Des pépites baroques de Noël revivent sous la baguette de François Lazarevitch

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 15/12/2016 à 10H20, publié le 14/12/2016 à 12H48
François Lazarevitch.

François Lazarevitch.

© Jean-Baptiste Millot.

Et si, à l'approche des fêtes, on découvrait les "noëls" baroques ? Ces mélodies traditionnelles du 16e au 18e siècles sont le plus souvent d'une grande simplicité. Mais revisitées par Charpentier, Delalande ou Daquin, elles deviennent de petits chefs d'oeuvre. François Lazarevitch les a réunies dans un très joli disque avec ses Musiciens de Saint-Julien et la Maîtrise de Radio France. Rencontre.

Joueur de flûte et de musette, et chef d'un ensemble baroque, les Musiciens de Saint-Julien, également spécialisé dans les musiques traditionnelles, François Lazarevitch est comme un poisson dans l'eau dans le répertoire des noëls baroques. Il sait donner le ton et, surtout, l'esprit. Son disque, "Noël baroque" (Alpha Classics), recueil de chants parfois magiques de beauté, a été réalisé avec le concours de Radio France et surtout de sa prestigieuse maîtrise dirigée par Sofi Jeannin.

Celle-ci ne sera pourtant pas présente en tournée, laissant par exemple les Petits chanteurs de Saint-Marc (excusez du peu), ceux du film "Les Choristes", assurer les voix lors des deux prochains concerts à Lyon les 16 et 18 décembre. Rencontre avec un musicien-chercheur enthousiaste, François Lazarevitch.

Culturebox : Qu’est-ce qu’un « noël » à l’époque baroque ?
François Lazarevitch : Un noël, avec un petit n, c’est un chant célébrant la naissance du Christ. C’était fait pour les gens du peuple, on chantait les noëls le soir en famille, généralement pendant toute la période de l’Avent. On connaît les textes de ces noëls par des "bibles de noëls", des recueils assez épais publiés entre le 16e et le 18e siècle.

Et les musiques, elles ne sont pas publiées avec les paroles ?
Non, la plupart des sources ne sont pas publiées musique et textes ensemble. Avec les paroles, on n’indiquait que le timbre, pas la musique proprement dite.

Le "timbre" ?
Un timbre c’était une mélodie que tout le monde connaissait, et à laquelle d’ailleurs on accolait autant de textes qu’on voulait. Ces timbres étaient si connus qu’il n’y avait pas besoin de les écrire. Ce qui est amusant, c’est que certains de ces noëls sont au départ des chansons qui n’ont rien à voir avec la liturgie, ce sont parfois des chansons à boire ! C’est le cas, par exemple, du timbre de "Dieu naquit à Noël", qui est celui de "Quand la Mer Rouge apparut", une chanson à boire. Et cette même chanson a servi aussi de ronde dansée dans le pays de Caux. Autre exemple : "Or nous dites Marie" est écrit sur un timbre qu’on retrouve dans les chansons bretonnes, pour tout autre usage. 

Votre travail a été de reconstituer ce patrimoine que vous connaissez bien, d’associer aux textes des noëls les musiques correspondantes…
Oui. En tant que joueur de flûte et de musette, celui de Noël est l’un des répertoires "naturels" à interpréter. Et d'ailleurs, en tant que musicien baroque, je trouve important de l’intégrer dans une recherche sur la compréhension de la musique ancienne.

Donc quels compositeurs êtes-vous allés chercher ?
Deux types de compositeurs des 17e et 18e siècles se sont emparés de ces mélodies : il y a les organistes - les Raison, Daquin, Balbastre, Dandrieu - qui improvisaient des variations parfois très virtuoses à partir de ces mélodies simples. Et puis ceux qui proposaient des versions pour ensemble instrumental comme Charpentier, Corret ou Delalande. J‘ai gardé de ce répertoire ce qui correspondait le plus à notre ensemble instrumental et aux voix d’enfants.

Vous parlez d'orgue, d'ensemble instrumental... Donc, dans le cas de ces grands compositeurs, il s’agit toujours de versions instrumentales, sans chant ?
Toujours. Et quand ces noëls ont été utilisés pour la musique vocale, le compositeur a mis du texte latin dessus. Par exemple la Messe de Noël de Charpentier est composée sur les mélodies qu’on trouve dans ce disque ("Joseph est bien marié", etc.), mais avec "Kirye Eleison". Parce que les autorités ecclésiastiques à un moment se sont méfiées de ces noëls trop païens, beaucoup trop indépendants du sacré de la liturgie.

Quelle est la particularité de ce répertoire, cette fois chanté ?
Sur le plan du texte, c'est toujours très imagé, et en langue vernaculaire. Quant aux mélodies, elles sont suffisamment simples pour que tout le monde puisse les chanter. D’ailleurs, souvent les musiciens classiques se trouvent démunis face à cette simplicité. Or c’est intéressant de s’y confronter et arriver à transmettre, à travers elle, de l'énergie et de l'émotion.

Peut-on dire qu’on est à cheval entre la musique traditionnelle et la musique baroque ?
Traitée comme elle l’est dans ce disque, ce n'est plus vraiment de la musique populaire. Certes, à l’origine, ces mélodies étaient faites pour être chantées à la maison, en famille, mais une fois mises en musique par des compositeurs comme Charpentier ou Delalande, ça devient de la musique savante, avec des harmonies, une basse continue...

Quelques pièces sont effectivement d’une très grande beauté, comme ce "Or nous dites Marie" de Louis-Claude Daquin…
Oui, Daquin, quel compositeur ! Les harmonies sont merveilleuses. Et l'ornementation est aussi riche que celle de l'air de cour !

Que reste-t-il aujourd’hui de cette tradition baroque de Noël ?
Pas grand-chose. Malheureusement, aujourd'hui on est vraiment très coupés de tout ça. Quand on a créé ce programme il y a deux ans, on a rencontré des personnes un peu âgées dans la salle, qui connaissaient certaines de ces mélodies. Et moi j’aime beaucoup l’idée qu’il y ait un fil qui nous conduit encore à cette musique ancienne. Il existe, mais il est vraiment ténu, de moins en moins visible. C'est aussi pourquoi je me suis intéressé aux musiques traditionnelles, je me suis formé aux cornemuses du centre de la France et aux flûtes irlandaises. Tout ça c'est dans le même esprit.

Comment diffuser davantage cette musique ? Le disque est évidemment une première étape…
Il faut diffuser, oui. Mais souvent quand j'assiste à des concerts de Noël baroque, je m'ennuie, parce que c'est fait, il est vrai, de façon un peu lourde. Parce que la plupart des musiciens classiques n'ont pas tout à fait la conscience de comment faire sonner ces mélodies-là.

Comment faut-il faire alors ?
Ce n'est pas facile à dire. Il faut faire attention à... A ce qu'on appelait, à l'époque baroque, le goût, le bon goût donc. On se heurte là à ce qu'on ne peut pas expliquer. C'est en particulier le temps fort et le temps faible, cette relation entre deux éléments, mouvement de balancier entre donc un temps fort - mais qui n'est pas accentuer ou alourdir ce temps fort - et un temps faible. (Ici, François Lazarevitch chante pour illustrer son propos : ta-ta-ta... da). C'est assez subtil, c'est une façon de lancer le son... D'avoir aussi beaucoup joué pour la danse, comme c'est notre cas, ça nous aide parce qu'on a appris à être dans un mouvement qui n'arrête pas : c'est une énergie qui doit circuler tout au long de la danse, et ça c'est fondamental. Enfin, dans l'interprétation, il faut vraiment quelque chose de simple et de humble, qui ne soit pas pédant (rires)...


François Lazarevitch en concert avec les Musiciens de Saint-Julien
et Les Petits chanteurs de Saint-Marc

A la Chapelle de la Trinité de Lyon,
Les 16 et 18 décembre 2016