Alarcon : "Par ce Requiem, Donizetti redonne la vie à son ami Bellini"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 08/06/2016 à 16H36
Leonardo Garcia Alarcon, entouré de la mezzo-soprano Giuseppina Bridelli et le ténor Fabio Trümpy, le 7 juin lors des répétitions en la Basilique de Saint-Denis. 

Leonardo Garcia Alarcon, entouré de la mezzo-soprano Giuseppina Bridelli et le ténor Fabio Trümpy, le 7 juin lors des répétitions en la Basilique de Saint-Denis. 

© Festival de Saint-Denis

Très belle œuvre que ce « Requiem » de Donizetti, pourtant méconnue, du compositeur romantique italien célèbre pour ses opéras. Ecrite à la mémoire de Bellini, son concurrent et ami, et aussitôt tombée dans l’oubli. Le chef argentin Leonardo Garcia Alarcon la fait revivre au Festival de Saint-Denis, transmise en direct sur Culturebox le 8 juin . Il nous dit ici pourquoi il ne faut pas la manquer.

Qu’est-ce-qui vous touche dans ce Requiem si particulier, si opératique ?
C’est le bel canto en général qui me touche, de Bellini ou de Donizetti, héritage de la riche école napolitaine. Donizetti est un compositeur aux très nombreuses qualités, mais j’ai une admiration particulière pour l’orchestrateur qu’il était. Et on voit bien, dans ce « Requiem » qu’il est vraiment innovateur dans la manière de concevoir les rôles de l’orchestre à l’intérieur du drame musical. C’est vrai que Mozart avait déjà composé un requiem très opératique, sans parler de celui de Cherubini, qui est un opéra lui-même. Mais dans ce « Requiem » de Donizetti on anticipe celui de Verdi dans la force des chœurs qui font penser aux enfers, dans les trompettes, les profondeurs, ou dans la manière de traiter la flûte et les clarinettes avec une grande douceur qui nous rappellent des duos de l’opéra napolitain, atmosphère ensoleillée d’un jour de printemps à Naples.

Tout cela n’existait pas avant dans un requiem : c’est pourquoi je le vois comme un requiem pour quelqu’un de vivant. Il nous arrive tous d’aimer quelqu’un au point de ne pas accepter qu’il meure. Voilà, Donizetti l’a composé pour son ami, et concurrent Bellini. Il a imaginé la musique que Bellini aurait aimée au moment d’arriver au ciel. C’est une œuvre aux émotions contrastées, qui contient beaucoup de tendresse et en même temps de la révolte liée à son refus de la mort.

Tombé très vite dans l’oubli et découvert après la mort de Donizetti, ce Requiem paraît presque fait à sa mémoire.
Evidemment, il n’a pas pu y penser. En revanche, chaque musicien sait très bien quand il écrit un requiem que la première chose qu’on ira choisir au moment de sa mort, c’est ce requiem-là… Disons que c’est une sorte de musique idéale. Et c’est formidable de constater que ces créateurs d’opéra connaissaient le monde de la musique sacrée. Ce qui est enthousiasmant, surtout, c’est le mélange des genres en Italie. Jamais dans ce pays, on n’a hésité à apporter de la nouvelle matière musicale, de la musique de cour, de taverne, théâtrale, sacrée : tous ces quatre domaines musicaux se touchent beaucoup et on se rend bien compte dans ce requiem que tout cela coexiste. Pour moi, c’est ça l’Italie.

Que raconte ce « Requiem » à la mémoire de Bellini ?
Dans ce « Requiem », je retrouve la description de la vie d’un homme d’opéra, celle de Bellini mais évidemment la sienne aussi. Comprenez : un auteur d’opéra ne peut pas écrire quelque chose sans raconter une histoire : donc le livret est la vie de Bellini et tout ce que les deux compositeurs ont vécu ensemble. Surtout, encore une fois, je retrouve là ce que je n’ai pas vu dans d’autres requiem, le désir énorme de rendre la vie à celui est parti. Il n’y a jamais de résignation, on ressent comme s’il était en train de frapper son ami pour dire : reviens, reviens, comme s’il tentait de l’arracher à la terre par les dents, c’est une image très forte. C’est ça : c’est un Requiem qui a une pulsion de vie.

Vous êtes davantage impliqué dans le répertoire baroque. Avec quelles armes abordez-vous l’écriture de Donizetti ?
Il faut d’abord savoir quels sont les éléments réellement nouveaux : prenons le tempo fluctuant, c'est-à-dire le tempo qui bouge, en Italie, chose qui n’existe pas en France ni en Allemagne par exemple, où le tempo est fixe. Or Rossini l’écrit (il parle de « smorzando, « calando », « ritardando », « accelerando »…), mais Monteverdi, 200 ans plus tôt, l’avait déjà dit… En ce qui concerne la relation avec l’orchestre aussi, je vous assure qu’il n’y pas de différence avec l’orchestre baroque. En revanche, il y a un formidable traitement des instruments à vent, donc des bois, typique des belcantistes, une instrumentation extraordinaire et des couleurs inouïes que n’avaient pas développées les Italiens avant Mozart. Pour aborder un répertoire comme ça, il faut trouver le bon état d’esprit, qui consiste pour les gens du nord des Alpes (pour les Italiens, c’est naturel) à trouver la profondeur de la naïveté c’est-à-dire exactement ce qu’ils veulent faire seulement en vacances. Il faut, profondément penser qu’on est dans une rue à Naples, devant la porte d’une pizzeria… (rires). C’est tout le contraire d’une réflexion wagnérienne sur l’existence. C’est une musique composée pour vivre et être aimés.

Le « Requiem » a-t-il une résonance particulière dans la Basilique de Saint-Denis ?
L’année dernière j’ai joué les « Funérailles de Louis 14 » au Festival de Saint-Denis et on a ressenti, bien sûr, une atmosphère qui s’y prête. Parce que vous partagez avec le public quelque chose, car le public comme les musiciens savent qu’ici il y a des morts et que c’est un lieu pour les morts. En revanche, ce que les spectateurs ne savent pas encore, c’est qu’ils vont retrouver un opéra. Bien sûr, là est la nouveauté.


« Requiem » de Donizetti en direct sur Culturebox mercredi 8 juin 2016 à 20H30
Le Festival de Saint-Denis