène l'acteur Peter Ustinov aussi tête-en-l'air que génial ! Recueil de textes sur la musique, la philosophie ou la politique, publiés entre 2008 et 2012, "La musique est un tout" peut paraître quelque peu décousu, mais il sait, avec pertinence et sincérité, transmettre la foi d'un homme réellement engagé dans son art.