Interview du pianiste Lang Lang : "Toute interprétation est une recréation"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/11/2015 à 16H54
Lang Lang 2015 © Sony Classical

Né en Chine, il vit aux Etats-Unis, mais le monde est son antre. Le pianiste Lang Lang, sans doute l'un des plus célèbres de la planète, sort ces jours-ci un disque enregistré à Paris et consacré aux "Scherzi" de Chopin et aux "Saisons" de Tchaïkovski, deux grands moments poétiques du répertoire romantique. Rencontre avec un musicien sensible, dynamique et libre.

Lang Lang ou le parcours éclair d'un enfant prodige du piano chinois devenu en quelques années à peine l'un des musiciens classiques les plus courus de la planète. Repéré très tôt par le pianiste allemand Christoph Eschenbach, adoubé par le chef d'orchestre Daniel Barenboim avec lequel il enregistre son premier disque à résonnance internationale, sa consécration est le fait du chef Nikolaus Harnoncourt avec lequel il imagine un disque Mozart en 2014.

Sa médiatisation mondiale (liée notamment à sa participation aux cérémonies d'ouverture des mondiaux de foot de 2006 ou des JO de 2008 de Pékin), est jugée excessive par quelques esprits traditionnels (ou jaloux) et son cross over du côté du hip hop ou du rock metal fait grincer les dents des puristes. Lang Lang n'en a cure et trace son parcours en toute liberté et cohérence, livrant disque après disque sa propre lecture du grand répertoire. A peine sorti, son dernier album, offre une interprétation tout en contrastes des "Scherzi" de Chopin ainsi que "Les Saisons" de Tchaïkovski, un compositeur avec lequel Lang Lang a créé une complicité fructueuse. Enregistré dans la salle Liebermann de l'Opéra Bastille, ce nouvel album marque une rencontre particulière avec la Ville Lumière, d'où son titre "Lang Lang in Paris" (Sony). Nous le rencontrons le 18 novembre, près de la Concorde dans un quartier quadrillé par les forces de l'ordre en alerte renforcée depuis les attentats de vendredi dernier.

Votre dernier disque est un hommage à Paris, où vous venez le présenter quelques jours après les attentats du 13 novembre. Quel a été votre sentiment en arrivant ce matin ?
Trois jours après les attentats, le 16, j'ai joué à Marseille puis le lendemain à Bordeaux et j'ai donc pu être là à ma manière, j'ai dédié le concert aux victimes. Après, j'avais vraiment le souhait de maintenir ma venue ici à paris, malgré toutes les choses horribles vues à la télévision, pour être présent. Mes impressions ? Je me suis évidemment senti en sécurité. J'étais déjà venu après les attentats contre Charlie Hebdo pour l'ouverture de la Philharmonie et cette fois j'ai le sentiment que les gens sont encore plus forts. Mais dans ces moments, on a toujours besoin d'amour du monde entier, et lors des concerts, j'ai surtout ressenti combien la musique nous donne un pouvoir de guérison des cœurs. C'est ce que j'aime dans cette tournée, c'est ma manière d'offrir mon soutien aux gens de Paris et de France.
"Lang Lang in Paris" © Sony

Par ailleurs, le disque a un lien avec Paris, parce que Chopin y était très lié mais également Tchaïkovski, qui était parfaitement francophone, et dont j'ai certaines lettres à la maison, écrites en français.  Cette ville a eu une grande influence sur ces deux musiciens que j'appellerais de grands "compositeurs de poésie" : d'ailleurs "Les Saisons" de Tchaïkovski sont tous des morceaux composés d'après des poèmes.

Nikolaus Harnoncourt dit de vous que vous jouez "avec votre âme", donc avec une sensibilité particulière. Comment décririez-vous votre jeu, au moins dans l'intention ?
Le piano est pour moi une sorte de plateforme, où on peut exprimer nos pensées et nos idées artistiques. Il faut donc d'abord savoir exactement ce que nous voulons faire à partir d'une œuvre qui existe déjà depuis des siècles. Le défi est, en même temps, de créer un nouveau morceau et de respecter le contexte historique de l'œuvre. Donc respecter, mais aussi recréer : on ne peut pas juste re-jouer, on doit re-créer, il y une grande différence.

Comment avez-vous pensé la re-création des "Scherzi" de Chopin et "Les Saisons" de Tchaïkovski pour ce nouveau disque ?
Concernant Chopin, j'ai commencé par comprendre, avec un ami polonais, que certaines mélodies se nourrissent de la musique populaire : comme celle-ci (et il entonne le refrain), qui est une berceuse polonaise. Ou cet air-là : dam, da li laaa..., vous entendez ? C'est un peu sacré. Il y a dans le chaudron des "Scherzi", toutes sortes d'emprunts à des mélodies religieuses, à des chants folkloriques et à d'autres choses encore… Dans certains passages, on a même l'impression de jouer les "Etudes" de Chopin (et il imite les études très rapides), ce ne sont d'ailleurs pas des morceaux faciles à jouer !

Et dans "Les Saisons" de Tchaïkovski, que vouliez-vous apporter de nouveau ?
Je connais Tchaïkovski depuis si longtemps, j'étais enfant ! D'ailleurs je jouais ces douze pièces (une par mois), et en particulier "Mai", "Juin" ou "Avril" comme des chansons d'enfants. Mon choix a été de lier tous les mois, car la magie se situe toujours entre la dernière mesure d'un morceau et les deux premières mesures du suivant. C'était le défi. Au printemps, en mars, entendre le premier chant d'un oiseau : c'est l'alouette (Lang Lang imite parfaitement les notes aigües, piquées). Puis, passer de mars à avril : la fleur qui bourgeonne (et il fait le geste d'une éclosion). En octobre, voir les feuilles qui changent de couleur (il chante l'air de "Chant d'Automne")…

Avec le CD, un DVD sort également ces jours-ci, présentant le même programme, mais enregistré à Versailles. L'avantage évidemment, est qu'on peut voir l'intensité physique de votre geste musical.
Attention : pour moi, l'expression physique n'est qu'un instrument, un "extra". La vérité musicale elle, est dans le son et dans la manière de l'obtenir. Mais c'est vrai, j'utilise toutes les parties de mon corps. Le bras, lui, doit être flexible, comme s'il tenait au bout un archet de violon, comme autrefois Carlos Kleiber à la baguette. Le positionnement de la main, quant à lui, n'obéit pas à une seule technique (la française, la russe, l'allemande…), mais les intègre toutes selon les cas.

Qu'est-ce qui vous pousse à avancer tous les jours ?
L'art n'a pas de limite. Nous avons toujours besoin de nous lancer des défis, sinon, ça devient ennuyeux et je n'ai pas envie d'être paresseux. Ce n'est qu'en s'ouvrant et en s'améliorant qu'on va de l'avant, autrement la technique diminue et on recule. On est comme des poissons dans l'océan, on doit continuer à nager.

Où tirez-vous votre énergie ? Quelle est votre nourriture, en dehors de la musique, est-ce la spiritualité, la littérature ou le sport ?
C'est un ensemble de tout cela : aller au musée, lire, saisir l'instant dans les voyages, sentir les différentes cultures, les traditions culinaires, les mentalités, mais aussi parler avec des gens d'âges différents, de professions différentes, apprendre à utiliser les réseaux sociaux, être toujours curieux de tout. Surtout ne pas se suffire de nos propres sûretés.

Pourriez-vous porter un regard rétrospectif sévère sur vous-même : diriez-vous, par exemple, sur ce disque ou sur ce morceau, je me suis trompé, c'est mauvais ? 
Non, je ne dirais pas que c'est mauvais. J'essaie de ne pas m'excuser. Mais quand j'écoute mes précédents disques (les disques professionnels, pas ceux de mon enfance), je me dis que ce n'est pas mal ! Il y a des choses, bien entendu, que je peux mieux jouer, mais il y en d'autres difficiles à dépasser. Parce que dès le premier enregistrement, j'ai voulu une approche personnelle, je n'ai pas répété ce que d'autres avaient fait. Donc mon ADN est là ! Je ne peux donc pas détester qui j'étais il y a treize ans !

Y a-t-il des références musicales qui vous accompagnent toujours ?
Il y en a beaucoup. La semaine dernière, j'ai travaillé avec Christoph Eschenbach à Washington, sur un répertoire espagnol et français ainsi que sur une sonate de Liszt. Il m'a par exemple, donné cette incroyable idée de penser le morceau presque comme s'il s'agissait d'une symphonie de Malher ou de Bruckner ! C'est pour ce genre d'analyse que je suis reconnaissant à des maîtres comme lui. Autre pilier pour moi : Daniel Barenboim, dont les conseils sont nourris par l'enseignement des meilleurs, comme Furtwängler ou Rubinstein. Je me souviens encore de ce qu'il a m'a dit sur la manière de jouer Beethoven ou Brahms, sur leur dimension spirituelle, sur le cran… Et surtout, sur la manière de tenir une note. Ah, le maintien : c'est ce qui fait la différence, les chefs le savent bien. C'est comme dans un voilier, on sait quand jouer avec le vent, quand pousser, quand laisser aller.

A propos de grands espaces, quel est votre espace de référence : les Etats-Unis où vous vivez, la Chine, où vous êtes né ou le monde ?
Je suis aujourd'hui un citoyen du monde, je voyage tous les deux jours à travers le monde. Mais j'ai des racines chinoises. Et une formation à la fois américaine et européenne. Que je pense à mon passé ou à mon avenir, l'horizon est global, mondial.

Vous avez à plusieurs reprises travaillé avec Qigang Chen, un compositeur franco-chinois qui fait le pont entre les traditions chinoises et la musique occidentale. Vous avez comme lui une histoire familiale marquée par les horreurs de la Révolution culturelle…
Oui, mais pour moi ça a été moins grave, parce que j'ai grandi après la Révolution culturelle, c'est la génération de Qigang Chen, celle de mon père, qui a été touchée.

Oui, mais vous en avez peut-être subi des conséquences indirectes. Votre père n'ayant pas pu développer sa propre carrière musicale, il a sans doute reporté sur vous ses propres ambitions…
Oui, la génération de mes parents a mis beaucoup de pression sur la mienne, ça c'est sûr. Mais nos challenges respectifs ne sont pas les mêmes, et je m'estime chanceux d'avoir pu commencer ma formation musicale très tôt. Et c'est vrai, depuis ma tendre enfance (il dit "from day one", en anglais), je n'ai cessé de travailler.

Comme citoyen du monde, comment observez-vous l'absence de démocratie en Chine ?
Je ne la ressens pas vraiment. Moi, j'aime apporter la musique, mon rôle est d'aider les gens à avoir une meilleure vie culturelle en Chine et c'est la meilleure chose que je puisse faire. Donc ma démarche n'est pas du tout politique.

Mais la culture peut être aussi une forme de politique…
Je ne trouve pas du tout que c'est politique. Même être ambassadeur de paix pour les Nations Unies, c'est établir des ponts, mais ce n'est pas vraiment être en première ligne. Je vois ça davantage comme un échange culturel.

Quel est votre rapport au temps ? Tout est allé très vite dans votre vie, et votre temps aujourd'hui est précieux, y compris pour respirer entre deux engagements…
Oui, pour digérer… Quand j'étais petit j'étais concentré sur le fait de m'entraîner durement et aujourd'hui tout ce dur travail a payé, c'est une bonne chose. Comme j'avais envie de faire plus pour donner à mon tour à la nouvelle génération, j'ai créé ma fondation, et mon école. Celle-ci repose sur une méthode, la musique par une approche multimédias. D'ailleurs les élèves apprennent une nouvelle langue en même temps que la musique et ne trouvent pas ça ennuyeux ou dur à comprendre. Ce sont de nouvelles manières d'enseignement qui leur permettent d'apprendre vraiment rapidement. Au lieu d'avoir des professeurs distants, on est beaucoup plus connecté physiquement. La musique c'est comme le sport : si vous ne faites que regarder, ce n'est pas drôle ! Il faut aussi jouer ! C'est ainsi que vous sentez la musique vivante (il s'anime totalement en disant cela) au lieu de la voir mourir !

Avez-vus un répertoire de prédilection ?
Même enfant, je n'ai jamais été focalisé sur une période ou un compositeur. J'ai toujours préféré l'idée d'apprendre beaucoup avant de ressentir ce qui est le mieux pour moi. Mais plus on connaît les compositeurs, plus ils apparaissent différents. Comment établir une préférence ? Un jour elle désignera Chopin, le lendemain Bartok ou Mahler. Parfois j'écoute de la musique de films, je suis fasciné par Alexandre Desplat, Hans Zimmer, Howard Shore ou John Williams. Il m'arrive aussi de m'intéresser aux groupes de heavy metal. J'en écoute certains et me dis que c'est trois fois Prokofieff et Stravinski ! La musique sort de leurs guitares comme un tonnerre. Parfois également j'écoute du hip hop, j'aime la prononciation, j'aime le rythme, c'est une chanson de Bartok !

Ce "cross over" ne vous attire pas que des amitiés dans le milieu du classique...
Le plus important est de ne pas faire de bizarreries sur une jolie mélodie classique. Quand j'ai travaillé avec William Farrell, j'ai eu envie de faire une nouvelle interprétation d'une de ses chansons, pas de l'associer à Mozart ! La limite est là : la musique classique, il faut la garder  vraiment pure…