Espagne : des instruments médiévaux ressuscités à partir de sculptures

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 15/11/2016 à 12H37
Le luthier espagnol Jesus Reolid montre une viole médiévale qu'il a fabriquée à partir de sculptures (Valladolid, 11 novembre 2016)

Le luthier espagnol Jesus Reolid montre une viole médiévale qu'il a fabriquée à partir de sculptures (Valladolid, 11 novembre 2016)

© Pierre-Philippe Marcou / AFP

Sans autre référence que des sculptures romanes, un groupe de luthiers espagnols et français est parvenu à reproduire sept instruments de musique médiévaux à cordes, grâce à un travail à mi-chemin entre musique et archéologie.

Les six luthiers ont observé avec attention les cithares, violes et psaltérions tenus par les personnages du portique nord de l'église romane de la Colegiata de Toro, dans la province de Zamora (nord de l'Espagne), construite aux XIIe et XIIIe siècles.
 
A l'époque, jongleurs et troubadours arpentaient la Castille avec ces instruments, qui accompagnaient leurs chants et récits. Avec le temps, ils ont disparu au profit d'instruments plus sophistiqués comme la guitare, permettant de reproduire des mélodies plus riches.
 
Le projet, auquel participent un architecte et une archéologue, a été baptisé "De la pierre au bois". Les sept instruments déjà reproduits sur 17 prévus sont exposés à l'occasion de la biennale ARPA consacrée à la gestion et la restauration de patrimoine dans la ville espagnole de Valladolid.


On ne sait rien de l'accordage original

"Le plus difficile, c'est de faire le plan, parce que s'il est mal fait,  l'instrument le sera aussi. Il faut donc savoir extraire l'information des pierres pour le réaliser" aux bonnes mesures, explique à l'AFP Jesus Reolid, à  l'origine du projet.
 
Au printemps, ce luthier de 58 ans a proposé sur son compte Facebook de reproduire les instruments de la Colegiata de Toro. Cinq confrères l'ont rejoint, dont son fils Demian et le Français Olivier Féraud. Et ils ont entamé leurs travaux pendant une semaine en août dans l'atelier de Jesus Reolid, à Pelayos de la Presa, village à l'ouest de Madrid.
 
Les artisans ont dû faire appel à leur imagination, car comme l'explique Jesus Reolid, "nous ne savons rien de l'accordage original des instruments.  (...) Il faut calibrer en fonction de la taille. Si c'est un petit instrument, par exemple, il ne peut pas avoir de sons très graves".
 
Le travail à six a été "fructueux" et "enrichissant", assurent à l'AFP deux autres participants, Carlos do Viso et Carlos Paniagua. Et insolite, car il  n'est pas courant de partager un espace et des conseils dans une profession d'artisans aussi solitaire, où "chacun a son petit atelier" selon Carlos do  Viso, basé à Redondela, dans la lointaine Galice (nord-ouest).

Un organistrum, instrument qui se joue à deux

Jesus Reolid a fabriqué un organistrum, un instrument médiéval doté d'une caisse et d'une cheville volumineuse, qui se joue à deux : une personne pour  actionner une manivelle située d'un côté, une autre pour manipuler douze bâtons permettant d'utiliser les douze sons de la gamme chromatique.
 
Parmi les sept instruments fabriqués avec du bois espagnol (bouleau,  cyprès, mélèze, tilleul, buis), deux sont considérés comme "rares, c'est-à-dire  qu'ils ne figurent pas dans les sources médiévales que sont les portiques (d'églises) et les manuscrits", explique Ana Manzano, coordinatrice du projet.
 
Carlos Paniagua, venu de Mojacar (sud-est) et habitué à visiter des églises romanes sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, a fabriqué ces deux raretés, une "cithare à cou de cygne" et une "cithare lobée". Deux "noms de compromis", puisqu'ils font référence à la forme des instruments et non à leur nom original, qui est inconnu.

Un psaltérion, 42 chevilles pour 21 cordes

Dans le cas de la cithare à cou de cygne, il a dû décider s'il la taillait à partir d'une seule pièce ou en en joignait trois. Il a opté pour la seconde  solution, ajoutant neuf cordes en tripes d'agneau, sept pour reproduire une échelle de mi, et deux autres, plus longues, avec un son grave. La tête de l'instrument est un mélange de cygne et d'autruche,  explique-t-il.
 
Il a également fabriqué un instrument impressionnant, le psaltérion doté de 42 chevilles, correspondant à 21 paires de cordes.
 
Le jeune Français Olivier Féraud a lui élaboré, avec du bois de cyprès et de mélèze, une viole lobée avec de belles chevilles en bois de poirier.
 
Comme ils ont tout juste été fabriqués, les instruments n'ont pas encore le son que l'on attendrait d'eux, et ils se désaccordent facilement. Jesus Reolid espère que cela s'arrangera vite, et qu'avec les dix instruments restant à fabriquer, le public pourra bientôt les entendre en  concert.