La chef d'orchestre Claire Gibault à la conquête des écoles de banlieue avec ses "mélologues"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 10/01/2017 à 12H30, publié le 10/01/2017 à 12H11
Claire Gibault. 

Claire Gibault. 

© Elodie Grégoire

Faire entrer la musique dans les établissements de banlieue peu favorisés : une priorité pour la chef d’orchestre Claire Gibault, engagée depuis des années avec son Paris Mozart Orchestra. Faisant d’une pierre deux coups, la musicienne y développe un genre oublié qu’elle remet au goût du jour, associant musique et texte récité : le "mélologue". Il s’inspire cette année de Nicolas de Staël.

Une nouvelle année démarre pour le Paris Mozart Orchestra de Claire Gibault et son intense activité de concerts socio-éducatifs. Au programme, notamment, un vaste projet de "mélologue", concert d'une oeuvre contemporaine composée pour l'occasion par Edith Canat de Chizy, accompagné d'un récitatif. Ici se rejoignent deux des principales ambitions de l’orchestre : l’intervention pédagogique autour de la musique dans les établissements de banlieue et le soutien à une forme musicale singulière, le mélologue donc, associant musique pour orchestre et texte récité.
Claire Gibault dans une école.

Claire Gibault dans une école.

© Elodie Grégoire
Un genre entre musique et théâtre, qui a eu son heure de gloire au 18e siècle et qui repointe son nez aujourd’hui, notamment en Italie où Claire Gibault l’a redécouvert.

Celui présenté cette année, "Staël, peindre l’inaccessible", met ensemble une composition d’Edith Canat de Chizy s’inspirant de huit tableaux de Nicolas de Staël et des textes tirés de la correspondance du peintre d’origine russe, notamment avec René Char. En récitants : le comédien Tony Harrisson et chanteuse-comédienne multicartes Natalie Dessay, qui a déjà pris part au mélologue autour d’Edward Hopper fin 2016. Le mélologue sur Nicolas de Staël sous le bras, Claire Gibault a développé un intense travail pédagogique avec huit établissements de l’Académie de Créteil et neuf de l’Académie de Versailles dans le cadre de l’opération "Un orchestre dans mon bahut". Une autre manière de faire de la musique, et surtout, de la penser. Nous avons rencontré Claire Gibault, chef d’orchestre de tout temps engagée, ancienne assistante de Claudio Abbado et ancienne députée européenne, il y a quelques jours.

A quoi sert la musique ?
Comme musicienne, on ne peut plus dire que ça ne sert à rien, on ne peut pas être inconscient. C’est un langage et un langage crée du lien. La pratique et l’écoute musicale quand elles sont collectives participent à une forme de vivre ensemble et de compréhension. Et je n’essaie pas d’isoler la musique dans un monde particulier, au contraire je fais tout pour la connecter aux autres arts, à la vie sociale. Sur le plan social on est quand-même en urgence.

La dimension socio-éducative est d’ailleurs inhérente à la création même du Paris Mozart Orchestra….
Non que la musique ne se suffise pas à elle-même, mais ça permet de déclencher des résonnances chez des êtres différents. De plus, les concerts dits pédagogiques ou d’initiation que vous évoquez se font avec des œuvres extrêmement exigeantes. J’ai l’ambition démesurée de créer des œuvres qui puissent intéresser aussi bien les néophytes que les mélomanes très avisés. Pour revenir à votre question - importante - sur l’utilité de la musique, j’ajoute que quelques fois comme le langage des mots est très difficile, celui de la musique peut aider. Voyez ce que fait Daniel Barenboim avec son orchestre mêlant des musiciens arabes et juifs ! Les gens parfois ne se parlent pas mais ils font de la musique ensemble. Avec les "mélologues", j’ai moi en revanche, choisi de développer les mots.

Expliquez-nous la particularité des mélologues, qui associent textes récités et musique instrumentale.
Le mélologue est un genre hybride qui donne au départ autant de place à la littérature qu’à la musique. Je réécoutais et relisais avec plaisir il y a peu les mélologues de Georg Benda (du 18e siècle) : j’adore ce genre parce qu’on comprend tout le texte, l’action est vive, il y a une interaction entre l’orchestre et la parole. Au fond, le mélologue réapparaît dans l’histoire de l’art à des moments assez précis, quand la musique s’isole. Comme au moment du Bel Canto, par exemple, une période où les textes étaient plus conséquents, chantés et donc moins compréhensibles. Quand la musique a eu besoin de se rapprocher de son public, ressurgit le mélologue.

Aujourd’hui vous vous servez du mélologue dans le cadre de vos actions pédagogiques dans les établissements de banlieue…
A travers les mélologues on peut aborder des thèmes, ce n’est pas du divertissement. J’aime profondément l’opéra, mais on vit sans doute un moment de société où on a besoin de communiquer des textes importants qui font réfléchir. Or le mélologue à la fois lutte contre une forme d’élitisme par sa clarté et est suffisamment exigeant sur la qualité des textes pour ne pas être populiste. Quand je vais avec ce type d’œuvre dans des collèges et lycées de banlieue, il se passe quelque chose. A Saint-Denis, par exemple, on était là une fois avec le mélologue du compositeur Fabio Vacchi sur le texte d’Amos Oz, qui était là. Imaginez : Amos Oz, écrivain israélien au Lycée Suger, un lycée dont 95% des élèves sont d’origine musulmane ! Après avoir expliqué qu’il était pour la paix et pour la création d’un Etat palestinien pour que tout le monde se calme, il y a eu la rencontre avec l’homme, et beaucoup de questions sur lui, sur son œuvre. Donc Amos Oz a beaucoup dialogué avec ces 300 élèves de terminale et tout ça au sujet d’une œuvre musicale. Avec le compositeur on leur a fait entendre la musique pour qu’ils voient sa puissance et les outils du compositeur pour se glisser dans une histoire et la commenter. C’était formidable !

Votre nouveau projet de mélologue est consacré à Nicolas de Staël. Lui aussi entre dans les écoles…
Oui. La compositrice Edith Canat de Chizy écrit une œuvre sur huit tableaux. On en joue sept dans les établissements pour en réserver un pour la Cité de la musique le 6 mars. Mais avant cela, les élèves ont reçu les tableaux de Nicolas de Staël choisis par la compositrice et les textes. En fonction des tableaux et des textes, je leur dis également : vous-mêmes pouvez écrire des textes sur les œuvres et choisir d’autres musiques qu’on jouera avant, après ou au milieu et qui seront votre interprétation de la correspondance et du tableau de Nicolas de Staël.

Quels types de textes ou de musiques ont-ils proposé ?
Ils ont choisi d’autres musiques ou textes en fonction du trajet de vie de Nicolas de Staël. Par exemple, un Notre Père de la liturgie orthodoxe (!), parce que Nicolas de Staël était d’origine russe ; la chanson "La mer" de Charles Trenet, en référence à un tableau ; "L’invitation au voyage" de Duparc à cause d’un tableau représentant un bateau qui part au loin ; de petites chansons marocaines parce que de Staël a fait un long séjour au Maroc, etc. Après tout cela, on leur a fait écouter la version - difficile - d’Edith Canat de Chizy, c’est autre chose. C’est beaucoup de travail, mais je ne m’ennuie pas une minute. A chaque rencontre, je fais de la pédagogie musicale. Je leur passe des extraits de concerts où je dirige, pour qu’ils se rendent compte de ce qu’est le métier de chef d’orchestre. Il y en a eu un par exemple où je dirige l’Orchestre Philharmonique de Prague et 200 jeunes chanteurs de toute l’Europe. Ce qui ressort : madame, pourquoi sont-ils tous blancs aux yeux bleus ? Pourquoi n’y a-t-il pas de noirs ni d’arabes dans le chœur ? Vous êtes raciste ? Super question. Elle est légitime et si je suis là, c’est aussi pour qu’on en parle, qu’on comprenne pourquoi et comment peut-on faire pour qu’il y en ait beaucoup dans les orchestres, si vous avez envie. Et là, on parle de ce que sont les discriminations socio-culturelles. Vous voyez, c’est ça mon projet.

Vous-même avez dû lutter contre une misogynie importante, autre discrimination fréquente. Où en est-on en termes de discrimination dans le monde de la musique ?
La diversité a beaucoup de mal à venir. Je suis heureuse parce que la jeune Sarah Koné - qui est noire - que j’avais engagée à huit ou neuf ans à la Maîtrise de l'Opéra de Lyon, a été nommée directrice de la maîtrise populaire de l’Opéra comique à Paris. C'est difficile pour les gens issus de la diversité, c’est difficile pour les femmes. Il faut du temps pour les faire accéder. On connaît les barrages : il faut du soutien familial pendant les études, il faut se battre pour entrer dans un conservatoire, il n'y pas assez de place, c'est cher… L'enseignement musical n'est pas assez développé en France.

Quelle est votre sentiment sur la place de la musique en France, au regard de ce que vous avez observé en travaillant en Autriche ou en Allemagne par exemple ?
Presque toutes les familles en Autriche et en Allemagne ont un piano chez elles. Et puis il y a les chœurs de l'église protestante qui fonctionne très bien... Il y a à ce propos une vraie différence entre Nord et Sud. Surtout, en France la musique n'a pas assez d'importance dans l'enseignement général. En Allemagne et en Autriche, le coefficient de la musique est quasiment aussi important que celui des maths et de la philosophe. Dans tous nos établissements il y a des salles de sport, mais pas d'auditoriums, ni d’ailleurs de salles de théâtres et de danse ! Nous intervenons dans les écoles dans des conditions terribles au point de vue artistique, sans rétroprojecteurs, sans bons micros… Mais ce qui compte, c’est qu'on a créé un lien, on a essayé de passionner les élèves. Ces jeunes sont, ensuite, invités dans une institution parisienne où ils viennent volontairement, et où ils profitent de bonnes conditions d'audition. Donc on leur fait franchir un pas.

Mélologue "Staël, peindre l'inaccessible" d'Edith Canat de Chizy
Direction : Claire Gibault
Avec le Paris Mozart Orchestra
Le 6 mars à la Cité de la musique - Philharmonie 2