David Grimal : "Les Dissonances, un modèle alternatif, ultra-libéral mais solidaire !"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 04/05/2016 à 18H48
David Grimal en avril 2016.

David Grimal en avril 2016.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

L’orchestre Les Dissonances fête cette saison ses dix ans. L’occasion de faire le point, avec son fondateur, David Grimal, sur le modèle alternatif que propose cette formation, indépendante, modulable et sans chef d’orchestre, mais mue par une discipline de fer. Quelle philosophie épouse-t-il ? Que dit-il des possibilités de penser autrement la culture ? Rencontre vive, culturelle, politique.

Depuis l’automne, Les Dissonances poursuivent leur programme anniversaire de concerts et proposent deux nouveaux coffrets « spécial 10 ans » : l’un est consacré, sur cinq disques, au trio classique-romantique Beethoven, Mozart, Schubert ; l’autre, sur trois disques, à la musique du 20e siècle : Chostakovitch, Bartok, Schönberg, Bernstein et Schnittke. L’opportunité, pour nous, de rencontrer de nouveau David Grimal, sur la terrasse d’un café de l’Est parisien, un matin de beau temps. Pour discuter de ce programme et revenir, avec lui sur les spécificités de cet ensemble qu'il a fondé : une formation à géométrie variable, composée de musiciens issus souvent des grandes maisons, et évoluant sans chef d’orchestre. Mais pas sans hiérarchie, ni leader, rôle qu’endosse toujours Grimal. 
 

« La culture n’est pas une entreprise » : c’est ainsi que vous avez titré une tribune, fin mars, dans le Huffington Post, où vous expliquez pourtant que vous êtes devenu vous-même entrepreneur…

Parce qu’on n’a pas le choix. L’époque fait que la culture devient forcément une entreprise. Pour faire exister un projet individuel, de manière individuelle ou collective comme je le fais avec Les Dissonances, il faut être entrepreneur simplement parce qu’il n’y a plus le chèque en blanc des pouvoirs publics. Mais c’est une dialectique intéressante de confronter les idéaux à la réalité : ça oblige à avancer, à faire des compromis parfois, tout en évitant les compromissions. Ça oblige aussi à penser au-delà de soi, à penser les autres, et à penser le sens de ce qu’on fait par rapport aux attentes et aux besoins de la société, tout en essayant de conserver l’exigence artistique. Parce qu’il y a une différence entre devoir avoir l’esprit d’entreprise et faire quelque chose de commercial, ce que nous ne sommes pas.

Penser au-delà de soi, penser le projet dans la société, dites-vous. Quel écho ont chez vous les initiatives comme « Nuit debout » qui interrogent le vivre ensemble, notamment au niveau culturel ? « Orchestre debout » en est une émanation, mais il est ponctuel et engage essentiellement des amateurs, très loin évidemment de votre projet… 
Oui, « Orchestre Debout » est une initiative qui me touche et c’est positif de voir que la musique entre dans la réflexion politique. Mais, effectivement, ça n’a rien à voir ni politiquement, ni musicalement avec Les Dissonances, ensemble fondé d’abord sur l’excellence musicale. Sur « Nuit Debout », plus globalement : on peut comprendre la révolte d’une jeunesse, la volonté de gens d’essayer de changer les règles du jeu, de remettre l’humain au centre, de repenser l’intelligence collective, le rapport à l’environnement, etc. Maintenant, personnellement, je ne crois pas du tout à l’anarchie et Les Dissonances est un modèle ultra-libéral. Ce n’est pas un modèle communautaire : des gens se cooptent certes, mais si un musicien ne fait pas l’affaire il ne reste pas ! Il y a un projet extrêmement clair, défini et organisé.

Carrément ultra-libéral, le modèle des Dissonances ?
Oui, c’est un projet qui est peu subventionné, aucun des musiciens n’a une place qu’il gardera au détriment de la qualité de ce qu’il fait. On est donc dans un contrat social qui n’est pas facile, affranchis d’une certaine manière de lois qui existent et qui régissent le monde du travail et qui parfois peuvent bloquer la société. Donc de ce point de vue là on peut dire que les Dissonances est un modèle de droite.
Mais en même temps c’est aussi un modèle de gauche : ce n’est pas un orchestre où on cherche à faire de l’argent, il n’y pas de spéculation, pas de volonté commerciale, pas de disques aux pochettes avec de belles filles et des programmes alléchants, pas de longues tournées mondiales qui rapportent beaucoup, bref pas de volonté capitaliste. Et, s’il n’est pas égalitaire, ce n’est pas un système inéquitable : il n’y a pas un chef d’orchestre qui gagnerait 50 000 euros en une soirée pendant que le musicien en gagnerait 150 !

Gauche et droite, ou plutôt ni l’un ni l’autre…
C’est ça. Si on veut tirer des conclusions politiques sur le modèle des Dissonances, ce serait : un projet extrêmement clair, donné par la partition ; une exigence absolue, donc une forme d’élitisme ; une mise en danger totale des musiciens, forcément quand on est 75 sans chef d’orchestre ; une précarité totale de l’emploi et une précarité totale du projet. On est loin de l’extrême gauche…

En revanche, pour revenir à l’esprit du projet, Les Dissonances, c’est quand-même penser la musique différemment, en dehors du système…
Oui, on rejoint là une des préoccupations de beaucoup de gens, qui ne trouvent pas leur sens dans le collectif. Dans Les Dissonances, l’individu est au service d’un collectif qui est au service de l’épanouissement de l’individu. Dans l’ultra violence de la société, ce moment de musique est un moment d’harmonie, où chacun trouve sa place, au maximum de son talent, de son écoute et de son ouverture à l’autre.

Les Dissonances sont un modèle intéressant à la fois pour l’entreprise et pour la société, parce qu’il conjugue des valeurs qu’on oppose comme étant de deux camps politiques différents alors qu’elles sont complémentaires. Par exemple, l’ultra-libéralisme n’exclut pas la solidarité : les Dissonances font une saison pour les sans-abris depuis dix ans ; il n’y a pas de concours d’entrée pour jouer dans Les Dissonances, donc il y a des gens de niveaux et d’origines extrêmement différentes ! Le panel des gens touchés d’une manière ou d’une autre par l’ensemble, est beaucoup plus différencié que celui des orchestres normaux : on couvre toute la société, des sans-abris aux mécènes très riches, aux banques, aux hommes politiques les plus haut placés, en passant par le public des villes, le public des campagnes, les très jeunes, etc. C’est un prisme à travers lequel passe toute la société.
Les Dissonances ont fêté en janvier 2016 leurs 10 ans à l'Opéra de Dijon...

Les Dissonances ont passé le cap des dix ans : comment voyez-vous l’avenir ?
L’objectif des Dissonances est, d’un côté, de rayonner en Europe, et de l’autre, de s’imposer dans les grandes institutions musicales, comme un modèle alternatif. Ma volonté est que ce modèle-là amène les institutions à se réformer : non pour qu’elles arrêtent de travailler avec des chefs, ceux-ci sont absolument nécessaires. Je ne remets en cause ni leur travail, ni leur talent. Je dis juste que pour un orchestre, faire un ou deux programmes par an sur le modèle des Dissonances, dans une collaboration plus horizontale que verticale, serait un bain de jouvence. J’aimerais que le monde musical nous regarde non comme un épouvantail, mais comme une perspective.

Pour les dix ans des Dissonances, vous éditez deux coffrets comprenant au total huit disques de divers enregistrements. Leur point commun : la plupart des œuvres choisies d’un côté sont ancrées dans des moments-clef de l’histoire et de l’autre sont annonciatrices des évolutions marquantes de la musique.
C’est vrai : « l’Héroïque » de Beethoven raconte la déception de la révolution ratée ; le « Divertimento » que Bartok écrit en exil, dit en réalité, de manière bouleversante, Europe qui saigne ; ou encore la « Symphonie de chambre en do mineur (opus 110a) » de Chostakovitch est écrite dans une Union soviétique déchirée, qui continue à massacrer les gens, mais avec laquelle le musicien doit composer ; même constat chez Schnittke, où la dimension noire, grinçante cohabite avec l’humour qui lui permet de s’en sortir, etc. Evidemment, la musique est liée à son époque. Elle est incandescente. C’est peut-être la forme d’art la plus subversive, qui peut déclencher les sentiments les plus forts chez les gens. Pour moi ce contexte historique, politique, a toujours compté, même si, évidemment, il ne fait pas la valeur d’une œuvre.

L’autre aspect important concernant notre répertoire est l’absence de cloisonnement : nous avons autant joué Bach (comme récemment au Théâtre des Champs Elysées, avec des archets baroques) que des créations, Schnittke, du Schönberg  que Beethoven. Et à chaque fois, avec des instruments un peu différents, même si avoir l’instrument qui correspond à l’époque n’est pas déterminant. Les coffrets de disques donnent donc une idée du gros travail mené depuis dix ans. L’objectif est d’ouvrir encore davantage les effectifs, ce qu’on a commencé à faire avec « La mer » de Debussy l’automne dernier, avant d’aborder prochainement le « Daphnis et Chloé » de Ravel (pour lequel on sera 80) et le « Sacre du printemps » de Stravinski (on sera 94). Avec ce format-là, l’ensemble des Dissonances sera vraiment unique au monde, sans chef d’orchestre. On verra jusqu’où on tient, à la fois économiquement et musicalement. Il y aura peut-être un moment de rupture, mais ce sera une aventure. Je pense que l’art est une aventure, la musique est une aventure, la vie est une aventure.