Des "Carnets de voyage" pour connaître le vrai Nemanja Radulovic

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 18/11/2014 à 16H52
Nemanja Radulovic en 2014 © LCA/Culturebox

Le dernier disque de Nemanja Radulovic, "Carnets de voyage" (Deutsche Grammophon), est un émouvant mais joyeux itinéraire musical sur les traces de ses origines. Le violoniste serbe se sert ici du répertoire classique, souvent d'inspiration traditionnelle, pour rendre hommage à sa mère, à sa culture, à sa terre. Il est en concert ce soir à la Salle Pleyel. Rencontre.

Son look de hard-rockeur et son jeu flamboyant parfois très animé sont trompeurs, on s'en doutait. Derrière sa crinière, l'homme se révèle d'emblée d'une grande zénitude : calme communicatif et sourire omniprésent. Autre trait de caractère visible, une franche humilité : Nemanja Radulovic, le violoniste qui a atteint une certaine célébrité depuis ses deux Victoires de la musique (révélation internationale en 2005, puis soliste instrumental en 2014) ne dit jamais "je", mais "nous" pour parler du travail effectué. Et en l'occurrence de ce dernier disque, réalisé avec de nombreux musiciens de talent : Yvan Cassar, les pianistes Laure Favre-Kahn et Susan Manoff, ses deux ensembles "Les trilles du diable" et "Double sens", et même le "Deutches Symphonie-Orchestre" de Berlin, dirigé par Michail Jurowski.
"Carnets de voyage" de Nemanja Radulovic.
"Carnets de voyage" est un disque aux tonalités balkaniques, composé de quinze pièces très courtes pour la plupart, parmi lesquelles de nombreuses danses et des œuvres à la couleur cinématographique très marquée. 

Comment définir la spécificité de votre jeu ?
De manière générale, c'est difficile de définir son propre jeu ou son style. Disons que je suis à la recherche de la liberté, de la vérité et d'une simplicité dans le jeu. J'essaie, surtout, de transmettre ce que je ressens sur le moment à travers la pièce que j'interprète.
Nemanja Radulovic au violon. © Marie Staggat/Deutsche Grammophon
Vous autorisez-vous de l'improvisation ?
Oui, beaucoup ! Mais je reste toujours dans le texte. Il m'arrive de changer quelques respirations, quelques coups d'archet. C'est surtout les nuances et les contrastes qui sont importants pour moi.

Après des années de virtuosité technique, êtes-vous, aujourd'hui dans une démarche de plus grande liberté, y compris dans le choix du répertoire ?
Celui-ci est mon huitième disque. Or dès le tout premier, j'abordais Bach, Ysaïe, puis Mendelssohn, les sonates de Beethoven... Ce n'est donc pas seulement de la virtuosité ! Mais il est vrai que les deux disques qui ont été le plus médiatisés sont le Vivaldi et le Paganini et ce dernier offre beaucoup de virtuosité. Ce n'était pourtant pas mon fil conducteur ! Plus généralement, la virtuosité n'est là que pour servir la musique, elle n'est pas une fin en soi…

Qu'est ce qui vous détermine dans vos choix de projet ?
C'est d'abord la musique. L'envie de trouver des œuvres fortes en émotion mais qui me parlent aussi intellectuellement.

Ce disque, "Carnets de voyage", se présente comme une sorte d'anthologie d'émotions liées à votre culture. Quelle était votre ambition ?
Le fil conducteur de ce disque est une histoire un peu personnelle, c'est vrai. Il est dédié à ma mère, décédée il y quelques années, et c'était bien de pouvoir le faire avec des œuvres classiques, donc composées il y a longtemps mais par lesquelles je parviens à faire passer mes émotions.
A travers l'hommage à votre mère, il y a l'identité, la culture, les souvenirs de cette région des Balkans qui ressortent ici. Ce disque alterne d'ailleurs des morceaux de recueillement (Le chant "Quand ma vieille mère…" d'Anton Dvorak, ou "Vatra Suze" de Sonja Kalajic) et d'explosion de joie, notamment les danses....
C'est vrai. Dans ces pays-là, les contrastes sont très présents et les émotions extrêmes cohabitent. Et la danse, la fête surgissent malgré tous les problèmes dont on a conscience. Tout ça apparaît dans la musique : on dit adieu aux choses presque avec une certaine joie, comme pour dire : voilà, on avait tout cela, on a vécu les choses, on est déjà heureux d'avoir pu connaître ça.

Que vous reste-t-il de la Serbie que vous chantez ?
En arrivant en France j'étais triste, évidemment, de quitter l'enfance que j'avais, même s'il fallait faire avec la guerre. C'était quand-même mon enfance et je n'aurais pas changé mes amis, ma famille… Par ailleurs, j'étais tellement fier de mon pays… Je n'avais pas une grande ouverture d'esprit ! La distance et le temps m'ont permis par la suite de porter un regard différent sur mon pays, en pointant des choses positives que je ne voyais pas, et évidemment des choses qui ne vont pas. Et il en a été de même de la France de manière inverse. Mais aujourd'hui, le fait de voyager constamment pour les concerts m'oblige à relativiser encore davantage, car en musique les frontières n'existent pas…

Mais de votre Serbie personnelle, que reste-t-il ?
C'est un tout : ma famille, mes amis et la musique que j'ai travaillée avec un professeur dont je me souviens précisément l'enseignement ! Mais ils ne sont pas loin, car je m'y rends très souvent, ce n'est qu'à deux heures de vol !

Comment un enfant qui a connu la guerre, traîne-t-il ce souvenir dans sa vie d'artiste ?
On ne le traîne pas, on le filtre à travers la musique. On filtre tout ce que l'on reçoit, toutes les leçons qu'on n'a pas choisies – et ça, ça vaut autant pour l'enfant que pour l'adulte. Donc il faut accepter et essayer de faire au mieux. Chaque soir, quand je me couche, je me dis que je suis heureux. Pas de ma carrière, mais de ce que j'ai pu vivre jusque là avec le violon. Heureux de pouvoir raconter des choses en musique que je suis incapable de raconter avec des mots.

Le compositeur Aram Khatchatourian est présent dans ce disque à deux reprises. Quelle importance a-t-il pour vous ?
On connaît mal ce compositeur et on le traite un peu comme le dernier de la classe, parmi les grands Russes (car il est assimilé Russe, étant Arménien et soviétique) : Tchaïkovski, Chostakovich oui, mais Khatchatourian, qui en parle ? Alors que sa musique est tellement forte dans toutes sortes d'émotions suscitées : on y ressent de la nostalgie, du bonheur, une fierté aussi. C'est beau quand un compositeur est capable d'assumer toutes ces émotions dans une seule partition.

Un mot sur les danses populaires ou traditionnelles : que disent-elles ? On y entend différentes origines linguistiques, mais aussi des émotions contrastées…
Ce que chacun peut y entendre est juste. Chacun peut se retrouver. "Pasona Kolo", c'est  une musique originaire de la frontière entre la Roumanie et la Serbie. Ça arrive souvent de danser dans les mariages sur une musique comme celle-là : on se met en rang - ça s'appelle un "kolo", on se tient les mains et on danse. Une autre danse serbe est "Niska Banja" qu'on peut entendre dans les restaurants. Il y a toujours des musiciens traditionnels qui viennent à votre table vous proposer une danse. "Niska Banja" (NDLR : c'est aussi le nom de l'hôpital où travaillait la mère de Nemanja Radulovic) sera toujours la bienvenue...

Nemanja Radulovic
En concert à la Salle Pleyel à Paris
"Vent d'Est"
Le 18 novembre à 20h