Aux Bouffes du Nord : Judith Chemla à fleur de peau au coeur d'une "Traviata" revue et corrigée

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 06/10/2016 à 11H50
Judith Chemla au centre de "Traviata. Vous méritez un avenir meilleur" au Théâtre des Bouffes du Nord.

Judith Chemla au centre de "Traviata. Vous méritez un avenir meilleur" au Théâtre des Bouffes du Nord.

© Pascal Victor

La "Traviata" comme vous ne l’avez jamais vue, à hauteur de spectateur. Revisitée, accompagnée, entre théâtre et musique, avec passion, drame et humour. Une troupe de cinq chanteurs et huit musiciens, tous comédiens, menés par Benjamin Lazar et le musicien Florent Hubert. Et au centre, Judith Chemla, éblouissante, fragile, magnifique.

Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris : la lumière s’ouvre sur un immense voile de tulle blanc couvrant l’ensemble des personnages, musiciens et chanteurs de "Traviata. Vous méritez un avenir meilleur", riant, chantant.

Violetta, doublement perdue

Parmi eux, Violetta Valéry (Judith Chemla), héroïne de l’histoire : atteinte de cette grave maladie respiratoire qu’est la phtisie, elle cherche à s’échapper. A s’extraire de cette toile étouffante, comme pour trouver le souffle, son souffle. Se fabriquer un destin autre que celui auquel cette forme de tuberculose la condamne et, plus métaphoriquement, un avenir libéré de sa condition de courtisane, autrement dit de prostituée.
Judith Chemla et les autres chanteurs et musiciens couverts par un immense voile de tulle.

Judith Chemla et les autres chanteurs et musiciens couverts par un immense voile de tulle.

© Pascal Victor

La "traviata", qui en italien veut dire la dévoyée, est la femme perdue - doublement donc, par la maladie et par sa condition. Dans l’opéra de Verdi, Violetta tombe amoureuse d’Alfredo (et réciproquement), mais à cause de son passif, elle est contrainte de promettre au père de l’aimé de s’éclipser. "Quoi qu’elle fasse, la créature tombée ne se relèvera jamais", en déduit Violetta dans la pièce avant de chanter son sacrifice.

 Mais est-elle perdue pour toujours ? Ne peut-elle pas rêver d’un avenir meilleur – d’où le sous-titre de cette pièce ? Autopsie d’un désir et d’un carcan social. "La Traviata. Vous méritez un avenir meilleur" est une pièce conçue à six mains, par Benjamin Lazar, le metteur en scène, Florent Hubert, le directeur musical et la comédienne Judith Chemla pour le Théâtre des Bouffes du Nord et déjà destinée à une longue tournée en France et à l’étranger. Et si la mayonnaise a pris si vite c’est sans doute parce que cette Traviata nous conduit au plus près de Violetta : dans ce décor minimaliste, habité par l’architecture des lieux, c’est un spectacle à hauteur de spectateur, sans fosse, les acteurs, comme les musiciens, à portée de bras.

Parlé, chanté

Et surtout, les concepteurs n’ont pas choisi entre théâtre et opéra : parlé et chanté s’alternent et se mélangent, savoureuse mixture de français et d’italien. Rires et larmes y font parfait ménage. Chacun y donne du sien : les huit musiciens jouent la comédie (nichés parfois, comme l’accordéoniste, dans des coins insoupçonnés de la scène) et les acteurs sont les chanteurs. A commencer par Judith Chemla, aussi exceptionnelle chanteuse que comédienne, qui porte magistralement cette destinée. La musique est, par définition, une réduction de l’opéra de Verdi, mais bien plus que cela : une réécriture. L’ossature suit la courbe de la Traviata, ses "tubes", rassurez-vous, proposés en version de chambre (souvent des cordes) y trouvent une place de choix. Mais glissent sur un texte parlé, s’interrompent sur un arrangement de jazz, s’enrichissent de la tradition populaire.

Violetta : sa vie, sa psychologie, son siècle. Avant d’être un opéra, "La Traviata" était un roman puis une pièce, souvenez-vous, "La Dame aux camélias", les deux signés Alexandre Dumas fils. L’homme s’était largement inspiré de la vie de la célèbre courtisane Marie Duplessis, qui fut son amante et qui en fit tomber plus d’un dans le Paris du début du 19e siècle...

Le Paris romantique du milieu du 19e siècle

La pièce d’aujourd’hui se nourrit de tout cela et en joue, avec beaucoup d’humour : du romantisme finissant, de la vie de bohème, des premiers daguerréotypes, des expérimentations médicales. Des revues de l’époque comme le Courrier des Dames et de quelques détails subtils de la "vraie" Traviata, comme par exemple cette liste de robes, mantelets, et autres jupons garnis vendus aux enchères en l’année 1848 qui défile sur un mur… Des cocktails de drogues offerts façon apéritifs aux convives d’une soirée… La fête : sur le plateau des Bouffes du Nord elle semble ne pas avoir de répit. "Pauvre femme, seule, abandonnée dans ce désert peuplé qu’on appelle Paris, que puis-je donc espérer ? … Que faire ?.... Jouir", chante Violetta.
Judith Chemla, puissante et fragile Violetta.

Judith Chemla, puissante et fragile Violetta.

© Pascal Victor

On croise les filles qui traversent les ponts de Paris au petit matin en attendant la nuit prochaine, pour qu’à nouveau ça danse, ça chante, ça drague… Et ça tombe amoureux : la cour que se font Violetta et Alfredo est gaie, chaleureuse, si vraie qu’on y croit quand elle clame son si fort "Peut-être est-ce lui celui que mon âme imaginait en secret ?". Judith Chemla, en Violetta, alias Marguerite, alias Marie… est si séduisante et forte. Et pourtant si fragile. Assise, entourée de fleurs en hommage aux Violetta, Flora, Marguerite et autres camélias, émeut quand elle entonne le très célèbre refrain, ô combien définitif : "Adieu, beaux rêves souriants du passé, les roses de mon visage sont déjà fanées".

"Traviata. Vous méritez un avenir meilleur"
Conception de Benjamin Lazar, Florent Hubert et Judith Chemla
Au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu'au 15 octobre (complet)
Tournée 2016-2017, dès le 12 novembre