Beatrice Rana en concert à "Paris Mezzo" mercredi : "Jouer du piano et rire à la vie"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 01/06/2016 à 10H51
La pianiste italienne Beatrice Rana.

La pianiste italienne Beatrice Rana.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

Comment affronter une carrière internationale quand on est une pianiste de 23 ans, repérée par Antonio Pappano et Martha Argerich ? L’Italienne Beatrice Rana, née dans le milieu, a appris à être lièvre et tortue à la fois. Et prend sa vie avec philosophie et de grands éclats de rire. Un troisième disque en poche, elle est le 15 juin Salle Gaveau l’une des pépites du festival Paris Mezzo.

Lecce, dans les Pouilles, est l’une des plus jolies villes du sud de l’Italie, baroque et chaude. Mais pour la jeune Beatrice Rana, fille de deux pianistes et elle-même pianiste plus que prometteuse, il a vite fallu quitter le cocon, changer d’air. « Monter » à Rome, d’abord, où elle réside à l’année, et en même temps franchir les frontières des Alpes pour tracer un parcours international plus ample, en Europe, puis aux Etats-Unis et au Canada.

Médaille d’argent et prix du public au concours Van Cliburn 2013, après deux disques solo, elle a signé à l’automne dernier son premier CD avec orchestre (celui de Santa Cecilia à Rome) sous la direction de l’excellent Antonio Pappano (Warner Classics). L’enregistrement est consacré à deux concertos majeurs du répertoire russe, le premier de Tchaïkovski et le deuxième de Prokofiev. Forte d’une longue expérience de festivals en France (de la Folle Journée de Nantes à La Roque d’Anthéron, en passant par le festival Berlioz), Beatrice Rana va retrouver le public parisien dans le cadre du Festival Paris Mezzo, à la Salle Gaveau, le 15 juin. Entre deux voyages, nous la rencontrons lors d’un passage à Paris. Comment cette musicienne de 23 ans aborde-t-elle sa carrière émergeante au niveau international ? Attentes, questionnements, certitudes… Tout cela existe chez Beatrice Rana, mais semble être vécu avec sérénité. Sa parole est à la fois d’une grande maturité et spontanée, généreuse et toujours ponctuée de grands éclats de rire.

Vous êtes programmée dans la sélection « découvertes » du festival Paris Mezzo, dans laquelle l’année dernière figuraient des personnalités comme Sabine Devieilhe ou Jean Rondeau…
Que ce soit de bon augure (rires) ! D’abord, je suis très heureuse de revenir jouer en France. Ce pays m’a beaucoup donné, bien plus que l’Italie, c’est ici que j’ai commencé à ce niveau. C’est donc un plaisir intense d’être à Paris, et comme je tire beaucoup d’inspiration des salles dans lesquelles je joue, je suis curieuse de découvrir la Salle Gaveau, si chargée d’histoire. Le programme, lui, est le plus varié que j’aie eu à interpréter. Il réunit les trois réalités possibles d’un pianiste : le côté « solo » avec la seconde sonate de Chopin, le pianiste est donc ici un musicien autonome et indépendant ; ensuite il y a le duo avec Yan Levionnois, un très bon violoncelliste, avec lequel je ferai la sonate Arpeggione de Schubert. Donc : dimension plus « de chambre », et collaboration avec d’autres musiciens, qui est une chose fondamentale pour les pianistes. Enfin, celle-ci devient encore plus forte avec la dernière partie du concert : le 1er concerto de Chopin, dans la version originale, avec un quatuor à cordes, une version intéressante, controversée - Chopin est avant tout un auteur pour piano.

Pour votre premier disque avec orchestre, chez Warner Classics, vous vous attaquez à deux Everest du répertoire russe : le concerto n°2 de Prokofiev et le n°1 de Tchaïkovski, si différents et si proches en même temps.
Parfaitement : ce sont des concertos très différents, dans l’approche à la sonorité et à la structure, c’est pourquoi je les ai enregistrés à deux moments séparés. Et en même temps ils se rejoignent, parce qu’à leur manière ils ont révolutionné la manière d’écrire pour piano et orchestre. Tchaïkovski, qui appartient encore à la grande tradition romantique, était un grand symphoniste plus qu’un grand auteur pour piano. Mais il a amorcé un changement. Dans Prokofiev, le piano est littéralement contre l’orchestre, il le met en condition de l’affronter dans une lutte titanesque. Donc ce qu’on sent déjà chez Tchaïkovski - le piano se faisant « géant » avec un premier mouvement très majestueux - chez Prokofiev, il devient littéralement « colossal » (le mot est utilisé pour la première fois dans une partition).

Le Prokofiev est peu donné, alors que le Tchaïkovski est l’un des plus grands tubes du répertoire pour piano. N’est-elle pas là, la difficulté ?
Oui, c’est un concerto si écouté et si joué qu’il est très difficile de lire la partition sans avoir dans les oreilles et dans la tête ce qui a été déjà fait. Et cela vaut aussi pour l’orchestre. Pour éviter les « traditions » qui empoisonnent, il faut donc essayer d’avoir une approche personnelle qui soit très près de la partition. A l’inverse, le Prokofiev vous embarque dans un voyage que peu ont fait. Il a l’avantage d’avoir une approche plus linéaire et, c’est vrai, il est plus simple d’avoir une connexion directe avec la partition, sans intermédiaire.

Venons à votre parcours : quelques belles figures tutélaires semblent accompagner vos débuts, très remarqués, sur la scène internationale. L’une d’elles est Antonio Pappano, le très grand chef anglais d’origine italienne…
Oui, il y a des chefs vraiment importants. Pappano, évidemment. Mais aussi le chef baroque anglais Trevor Pinnock, Fabio Luisi (du Metropolitan Opera de New York), j’ai même joué avec Zubin Mehta et bientôt je jouerai sous la direction de Riccardo Chailly (de La Scala de Milan) ! C’est un honneur de travailler avec des artistes d’une telle stature. Pas uniquement pour le prestige, mais pour ce qu’ils peuvent apporter à une jeune artiste comme moi.

Que vous transmettent-ils ?
Leur expérience ! Un exemple concret : ça a été fondamental d’enregistrer mon premier disque avec orchestre (et c’est ce qui change la donne, le « avec orchestre ») avec Pappano, dont l’immense carrière est aussi discographique. Enregistrer peut être difficile et fatiguant : on a affaire à une réalité non seulement humaine, mais aussi digitale qui est technologiquement sensible mais émotivement totalement plate. A nous de savoir séduire le micro, différemment. Donc Pappano m’a guidée. Sans parler du fait qu’avec lui vient tout ce qui compte dans un enregistrement : des techniciens de très haute qualité, une organisation optimale, des conseils sur le son…

Et au-delà de ce type d’expertise technique, qu’empruntez-vous à ces musiciens ?
Chaque grand artiste a en lui-même la raison profonde pour laquelle il est arrivé à ce stade. Pappano : une énergie inépuisable et une grande éthique dans le travail. Zubin Mehta : le côté « rugueux » et le geste musical incroyable. Trevor Pinnock : une sensibilité unique. Voici ce qu’on observe. Ensuite, la musique est un lieu où on finit toujours par se retrouver face à face, où même une personne inexperte comme moi peut s’exprimer, se confronter à ces artistes : on échange des idées, je ne dis pas entre pairs, mais simplement. Et enfin : travailler avec eux, c’est comme recevoir des leçons de musique en permanence, surtout d’ailleurs quand ils ne vous parlent pas et qu’ils dirigent. Leur expérience, c’est un vécu musical : une compréhension de la musique qu’ils doivent à ce tout ce qu’ils ont étudié et tout ce qu’ils ont joué. Et ça, on le voit et ça passe par osmose pendant le concert.

Un mot sur cet autre « ange gardien » qui vous protège, Martha Argerich…
Ah, Martha Argerich ! Voici l’histoire : j’ai lu un jour dans le quotidien La Repubblica qu’elle me comptait parmi les jeunes pianistes à suivre. Inutile de vous dire qu’après m’être évanouie (rires), j’ai fait en sorte de la rencontrer. J’ai été sidérée de voir qu’elle suivait certains jeunes pianistes comme moi sur YouTube. Il faut me comprendre : Martha Argerich est l’idole d’à peu près tous les pianistes et surtout des pianistes femmes ! C’est une des rares femmes à avoir entrepris il y a 50 ans, un tel parcours. Pour un jeune, c’est important d’avoir des modèles de référence. Cela dit, quand j’écoute Martha Argerich, je ne l’admire pas parce que c’est une femme pianiste, mais parce que c’est une pianiste extraordinaire, indépendamment du fait qu’elle soit femme ou homme. D’ailleurs, au contraire, elle aurait des traits plutôt « masculins » dans sa manière de jouer (rires)…

Qu’est-ce qui compte pour affronter une carrière internationale ?
Ce qui compte ? C’est comment on joue ! (Rires). La qualité donc. Le plus important est de faire avancer sa carrière en comprenant quelle est sa propre voie. Cela demande, et c’est important, d’avoir une vision à long terme : pour pouvoir affronter différents répertoires, ou pour réussir à ne pas accepter tout ce qui se présente, malgré des propositions alléchantes qui nourrissent notre égo. Il ne faut pas se tromper. Avoir une idée fondamentale à long terme, cela vaut aussi quand on doit faire face au même répertoire pendant une longue période, deux ans par exemple. Comment faire pour éviter la routine ? Celle-ci est aussi un écueil majeur, une carrière y perdrait son sens, parce que la musique n’est pas nécessaire pour survivre, mais pour exister et pour être.

Tout cela est très réfléchi. Etes-vous une intellectuelle de la musique ou une sentimentale ?
Moitié, moitié, on ne peut pas être complètement l’un ou l’autre. Mais si on ne rationalise pas ce qu’on fait, c’est difficile de laisser de la place à l’improvisation.

Beatrice Rana dans le cadre du Festival Paris Mezzo
Mercredi 15 juin 2016, 20h30
Salle Gaveau