Christina Pluhar-Natalie Dessay à "Concerts d’automne" : jolie rencontre pour un festival

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 19/10/2016 à 20H19
Christina Pluhar et Natalie Dessay.

Christina Pluhar et Natalie Dessay.

© Marco Borggreve / Simon Fowler

L’une est une chanteuse star qui, de l’opéra à la comédie musicale, séduit et passionne. L’autre est une grande référence du baroque qui a su renouveler l’interprétation et l’écoute d’une musique longtemps oubliée. Natalie Dessay est la marraine de "Concerts d’automne" à Tours, Christina Pluhar en est l’une des têtes d’affiche. Elles se sont rencontrées pour nous. Interview croisée.

Paris. Dans le café d’un hôtel à deux pas de l’Opéra Garnier, nous assistons à la rencontre de deux grandes figures de la musique : l’une, Natalie Dessay, est une artiste aux multiples casquettes, aujourd’hui comédienne de théâtre, conteuse, mais toujours chanteuse, classique, de jazz, de comédie musicale... Comme montée sur un ressort, énergique et enthousiaste. Ces jours-ci, Natalie Dessay suit la progression de plusieurs projets à la fois (dont l’album "Pictures of America" à paraître chez Sony début décembre et un disque classique prévu pour plus tard). L’autre, Christina Pluhar, est une musicienne tout aussi énergique (son rythme moyen est d’un disque par an, le dernier "Orfeo Chaman" vient de sortir chez Erato), mais réservée et posée, au moins en apparence. Fondatrice de l’ensemble l’Arpeggiata en 2000, la théorbiste, harpiste et luthiste apporte une pierre originale et appréciée à la valorisation du patrimoine de musique ancienne, à la fois comme chef, instrumentiste et compositrice.

L’une et l’autre sont intimement impliquées dans la création d’un nouveau festival consacré à la musique ancienne et baroque, "Concerts d’automne", qui a démarré le week-end dernier à Tours et qui se poursuit jusqu’au 30 octobre.
Le Grand Théâtre de Tours est l'un des lieux du festival "Concerts d'automne", avec l'église Saint Julien.

Le Grand Théâtre de Tours est l'un des lieux du festival "Concerts d'automne", avec l'église Saint Julien.

© SOBERKA Richard / hemis.fr / Hemis

Natalie Dessay a accepté d’être la marraine de la manifestation dirigée par Alessandro Di Profio, Christina Pluhar et l’Arpeggiata y participeront le 29 octobre avec une "Via Crucis" réalisée avec des polyphonies corses et le 30 octobre avec une master class publique.

Vous participez à la création de « Concerts d’automne », à Tours. Comme tout nouveau festival, c’est un pari, même s’il repose sur un tissu musical très présent dans la ville…

Christina Pluhar : C’est courageux que ce festival se crée à l’heure actuelle. C’est un grand défi, et c’est énormément de travail. En même temps, c’est vrai, Tours se prête spécialement bien à un festival baroque. La région est riche de manifestations, mais pas à cette époque de l’année. Enfin, c’est super que Natalie, artiste que j’adore, soit la marraine de ce festival.

Natalie Dessay : Moi j’en suis ravie et j’ai une connexion avec Tours, c’est là que j’ai fait mes débuts au théâtre l’année dernière ! Et puis j’aime beaucoup la musique ancienne et baroque, j’en ai quand-même fait un peu (rires)… Si juste mon nom a pu aider, par exemple, à réunir les sponsors, j’en suis contente. On s’engage au vu d’une ambition, puis d’une programmation : or celle-ci est formidable, c’est du très haut niveau ! J’aime aussi soutenir les petites formations, mais là, c’est autre chose. Il y a d’un côté le grand dynamisme local et puis des ensembles qui travaillent dans le monde entier, qui sont très reconnus. Les amener à Tours, c’est une décentralisation réussie.
Concerts d'automne, affiche © Concerts d'automne
L’une des ambitions de la programmation de « Concerts d’Automne », l’échange des cultures, semble écrite pour chacune de vous deux. Le rapprochement de répertoires concerne par exemple celui des renaissances française et italienne (mais ça ne choque personne, à vrai dire…), du flamenco avec les danses du 16e et 17e (plus étonnant) ou encore - et c’est le programme de votre concert, Christina Pluhar - du baroque italien avec la polyphonie corse…

ND : Baroque et musique corse, c'est gonflé, ça ! Vous ne pouvez pas dire que ce n'est pas original !

CP : (Rires). On se sent à sa place, c’est vrai, dans un festival qui a l’idée de mettre en commun des musiques qui ne se croisent pas forcément. Avec l’Arpeggiata, nous allons donc jouer un programme "Via Crucis" : c’est une rencontre entre musique baroque et musique traditionnelle corse autour d'un thème qu'on a en commun, la Passion, parce qu'il y a encore beaucoup de musique en Corse sur ce texte-là et puis dans le répertoire baroque aussi...

Que faut-il pour l’échange réussisse, que la mayonnaise prenne ?
CP : Il n'y a pas véritablement de recette. Il faut déjà quelque chose en commun, on ne peut pas associer des musiques qui n'ont aucune accroche entre elles. Très souvent le point de rencontre est l'improvisation dans une certaine forme. Dans la musique baroque vous avez les basses obstinées par exemple, sur lesquelles on improvise et le jazz peut faire la même chose. Autre type de rencontre : il y a des instruments baroques qui ont leurs équivalents dans certaines cultures encore vivantes. Ou encore là, dans le programme de la Via Crucis, c'est le thème de la Passion qui est le point de rencontre. Mais enfin, pour que l’échange réussisse, il faut surtout des musiciens et des chanteurs qui soient non seulement de qualité, mais surtout très ouverts, aptes à se regarder comme dans un miroir dans la musique de l'autre.

Natalie Dessay, on parle de jazz, de frontières à abolir, d’ouverture : c'est votre terrain de jeu perpétuel... Quelles sont les conditions pour que tout cela se fasse ?
ND : On peut effectivement se rencontrer sur l'improvisation, sur l'instrumentarium, sur des harmonies similaires aussi. Par exemple, Bach, d’une certaine manière, c'est du jazz ! Eb tout cas, le jazz s'est imprégné de tout ce qui a précédé, on ne peut pas le nier. Il n'y a guère que le 19e siècle qui s'est créé comme une bulle, en chantant cette musique, j’avais l'impression d'être en dehors de tout ce qui a pu se faire avant.

« Concerts d’automne » propose notamment une belle programmation baroque. Cette musique a-t-elle besoin d’ambassadrices comme vous pour s’adresser au grand public ? Est-elle loin des gens ?
ND : Oh là, non, pas du tout ! Je trouve la musique du 19e siècle bien plus étrangère à ce que nous sommes aujourd'hui ! Le baroque est tellement riche, tellement rythmique, tellement fantastique harmoniquement... Si proche de nous… Moi je dis aux gens : vous ne savez pas à quel point vous allez tomber amoureux pendant ces week-ends du mois d'octobre à Tours !

C P : C’est vrai que cette musique n’a plus besoin d’ambassadeur. Les gens ont compris, ils aiment la musique, il y a un public. Jordi Savall dit toujours : la musique ancienne ça n'existe pas, la musique existe quand on la fait. C’est tellement vrai ! (Rires appuyés de Natalie Dessay qui acquiesce). Et puis je crois qu'on se rapproche du public quand on met beaucoup d'improvisation dans le jeu, quand on crée cette musique sur scène. Un concert, ce n’est pas l'interprétation d'une œuvre composée il y a 400 ans, c’est la musique de l’artiste d’aujourd’hui qui communique avec le public.

Quand vous vous appropriez cette musique sur scène (telle quelle, ou en l’arrangeant), quelle information transmettez-vous au public sur cette musique ?
ND : Mais on peut aussi se laisser tout simplement porter ! C’est comme au cinéma, on n’a pas besoin de connaître l’histoire avant, on regarde et on reçoit l’émotion du film. C’est la force de la musique en live, ce n’est pas un disque, précisément ! Ça vous va droit au cœur et aux tripes, avant d’arriver au cerveau.

Natalie Dessay, vous avez également fait beaucoup de baroque…
ND : J’ai fait du Rameau, du Haendel  et du Monteverdi. Et quand j’ai découvert ça, je me suis dit : comme c’est moderne ! C’est comme quand j’ai vu Hamlet pour la première fois. Je me suis dit : mais comment Shakespeare a-t-il pu écrire Hamlet alors qu’il n’a pas lu Freud ? Comment un type comme Bach peut-il inventer cette musique alors qu’il n’a pas écouté tout ce qu’on connaît ! Comment tout ça a-t-il pu germer dans tous ces cerveaux du 18e siècle ?


"Concerts d'automne"
Grand Théâtre et Eglise Saint Julien de Tours
2e Week-end de festival : les 21 et 22 octobre 2016
3e Week-end de festival : les 28, 29 et 30 octobre 2016