Evgueni Kissin au TCE : l’ex-enfant prodige en adulte accompli

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 11/12/2014 à 10H11
Evgueni Kissin 

Evgueni Kissin 

© DR

Evgueni Kissin jouait ce 9 Décembre, dans un Théâtre des Champs-Elysées plein à craquer, un programme emblématique : Beethoven, l’énergie, la puissance. Prokofiev, les racines russes. Chopin, la nourriture spirituelle de tout pianiste. Sans oublier un Liszt (« Marche de Rakoczy ») tellurique, pour nous rappeler que Kissin est aussi un phénoménal virtuose.

Le même

Déjà 43 ans mais il ne change pas. Toujours cette tête puissante, ce teint blanc des étudiants solitaires, cette incroyable crinière crépue. Le même visage qu’à 17 ans quand Karajan l’adoubait à Berlin. Le même (presque) que le gamin de 12 ans qui jouait les deux concertos de Chopin (à la suite!) dans la salle crème et or du Conservatoire de Moscou, en chemise blanche bien repassée et foulard rouge des Jeunes Pionniers de l’Union soviétique.

Le même, mais on avait gardé aussi, il y a quelques années, le souvenir d’une traversée de scène comme d’une traversée de l’Atlantique à la nage, pour toucher enfin au piano-terre promise et se mettre à jouer, vite, très vite. La démarche, cette fois, est moins apeurée, l’envie de jouer plus… contrôlée, il y a même quelque chose qui ressemble à un sourire…

Chaque note a la clarté de l'eau

Beethoven. La 21e sonate, la « Waldstein ». Le martèlement initial dans l’extrême grave du clavier, la mélodie prise à toute vitesse (trop vite) mais déjà la variété dynamique, impressionnante. Car à un niveau sonore relativement médian où Kissin parvient à trouver une infinité de nuances. Nuances, couleurs –le passage où des groupes de cinq notes sont jouées à des octaves différentes auxquelles Kissin donne à chaque fois, une lumière, une sonorité, particulières. Le mouvement lent, il le construit sur les silences et ce mouvement n’a jamais sonné si étrange. Le final, lui, pris (cette fois) pas trop vite, est rayonnant, apaisé (la période est faste pour Beethoven), le piano chante, le son est plein, chaque note a la clarté de l’eau.

La 4e sonate de Prokofiev, rhapsodique, virtuose (comme tout le piano de Prokofiev), peu jouée chez nous, date du début de la Révolution (1917)  où Prokofiev lui aussi fait sa révolution. Les temps bouillonnants de l’art russe (ou soviétique), le constructivisme, la poésie de Maïakovski, d’Essenine, d’Akhmatova. Une écriture sonore d’éclats, de bouffées, déconstruite et que l’intelligence, l’empathie de Kissin nous rend évidente. Sans jamais (c’est une des qualités magnifiques du pianiste) tenter la séduction à tout prix.  
Le russe Evgueni Kissin 

Le russe Evgueni Kissin 

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Chopin. Et pas du tout l’optique Nelson Freire (dont nous vous parlions en novembre). Dans les « Nocturnes» Kissin respecte le principe (pour être sommaire) « main-gauche-le-rythme-main-droite-la-mélodie ». Mais dans l’opus 9 n°1 on ne retient que la mélodie, immense et implacable (le sens imparable de la construction de Kissin!), qui se déroule comme l’avancée, dans la nuit brumeuse, d’un compagnon errant. Couleurs infiniment grises, avec des lueurs, une nostalgie sourdes. Le « Nocturne op. 48 n°1 » a l’allure d’une marche funèbre hantée, illustrant la fameuse phrase du « Nosferatu » de Murnau : « Une fois passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » (Les « Mazurkas » qui suivent,  malgré leur beauté, sont un tout petit peu en-dessous. Kissin en gomme la dimension populaire qui fait, ici, de Chopin, un compositeur national, donc nationaliste. Les Mazurkas manquent de leur parfum rythmique et folklorique –au meilleur sens du terme).

Un sens alchimique de la ligne mélodique

Des « bis » que le public debout lui réclame à grand cri, un est représentatif de l’art du pianiste: la célébrissime « Valse en si mineur » de Chopin. Kissin, par un sens alchimique de la ligne mélodique, fait ressortir son écriture continue, l’absence de silences, et cette valse sonne comme un mouvement perpétuel de danseurs condamnés à tourner jusqu’à la fin des temps. C’est magnifique et très angoissant, on y a réécouté Samson François (l’élégance même, chaque note d’une sonorité de cristal), rien de ce sentiment implacable véhiculé par Kissin et qui éclaire son art : sous une forme classique la mise en lumière sonore de détails et d’intentions qui font résonner les œuvres autrement.


Evgueni Kissin à Paris au Théâtre des Champs-Elysées le 9 décembre
Programme Beethoven-Prokofiev-Chopin-Liszt