Douglas Boyd à l'Orchestre de chambre de Paris: l'engagement par la musique

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 02/10/2015 à 17H33
Douglas Boyd, à la tête de l'Orchestre de chambre de Paris (OCP), après ses répétitions de Webern, fin septembre dernier.

Douglas Boyd, à la tête de l'Orchestre de chambre de Paris (OCP), après ses répétitions de Webern, fin septembre dernier.

© LCA/Culturebox

Il est le nouveau patron de l'orchestre de chambre de Paris, l'une des formations en résidence à la Philharmonie de Paris : Douglas Boyd, 56 ans, Ecossais. Signes particuliers : il croit aux vertus sociales de la musique, apprend sérieusement le français et, fan invétéré de football, en devenant parisien il ne s'est pas pour autant converti au PSG.

Notre rencontre est fixée fin septembre, peu de temps après la prise de fonction de Douglas Boyd à la tête de l'Orchestre de chambre de Paris. Le lieu : la Philharmonie de Paris, porte de Pantin, là où l'orchestre est en résidence. Ce sera après les dernières répétitions de la journée, m'explique-t-on, auxquelles on a la chance d'être convié. Belle entrée en matière.

Fan-tas-tic !

L'orchestre de chambre de Paris, l'OCP, comme on dit ici, prépare "Cinq Mouvements" op.5 de Webern, en formation d'orchestre à cordes. C'est la reprise après la pause, quelques musiciens jouent les prolongations. Le chef est impatient. Silence absolu demandé.

On peut y aller enfin, se félicite Douglas Boyd.  En français, d'abord : "comment dites-vous, un arc, en ciel ? C'est ça, c'est l'image, ok ?" Sort son métronome électronique : "vu, le tempo ?" Et : "Accelerando ! (…) Ostinato ! Espressivo ! Vibrato !". L'italien musical l'emporte. Avec les mains, qui s'agitent, énergiques. L'anglais, enfin, pour battre sa coulpe : "I'm sorry, I'm not clear…". Et pour terminer : "Fan-tas-tic, it's so beautiful !" Son regard appuyé vers sa gauche, à l'attention de Deborah Nemtanu, violon solo, super soliste comme on dit officiellement, sa complice : "oui, c'est vraiment pas mal", confirme-elle. Régulièrement, pendant l'heure où nous l'observons, Boyd regarde, écoute, se lève, va voir les musiciens plus à l'écart, ou leur donne la parole.

L'échange est essentiel. "J'ai dit à l'orchestre que le Webern est comme l'intérieur d'une montre de luxe : chaque note y est vitale". Et puis il y a l'atmosphère : "Schönberger parle de certaines musiques comme l'air d'une autre planète. Webern, spécialement le 5e mouvement, c'est ça : un autre monde. A nous de trouver l'atmosphère et le sens du spectre. On doit trouver une autre sensibilité". Parmi les mots clef, lancés par Douglas Boyd à la cantonade, on entend aussi : "Harry Potter !", ou : "Jaws, pensez à Jaws, comment vous dites en français : les Dents de la mer", quand les cordes graves se font courtes et répétitives. "J'essaie d'être concret, j'ai besoin d'images, je ne veux pas me limiter à donner des instructions : on n'est pas à l'école !".

Appelez-le Dougie

Boyd ou la direction dans le dialogue. On pense à Claudio Abbado que Boyd a bien connu à l'Orchestre de chambre de l'Europe et qu'il appelle son "héros" et qui envisageait son rapport à l'orchestre par la formule allemande : "zusammen musizieren" : faire de la musique ensemble. Evidemment, il y a des hiérarchies dans l'orchestre, et Douglas Boyd les respecte scrupuleusement. Mais celui qui, avant de devenir chef (notamment de la Manchester Camerata et de l'Orchestre de chambre de l'Europe), a été solo haut-bois pendant vingt ans - un "poste d'observation incroyable sur l'orchestre et sur les chefs", dit-il – sait l'importance de la communication. "Oui, je dois diriger", explique Boyd, "mais je dois aussi sentir la situation des musiciens et leur conception de l'œuvre. Direction et collaboration".

Depuis qu'il s'est fixé à Paris, Douglas Boyd s'est mis très sérieusement au français (toute l'interview s'est faite en français) : "c'est important pour moi. Nous avons un langage international qui fait que ce n'est jamais très compliqué de communiquer avec le musiciens. Mais je tiens à parler français aussi pour l'extérieur et surtout pour les choses politiques", dit-il. Nous y venons.
Douglas Boyd en concert dirigeant l'Orchestre de chambre de Paris

Douglas Boyd en concert dirigeant l'Orchestre de chambre de Paris

© Jean-Baptiste Millot.

Douglas Boyd, appelez-le "Dougie" (prononcer "dogui"), seule sa mère l'appelle Douglas ("et c'est pour indiquer que j'ai fait quelque de mal"). Dougie, donc, a 56 ans, est Ecossais et fier de l'être. Mais "sans aucune forme de nationalisme", insiste-t-il. Il est Britannique aussi et Européen convaincu. Surtout, Boyd est aujourd'hui parisien et n'en revient toujours pas : c'est une de ces rares villes "world class", "en étant ici je suis citoyen du monde", dit-il, "même si c'est un cliché". Sortons des clichés alors : être à Paris, pour Boyd, c'est surtout être dans la cité, agir dans celle-ci. Il utilise l'anglicisme "communauté" pour dire l'environnement social, les quartiers. Et pour être honnête, c'est la première chose qu'il ait évoqué au cours de l'entretien.

Mission

Car on touche là à l'essentiel pour lui, c'est une dimension inhérente à sa musique. "Ma philosophie, c'est que notre concert et le travail qu'on doit mener dans la cité sont aussi importants l'un que l'autre. L'action dans l'arrondissement, le 19e, est déterminante pour l'avenir de l'orchestre, car je crois vraiment que la musique peut changer la vie des gens, si on parvient à attirer les jeunes, les prendre littéralement, sans préjugés. Donc nous devons aller à la cité (NDR : quelques programmes précis sont déjà prévus dans les associations de quartier, les centres médicaux pour personnes âgées, le milieu pénitentiaire), et la cité doit venir à nous".

Ce sera le cas par exemple du concert du "Messie" de Haendel le 22 décembre à la Philharmonie, où une répétition associera le public pour quelques pièces et "à la fin du concert nous chanterons ensemble : c'est une toute petite chose, mais c'est important de créer tout de suite une atmosphère de partage entre l'orchestre et le public. Plus largement, je veux m'impliquer personnellement dans cette voie. Les chefs ont souvent tendance à être simplement des "maestros" pour les grands concerts, moi j'essaierai d'être un chef pour toute la communauté".
Pendant les répétitions de Webern

Pendant les répétitions de Webern

© LCA/Culturebox

Question musique, comment identifier la patte de Douglas Boyd ? Son programme en dit long, qui a pour ambition de trouver "une énergie dans laquelle chaque concert est le moment le plus important de notre vie, pour que notre musique vive aujourd'hui ! Ce que nous faisons, ce n'est pas pour un musée ! Pourquoi joue-t-on par exemple la musique de Beethoven ? Parce qu'elle exprime toutes les émotions des hommes ! C'est important dans notre vie : on peut y dire l'amour, la haine, et toutes les choses du monde"… Bien sûr, parlant de manière plus traditionnelle, l'orchestre se fixe des priorités question répertoire : "Je veux trouver un style auquel identifier l'OCP, pour le répertoire classique, donc pour ce qui est du trio de tête Haydn-Mozart-Beethoven. Un style qui soit transparent, émotionnel, essentiel. J'ignore encore la forme sonore que cela prendra avec l'orchestre, mais c'est précis dans mon esprit. J'ai sûrement été influencé en ce sens par Nicolas Harnoncourt avec qui j'ai travaillé pendant 21 ans, un révolutionnaire qui m'a changé comme il a changé beaucoup de musiciens".

Deuxième priorité de répertoire : la musique française, dont l'OCP est "naturellement" l'un des ambassadeurs. Et enfin, la création contemporaine, autre "devoir" de l'orchestre pour Boyd. Ce programme passera aussi par le changement de certains instruments, comme les trompettes et les cors qui seront naturels, et les timbales qui seront en peau animale. "Mais ce n'est pas le plus important : ce qui compte est la manière de jouer et de créer la sonorité".

Non, pas le PSG

Sur sa chaîne YouTube, l'Orchestre de chambre de Paris met régulièrement à disposition des images de concerts ou de présentation de projets utiles pour voir évoluer la formation.
Et en bonne place, parmi les récentes, une vidéo décrit l'arrivée de l'Ecossais à la tête de l'orchestre. Baguette, béret et… écharpe du PSG ne manquent pas à cette hilarante présentation au troisième degré. Mais, question foot, ne nous y trompons pas : Douglas Boyd ne s'abonnera jamais au Parc des Princes. Il y a des fidélités plus importantes que d'autres. "Le foot est plus qu'une passion, une obsession familiale", explique-t-il, "et spécialement la fidélité au club Crystal Palace qu'on se transmet de père en fils. Cette année, on est content, on a Yohan Cabaye, c'est un rêve !". Lui-même aurait pu choisir de devenir joueur de foot professionnel, dans son Ecosse natale, s'il n'y avait pas eu la musique pour l'en détourner. Mais au fait, on ose la question juste avant de se quitter : pourquoi est-il devenu musicien ? "Parce que j'ai découvert la musique d'orchestre, en stage d'été, quand j'avais 15 ans et au même moment, pendant le même stage, j'ai découvert les filles !" Il conclut par un rire sonore, heureux. La journée se termine. Il est épuisé.

Prochaines dates de concert de l'Orchestre de chambre de Paris sous la direction de Douglas Boyd : 
. 14 octobre : Théâtre des Champs-Elysées : Stravinski, Manoury (création mondiale) et Mozart
. 3 novembre : Théâtre des Champs-Elysées : Corelli, Tippett, Britten et Purcell
. 22 décembre : Philharmonie 1 : Le Messie de Haendel