Enki Bilal, dessinateur mélomane : "Impossible de créer sans musique"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 17/11/2016 à 17H34
Enki Bilal en 2015.

Enki Bilal en 2015.

© PATRICK KOVARIK / AFP

La musique classique, Enki Bilal n’y est pas tombé dedans quand il était petit. Mais il a suffi un déclic, "2001, Odyssée de l’Espace" de Kubrick, vu à 18 ans, pétri de Strauss, Ligeti, et Khatchatourian, pour que l’auteur de BD s’y plonge et en fasse son partenaire quotidien. Il est le parrain de la 8e édition d’"Orchestres en fête". Enki Bilal, portrait de mélomane.

Au commencement était… le silence. Demandez à Enki Bilal de vous décrire son univers sonore originel, il vous parlera "du blanc qui précède la musique", de ce qui est avant l’acte artistique. "Le silence, c’est l’univers de l’artiste qui s’apprête à faire le saut. C’est le geste du crayonné", ajoute-t-il de manière métaphorique. On ne parle pas du craquement du crayon sur la feuille, mais de "la chose qui prend forme".

La musique, indissociable du travail de l’artiste

C’est dire si pour le dessinateur, scénariste, peintre, réalisateur… Enki Bilal, la musique est indissociable du travail de l’artiste qui s’en nourrit. Mais sa physionomie change selon ses activités : "ça dépend de mon humeur et du travail que je traite. Le crayonné demande de la concentration : la musique est un soutien, c'est quelque chose qui porte, alors elle doit être assez rythmée. Pour la peinture, ça peut être plus violent, tandis que l'écriture requiert forcément quelque chose d’anti-mélodieux, de planant, de l’électro - Murcof par exemple - ou du classique lointain, du piano simple... De telle sorte que la musique se fait oublier. Et c'est là qu'elle est absolument nécessaire. D’ailleurs, lorsque le silence s'impose parce qu'on est au bout du disque, il y a rupture, on se réveille".

Enki Bilal, 65 ans : le créateur de la "Tétralogie du Monstre" ou de la "Trilogie du Coup de sang" (les deux aujourd’hui chez Casterman), est une figure majeure de la BD française et un dessinateur et peintre extrêmement coté sur le marché de l’art. S’il a été choisi (comme précédemment Michel Blanc ou Agnès B.) comme parrain de l'opération de sensibilisation à la musique classique et symphonique "Orchestres en fête" (le week-end prochain, du 18 au 20 novembre), c‘est donc pour sa stature culturelle de premier plan. "Je ne suis pas un spécialiste - et c’est ce qui me plaît dans l’exercice. Plutôt un amateur, sincère et éclairé – je l’espère", dit-il. On le situerait davantage du côté du rock ou du jazz, sans doute parce que selon un vieux réflexe, la BD y et souvent associée. Bilal confirme : "ça remonte aux années 1970, on disait que tout ça était un peu la même famille à cause du côté underground de la BD", dit-il amusé.

Classique, rock, jazz ou électro

Le jazz, le rock, l'électro l'attirent, c'est un fait : un spectacle, l’année dernière, "Being Human Being", a d'ailleurs associé avec cohérence les œuvres picturales d’Enki Bilal proches de la science fiction au jazz d’Erik Truffaz, à la musique électronique du mexicain Murcof et aux percussions ethno de Dominique Mahut. "C’était une belle aventure : grâce à une console à effets, je démultipliais les images au rythme d’une musique qui était écrite et en même temps improvisée. La rencontre s'est faite avec ces musiciens. Mais un tel projet pourrait se faire évidemment aussi avec du classique !", poursuit Bilal, comme pour signifier que sa sensibilité est large et le champ des possibles très ouvert. "Dans l’adaptation du livre "Animal’z" que je comptais faire au cinéma - mais qui risque malheureusement de ne pas voir le jour - le scénario prévoit d'ailleurs de la musique classique : dans la longue séquence du saloon qui se finit en massacre, est joué à tue-tête un Boléro de Ravel sorti d'un vieux Juke-Box. C'est comme ça que j'imaginais la montée de la violence, avec un vrai contrepoint !"

D'où vient l'univers musical d'Enki Bilal ? Dans la Yougoslavie des années 1950 où il vit ses dix premières années, l'environnement musical "classique" se résume aux chants et autres musiques des fêtes folkloriques dont il a très vite une "overdose absolue". Seule une découverte l’émerveille : "dans l’appartement communautaire où on vivait à Belgrade, il y avait un vieux monsieur qui écoutait le Boléro de Ravel (déjà lui !). Je me suis dit que c’était incroyable ce truc qui n'en finissait pas, qui montait, qui montait, qui montait, c'était vraiment surprenant". Mais ça s'arrête là.

Déclic

Arrivé en France au début des années 1960, une culture plus occidentale vient se greffer, exception faite pour la "Symphonie du nouveau monde", bien accueillie à cause de la nationalité de son auteur Dvorak, tchèque comme sa maman. "En plus j’ai trouvé ça très beau", se souvient-il. Mais le vrai déclic pour le classique vient d’ailleurs, du cinéma. "J'ai à peine 18 balais quand je découvre "2001. L'Odyssée de l'espace". La science-fiction anglo-saxonne, c'est ma culture, je baigne dedans, et d'un coup je vois ce film qui nous parle de l'humanité, de la vie, de la fin de la vie, de dieu... Et dans le film, alors qu'on est dans une station internationale, autour de la planète, apparaît un air que je trouvais désuet, sinon ringard : "Le beau Danube bleu" de Strauss.
Le choc entre l'image et le son. Ca fait mal. Ensuite c'est "Ainsi parlait Zaratoustra" (toujours de Strauss), qui démarre à l'aube de l'humanité. Puis Ligeti, le survol de la lune, les voix incroyables de "Lux aeterna". Et ça continue : Khatchatourian, magnifique, son ouverture sur le vaisseau qui part vers Jupiter... Evidemment, Kubrick avait l'art de bidouiller un peu, il demandait à Wendy Carlos (surtout pour d'autres films) de lui faire des arrangements. Mais c'est dans cette hybridité proposée par Kubrick que j'ai trouvé une des clefs de mon propre fonctionnement d'artiste. Il y a sûrement d'autres clés que je n'ai pas encore identifiées".

Ses goûts aujourd'hui le portent notamment vers la musique sacrée. "Je ne suis pas croyant, mais cette musique me convient réellement, tout comme les lieux sacrés me font du bien : une cathédrale, une synagogue, une mosquée, il s'y passe quelque chose qui m'apaise et me fascine". Cela se traduit, en musique, par Bach ou John Dowland ("un compositeur britannique du 16e siècle que même Sting revisite !"), ou encore des univers "hybrides" comme celui du compositeur Arvö Part, "un contemporain dont les fondations restent très classiques".

Engagement

Pour Enki Bilal, la musique c'est aussi une affaire d'écoute et d'accès à sa diffusion. "C'est sûr, le classique, on l'écoute en concert, à la Philharmonie, et c'est fascinant grâce à la qualité du son, et surtout l'énergie des musiciens et du chef d'orchestre". L'opération "Orchestres en fête" veut y faciliter l'accès, avec ses 22 formations participantes, de l'Ensemble intercontemporain aux orchestres nationaux, en passant par les orchestres symphoniques régionaux. Mais il n'y a pas que ça : l'écoute de la musique dite dématérialisée touche le plus grand nombre. Attiré par les nouvelles technologies, Bilal a trouvé lui son bonheur dans de petits appareils reliés à l'ordinateur, les DAC (digital analog converter), qui ré-échantillonnent la musique pour lui redonner une qualité optimale. "Depuis, je passe beaucoup de temps à écouter de la musique simplement pour rédécouvrir des sons que j'avais oubliés".

Mais pour Enki Bilal l'essentiel est ailleurs. Parrainer "Orchestres en fête", c'est vouloir faciliter la diffusion de cette musique coûte que coûte. Laisser entrer le classique dans les bars (avec le Collectif culture Bar-bars, par exemple), faire tomber les barrières entre les genres, solliciter une ouverture auprès des jeunes ("les néophytes qui ne connaissent que le rap ou l'électronique se rendent compte là qu'on peut faire un mix grâce aux DJ qui ont une véritable responsabilité"), parce que l'enjeu est de taille. "Parce qu'on est entré dans un monde de guerres. Et l'une des forces que nous avons, pays démocrates, c'est la culture. Alors il ne faut surtout pas la laisser se dégrader, régresser, comme c'est le cas en ce moment. Toute tentative transversale de faire se rencontrer des musiques différentes dans des lieux différents, est la bienvenue. Toutes les combinaisons possibles et imaginables sont nécessaires, ce sont des actes de résistance. Parce qu'on est attaqués. Notre culture est attaquée par des forces obscurantistes, j'ai traité de ce problème dans "Le sommeil du monstre", je connais bien le dossier. La culture c'est de la résistance".

Orchestres en fête
Du 18 au 20 novembre 
Partout en France