Les cacophonies de la Philharmonie de Paris

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 04/10/2013 à 12H22
Le future Philharmonie de Paris vue du périphérique

Le future Philharmonie de Paris vue du périphérique

© Jean Nouvel / Arte Factory

Elle se fait désirer depuis un moment, mais cumule les retards et les dérapages budgétaires. La Philharmonie de Paris a beaucoup fait parler d'elle avant même son ouverture prévue en janvier 2015 du côté de la porte de Pantin, un quartier populaire au nord-est de la capitale.

Le chantier, très avancé, atteint désormais le coût de quelque 386 millions d'euros. Trois fois plus que la première estimation brute, et presque deux fois le premier prix global affiché de 200 millions d'euros.

"On ne fait pas une Philharmonie à moitié", plaide pour sa part Jean Nouvel, star de l'architecture et concepteur du projet. "C'est le futur Centre Pompidou de la musique", explique-t-il à l'AFP: un auditorium digne des plus éminents orchestres du globe, comprenant six salles de répétitions, dix studios, des foyers, un lieu d'exposition, un restaurant panoramique, des ateliers pédagogiques...

Un budget sciemment sous-estimé au départ ?
Le tout estimé, au moment du concours d'architecte pour 120 millions d'euros, un montant jugé aujourd'hui irréaliste. "On sait très bien qu'il y a une tactique de sous-estimation des budgets culturels pour les faire passer politiquement au début, et aussi mettre la pression sur les architectes et les entreprises, c'est une coutume française", souligne l'architecte.

Tout le monde aurait donc menti pour "faire passer" un projet qui s'avèrerait pharaonique. La Philharmonie est un serpent de mer, réclamée dès les années 70 par le prestigieux chef d'orchestre et compositeur Pierre Boulez. Il a fallu toute l'obstination de son dauphin, Laurent Bayle, patron à la fois de la Cité de la musique et de la Salle Pleyel et président de la Philharmonie, pour arracher l'adhésion de Jacques Chirac et Bertrand Delanoë en 2006, un an avant la crise des subprimes...

Dix ans de blocages et tergiversations
En 2009, le projet est stoppé plus d'un an: Matignon s'y oppose. Nicolas Sarkozy donne son feu vert, il repart en 2011. Au total, entre la décision en 2006 et l'ouverture prévue en janvier 2015, il se sera écoulé une décennie... Chacun se renvoie la balle: pour Jean Nouvel et son ancienne architecte associée pour la salle de concert, Brigitte Métra, le coût était grossièrement sous-estimé, ce qui a d'ailleurs minoré leur quote-part. "C'est comme si on divisait votre salaire par deux", s'insurge Brigitte Métra, en conflit depuis avec Jean Nouvel. Elle dénonce un "mensonge d'Etat" et réclame un protocole "digne" qui reconnaisse ses six ans et demi de travail.

De son côté, Laurent Bayle plaide l'inflation, les nouvelles exigences de la réglementation... et de son architecte. Il est pris entre le marteau et l'enclume. D'un côté l'Etat et la ville, qui financent à parité - la région a quant à elle promis 20 millions et versé moins du quart - et l'ont sommé de serrer les budgets. De l'autre un architecte star, qui joue sa réputation alors qu'il concourt pour le plus grand musée du monde à Pékin. Au printemps, Jean Nouvel tire la sonnette d'alarme : on rognerait sur la qualité. "Je ne voulais pas être celui qui serait coresponsable d'un bâtiment qui rouillerait !", lance-t-il. Il dit avoir "été entendu" lors d'une réunion au sommet début septembre, avec Aurélie Filippetti et Bertrand Delanoë.
Le chantier de la future Philharmonie de Paris

Le chantier de la future Philharmonie de Paris

© Nicols Borel
Il manque dix millions d'euros
Laurent Bayle, patron de la Cité de la Musique et Pleyel, s'inquiète : il lui faudra trouver 10 millions de mécénat pour boucler le projet, plus 2,5 millions pour les "oiseaux" lumineux qui signaleront la façade de la Philharmonie depuis Paris et le périphérique.

À la mairie de Paris, l'adjoint à la Culture Bruno Julliard ne peut qu'afficher sa "solidarité" avec un projet cautionné par Bertrand Delanoë, mais refuse de verser plus "tant que tout n'aura pas été fait pour limiter les coûts". "Mais pas question de transiger sur la qualité: on ne va pas refaire Bastille..." Pour mémoire, l'Opéra Bastille, c'est un autre chantier pharaonique qui n'a pas donné le résultat espéré : une salle gigantesque mais à l'acoustique médiocre, qui ne porte pas les voix dans les derniers rangs.

Une acoustique innovante
La conception acoustique de la Philharmonie sera innovante, avec sa forme ondulante. La coque de la salle a été vidée pour ne conserver que les surfaces réfléchissant le son, des "rubans" sur les murs et des "nuages" au plafond. Deux experts mondiaux en acoustique, le Néo-Zélandais Harold Marshall et le Japonais Yasushita Toyota, ont validé le projet.

Laurent Bayle rêve d'une soirée d'ouverture avec Pierre Boulez, l'Orchestre de Paris, qui sera ancré à la Philharmonie, les plus grands chefs comme Daniel Barenboïm... En attendant, auprès de l'AFP, il évoque le toit "colline" sur lequel on pourra marcher avec une vue magnifique sur Paris, le plancher mobile de la grande salle, permettant de passer de 2.400 à 3.500 places en configuration "debout", comme à Londres pour les "Proms", le plus grand festival classique du monde, et ses 1.400 places debout à seulement 5 livres.
La futre salle de concert de la Philharmonie

La futre salle de concert de la Philharmonie

© Jean Nouvel / Arte Factory
Conquérir de nouveaux publics
Par ailleurs, pour Laurent Bayle, l'implantation au nord-est de Paris est une chance pour conquérir de nouveaux publics. "Vous venez en famille, vous déposez les enfants à l'atelier, vous assistez au concert ou vous flânez dans l'exposition David Bowie (il a racheté les droits au Victoria and Albert Museum à Londres): c'est un tout", explique-t-il. Mais il faudra aussi attirer porte de Pantin les habitués de la Salle Pleyel, qui sera confiée au privé et réorientée vers la variété.

"Je pense qu'il y a une partie du public, venant de l'Ouest parisien, qui n'ira pas", pronostique Michel Franck, directeur du Théâtre des Champs-Elysées. "Donc l'objectif c'est de gagner un nouveau public, pas forcément acquis à la musique classique."

"Bien sûr, la localisation n'est pas facile, mais on a dit la même chose du Barbican à Londres il y a 30 ans, et aujourd'hui, c'est un succès... Fallait-il une nouvelle salle à Paris ?", interroge-t-il. "Je ne sais pas, mais maintenant il faut que ça marche !"