Avec David Grimal, "Les Dissonances" redonnent à Mozart son âme

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 14/04/2015 à 19H05
Le violoniste David Grimal chez lui, à Paris.

Le violoniste David Grimal chez lui, à Paris.

© LCA/Culturebox

Dix ans que David Grimal dirige "Les Dissonances", ensemble orchestral modulable qu'il a fondé et fait vivre avec des musiciens issus souvent des grands ensembles français et internationaux. Liberté de choix, absence de chef d'orchestre, harmonie d'ensemble, Grimal porte haut la différence. Son dernier opus : l'intégrale des concertos de Mozart pour violon enregistré en live.

David Grimal est un personnage fascinant. Depuis dix ans, ce violoniste reconnu mais jamais entré dans le sérail, fait vivre le collectif "Les Dissonances", formation orchestrale à part dans le paysage de la musique classique. Ensemble à géométrie variable, composé de grands solistes d'orchestres "traditionnels" autant que de jeunes, doués mais débutants, "Les Dissonances" sont dirigés non par un chef d'orchestre qui n'existe pas, mais par la même volonté de "faire de la musique ensemble" avec harmonie. C'est, mot pour mot, ce qu'exprimait, en langue allemande, feu le maestro Claudio Abbado avec son "Zusammen musizieren"…
Mozart Les 5 concertos pour violon - Les Dissonances © Les Dissonances
Bon, pas de chef d'orchestre, certes, mais "Les Dissonances" possèdent néanmoins une direction, et même une certaine hiérarchie… On est donc loin de l'anarchie faite orchestre, c'est ce qu'explique David Grimal que nous rencontrons chez lui à l'occasion de la sortie d'un nouveau coffret autour de l'intégrale des cinq concertos pour violon de Mozart. Edité par ses soins, le CD est proposé avec un DVD, mais aussi un opuscule pensé comme une discussion à trois entre le compositeur Brice Pauset (qui est aussi claveciniste et pianofortiste), le dramaturge et philosophe Stephen Sazio et David Grimal. Au menu, une réflexion sur l'authenticité et l'interprétation en musique…. 

Pourquoi avoir choisi de parler du thème de l'authenticité en musique ?
Le musicien, comme le comédien, dès qu'il interprète une pièce, se pose forcément toujours la question de l'authenticité car il est face à un texte qui ne lui appartient pas mais qu'il doit incarner pour le faire exister. Quelle position éthique faut-il avoir face à la partition pour ne pas faire croire que le texte est le sien tout en étant à la hauteur du propos (d'autrui) ? C'est la problématique.

Et les concertos de Mozart ?
J'ai trouvé qu'ils posent la question évoquée de manière saillante. Les conditions dans lesquelles ils étaient interprétés - y compris par moi - il y a encore une vingtaine d'années, rendent cette authenticité rigoureusement impossible. Il était impossible de retrouver l'énergie, l'esthétique, le style de cette musique avec de gros orchestres symphoniques qui n'étaient pas faits pour jouer ça. C'était un peu comme faire de la danse classique en boots ! C'est une musique qui a longtemps été dénaturée par le rapport de "l'institution" avec la musique. Si l'on veut faire une comparaison avec la culture du vin (aujourd'hui dénaturée par le marketing), je dirais qu'on a essayé à travers cet enregistrement de retrouver le terroir dans lequel cette musique a poussé.
Et pourtant votre démarche n'est pas "puriste", car pour retrouver ce terroir, vous avez notamment demandé à un compositeur actuel, Brice Pauset, d'écrire les cadences de vos concertos…
Oui, Brice Pauset est un compositeur d'avant-garde dont la musique très personnelle fait parfois appel à l'électronique, donc bien loin de l'univers du XVIIIe siècle… Mais Pauset est également un grand claveciniste et pianofortiste, très érudit en musique ancienne. Sa double casquette de créateur et de "presque" historien de la musique m'intéressait car il procède comme on faisait à l'époque - il était d'usage d'improviser les cadences, des petits points d'orgue, des petits commentaires à certains moments…

De la même manière, le choix des instruments utilisés naît d'un compromis…
Il y a un mélange de recherche et de pragmatisme. Comme nous avons enregistré ces concertos à l'issue d'une tournée dans des salles avec des hydrométries différentes, le choix des cordes a été limité et les musiciens sont restés aux cordes en acier. En revanche, jouer avec des archets classiques donne une évidence à cette musique. Conçus à l'époque de Mozart pour jouer du Mozart, ces archets parlent autant qu'ils chantent. C'est intéressant pour une musique dont on dit qu'elle est très opératique, narrative, mais aussi "récitative". A l'époque, on écoutait cela comme du théâtre chanté. Par ailleurs, nous avons associé des cors naturels  - qui conviennent parfaitement à cette musique – à des hauts-bois modernes parce nos haut-boïstes des "Dissonances" (avec lesquels je tenais à jouer) ne sont pas des experts du haut-bois baroque…

Vous prônez donc une adaptation…
C'est une adaptation à l'époque dans laquelle on vit, ce qui peut offrir également de nouvelles perspectives. Par exemple, la confrontation entre les hautbois modernes et les cors naturels a modifié le jeu des uns et des autres et le mélange des sonorités offre un résultat intéressant, très vivant… Mais pour élargir le point de vue sur l'authenticité, au delà des instruments utilisés, comptent beaucoup pour moi la relation à la partition (la connaissance du texte) et entre les musiciens (la capacité d'écoute mutuelle). C'est même tout l'objet des Dissonances : enlever les habitudes, ne pas permettre aux musiciens de s'installer et éveiller l'écoute dans un ensemble. A la différence des orchestres habituels, où personne n'a ce qu'on appelle "le score", c'est-à-dire la partition où toutes les lignes sont transcrites (donc tous les instruments), dans "Les Dissonances",  c'est le cas et chaque musicien peut prendre conscience de son rôle au sein du tout. C'est ce qui m'intéresse dans l'interprétation : l'existence du tout, c'est-à-dire ce miracle de la simultanéité des choses qui est la musique. C'est comme une vision en 3D : comme chacun va jouer exactement ce qu'il doit faire, en comprenant son interaction avec les autres, on a une écoute qui est complètement différente.
Revenons à l'organisation des "Dissonances" : le chef, la hiérarchie, les égos, tout cela n'existe pas ?
Il n'y a pas de chef d'orchestre, personne ne remplit ce rôle d'être debout devant les autres et de diriger le troupeau. Mais il y a quand-même un chef de cuisine, rôle que j'incarne : je prépare les épices, les dosages et je connais les temps de cuisson… Il y a également des hiérarchies, qui sont inhérentes à la constitution d'un orchestre et qui existent dans la partition : il y a les premiers pupitres avec les chefs de pupitres, les solistes dans les instruments à vent et je suis celui qui aura le dernier mot… On n'est pas dans une société égalitaire, on essaie d'être dans une société équitable. L'égo des musiciens existe aussi et il a un rôle…

Quel est le rôle des égos ?
L'égo est ce qui va donner à l'artiste la force d'aller sur une scène et de résister à la pression et dans "Les Dissonances" il y a plusieurs musiciens (dont je fais partie) qui ont des égos extrêmement forts. Dirigée de la bonne manière, c'est une arme permettant un surpassement collectif, car chacun est poussé dans ses retranchements. Mais il n'est pas facile de gérer les différents égos : il faut que chacun accepte que sa vision passe après la logique organique que je tente de mettre en place. La liberté et une forme de démocratie dynamique ne peuvent tenir que sur la conscience que tout ça a un prix. Donc ce n'est pas libertaire du tout. D'ailleurs l'art n'est pas libertaire mais extrêmement exigeant.
"Pourquoi on joue" est une question qu'il faut sans cesse se poser, dites-vous souvent…
Je n'ai pas forcément la réponse, ça dépend des périodes de la vie, des circonstances, des concerts, mais c'est important de se reposer cette question. C'est quand même extraordinaire de s'agiter comme ça sur cette planète et sortir des sons ! C'est pour ça d'ailleurs que les fanatiques - aujourd'hui les islamistes, hier la chrétienté - commencent par supprimer la musique. Parce que dans la musique il y a une jubilation, quelque chose qui échappe, une liberté, ce côté à la fois divin et complètement animal…