© Soly Cissé. Nature 1.

Toi qui habites la frontière

Pour Léonora Miano

 

Toi qui habites la frontière

en équilibre sur le roulement à bille

d’un balafon

les méridiens agrafés à tes altitudes

 

Tu reconnais la poussière

au premier sourire

la nuit peigne ses poupées

avec les branches de l’arbre à pain

 

L’eau des calebasses

transvase la pluie

le sorgho frémit en ta gorge

mêlé à l’acier bleu des villes

 

Un gospel bat le pouls de l’instant

 

Tu dis la vérité des morts et des vivants

la patience qu’il faut pour être soi

lente infusion de coriandre

au soleil

gousse d’ail fendue

 

Toi qui habites la frontière

un walkman au coin de l’âme

les chevilles cerclées de brume

tu ordonnes au mil

tu commandes aux barbelés

tu nommes l’écume et ses cadavres

 

La banlieue sort de l’hivernage

la vie jaillit des containers

un batik se pose aux flancs

des lucioles de Lampedusa

 

Toi qui habites la lumière

nous te regardons danser

tes talons martèlent

un plafond de verre

grand vitrail dogon brûlé

 

Danse danse et danse

sœur des arceaux

sœur de l'écorce

si tu tombes

nous serons là

débris tranchants et fraternels.

 

 

Poème extrait du recueil "Rose-Pirogue" à paraître chez Mémoire d'Encrier.

Le Père Noël aussi est sur Nous, laminaires

Poésie et marrons glacés

Pour les fêtes de fin d'année,

Voici une petite sélection de livres savoureux et récents.

Pour toute la famille.

 

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Jean-Marie Blas de Roblès. Hautes Lassitudes. 

Editions Dumerchez. 2014.

J-M Blas de Roblès.

Vous connaissez sans doute l’auteur des inoubliables romans, Là où les tigres sont chez eux et L’île du Point Némo. Jean-Marie Blas de Roblès est aussi poète, et pas des moindres, comme le prouve son nouveau recueil, Hautes Lassitudes. Sensuelle et rythmique, la poésie de J-M Blas de Roblès a des accents mallarméens, prolonge les Stèles de Victor Segalen et embarque la langue vers les furieux ressacs jadis explorés par Saint-John Perse. Voix en archipels, échos de continents morcelés, ellipses d’écume, manifeste des abysses. Une écriture intempestive, noble, hautaine qui appelle la lecture à voix haute. Votre cousin explorateur va adorer.

 

Alain Veinstein. Du jour sans lendemain. Emission Censurée.

Le Seuil, Coll. Fiction & Cie. 2014.

Du jour sans lendemain 

Si, comme beaucoup, vous vous sentez orphelin après l’arrêt brutal de l’émission Du Jour au Lendemain du poète et romancier Alain Veinstein, les éditions du Seuil vous proposent de retrouver le texte de l’ultime épisode, sans aucun doute le plus intense. Un livre pour retrouver l’atmosphère unique, feutrée et intimiste de ce qui fut l’un des derniers refuges de la poésie sur les ondes. Un monologue douloureux, lyrique, qui sait domestiquer les silences pour faire surgir l’émotion. Une voix que l'on imagine accompagnée par le frôlement d’un jazz insomniaque. Idéal pour rappeler à votre neveu punk ce que devrait être l’art radiophonique.

 

James Noël. Cheval de Feu.

Editions Le Temps des Cerises. Coll. Biennale des Poètes. 2014.

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Comment le poète-vitrier, l’enfant terrible des métaphores, a réussi, en douze ans d’écriture, à accoucher d’une œuvre cohérente, incandescente, qui se renouvelle sans jamais trahir son feu initial. Cette anthologie extrait la substantifique moelle des principaux recueils en français de James Noël, de Poèmes à double tranchant jusqu’à Kana Sutra et nous offre quelques perles inédites. Le maître-d’œuvre de la revue IntranQu'îllités tire sans sommation sur les feux rouges, dépasse les bornes et se fait poète par un long et mesuré dérèglement de tous les sens giratoires et spatio-temporels. Une poésie de chair et de sang qui ravira à coup sûr votre jeune cousine rimbaldienne.

 

Yvon Le Men. En fin de droits.

Editions Bruno Doucey. Coll. Soleil Noir. 2014.

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Barde de la tendresse et du spleen contemporain, pionnier de la poésie orale, Yvon le Men nous offre un livre à part dans son œuvre et dans le paysage littéraire hexagonal. Un cri contre la machine, la révolte de l’Homme qui refuse d’être une simple immatriculation dans un système où les chiffres écrasent tout : la fragilité, la mémoire, la pudeur, la dignité. En fin de droits est tout sauf une jérémiade nombriliste, c’est un chant de lutte, une main tendue aux déclassés, aux "compaings du pain rassis, aux frangins de l’entre-bise". Illustré par le dessinateur Pef, ce recueil est un coup de gueule salutaire, porté par une langue qui cogne, s'émeut et nous bouleverse. Votre oncle syndicaliste sera enchanté et il aura bien raison.

Joyeuses Fêtes à toutes et à tous, et rendez-vous en 2015, année du trapèze, du flouze, du bonze, du mélèze, du kolkhoze...

 

Julien Delmaire

 

L'Île du Point Némo. Jean-Marie Blas de Roblès. Editions Zulma.

La Mécanique du Plaisir

     La liberté d'écriture n'est pas une évidence, tant de considérations extérieures pèsent sur le processus de création : les critiques, les attentes fantasmées du lectorat, les stratégies éditoriales dictées par l'air du temps. Lorsqu'un romancier fait fi de tous ces paramètres, pour déployer la trame de son imaginaire avec l'entêtement d'un rêve à bâtir, la liberté s'augmente d'un arôme sauvage, inoubliable. L'Île du Point Némo est un songe partagé, une utopie en marche.

     Nous savions déjà que Jean-Marie Blas de Roblès, depuis son recueil de nouvelles La Mémoire de Riz, en passant par le monumental Là où les Tigres sont chez eux et La Montagne de Minuit était un prestidigitateur hors pair. L'auteur a su s'inspirer de l'ingéniosité de son maître Jorge Luis Borges pour mettre au point une horlogerie narrative, qui fonctionne comme autant de pièges, de trappes, de dédales où nous avons plaisir à nous fourvoyer. La machinerie de L'Île du Point Némo est celle d'une locomotive — bielles lustrées, pistons frénétiques — nous entrainant par-delà steppes et toundras dans l'habitacle d'un wagon de première classe. En résulte une pure jouissance, qui nous ramène à nos premiers émois de lecteurs, quand Croc-Blanc nous tenait éveillés la nuit entière, ou que les pages du Comte de Monte-Cristo à peine refermées, se levait l'aube à la fenêtre.

      L’intrigue du roman est linéaire mais cette ligne est sinueuse qui s'emberlificote pour former une sparterie magistrale. Un diamant appartenant à Lady MacRae a disparu, l'Anankè, un joyau inestimable mais aussi une mystérieuse marque de chaussures retrouvées aux pieds amputés d'un cadavre. Martial Canterel, dandy toxicomane, John Shylock Holmes et son majordome le nègre érudit Grimod, Miss Sherrington, la gouvernante, se lancent à la poursuite du voleur qu'ils soupçonnent être le célèbre Enjambeur Nô. En bateau, en train, en hydravion ou en zeppelin, de Pékin à Sydney jusqu'aux confins du Pacifique, l'enquête est semée d'embûches, qui sont prétextes à des rebondissements jubilatoires.

     Le style de Jean-Marie Blas de Roblès est tenu, ciselé, le vocabulaire foisonnant et toujours précis. Les descriptions sont d'une minutie que n'aurait pas reniée Claude Simon, tandis que les paysages sont brossés avec une palette éblouissante. Les mises en abymes succèdent aux dénouements imprévus, les récits secondaires rejoignent l'intrigue principale et l'étoffent avec panache. L'ensemble est parfaitement calibré, le suspense haletant, ce qui n'empêche pas une douce anarchie de souffler sur le livre. Tout dans ce texte est question de dosage, l'ironie se mâtine d'empathie, le lyrisme sécrète le dérisoire et le formalisme ne trahit jamais le propos. Car L'Île du Point Némo, est aussi une ambitieuse entreprise théorique, qui interroge l'entité fictionnelle, l'hybridité des genres et la tradition littéraire d'Homère à Lovecraft.

© Félicien Rops. 1896. Pornokratès.

© Félicien Rops. 1896. Pornokratès.

      Certains passages sont d'une obscénité roborative qui éclate en bouquets de fleurs peccamineuses. Fétichisme en tout genre, pornographie de haute décadence, grivoiserie pince-sans-rire : tout l'attirail du stupre pour augmenter encore la fougue d'un texte qui repousse les conventions dans les cordes. N'allez pas croire pour autant que le camarade Blas de Roblès, oublie les enjeux de l'époque. L'Île du Point Némo est un plaidoyer pour la lecture à voix haute dont ferait bien de s'inspirer l'Education Nationale, doublé d'une critique de notre société, à genoux devant les idoles technologiques. Récit d'anticipation, truffé d'allusions aux XIXe siècle, ce roman total, signe l'acte de naissance d'une esthétique rétro-futuriste ou steampunk à la française.

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Jean-Marie Blas de Roblès. The gentleman farmer.

      Et j'allais oublier le rire ! L'Île du Point Némo fait sévèrement travailler les abdominaux, et il faut vous apprêter à des gondolages mémorables. C'est bien simple, en ce qui me concerne, seuls quatre auteurs m'ont fait marrer à ce point : Céline, Houellebecq, Jean-Pierre Martinet et désormais Jean-Marie Blas de Roblès.

      L'Île du Point Némo élucide une équation parfaite. Le livre qui débute par la reconstitution de la bataille de Gaugamèles avec des soldats de plomb, déploie une stratégie implacable, une audacieuse sicilienne à la Bobby Fischer. Les dernières pages, grandioses, abyssales, aux accents nervaliens, résonnent comme un orgue dans les profondeurs de l'âme. On ressort de l'échiquier, comblé d'émotions, repu d'aventures et nourri d'une érudition sans la moindre pédanterie.

    Si ce livre était un whisky, ce serait l'un de ces single malt, tourbés et méditatifs que le personnage d'Holmes s'enfile sans modération. Si c'était un vin, un Gigondas, latin et joyeux, à fleur de coteau. L'Île du Point Némo est un roman et c'est un chef-d'œuvre. Exigeant, accessible, il ferait un Goncourt idéal. Nul doute que ce livre va affoler les cadrans de la rentrée littéraire et, si ce ne sont pas les prix qui le couronnent, ce seront les lecteurs, pleins de gratitude pour un écrivain qui sait, comme nul autre, enchanter le réel.

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L'Île du Point Némo

De Jean-Marie Blas de Roblès

Editions Zulma. Roman.

458 pages. Août 2014.

 

 

 

Le Messager. De Charles Stevenson Wright. Editions Le Tripode.

La marlou désenchanté

On dévore ce livre avec une hâte d’autant plus douloureuse qu’il est à la fois si mesuré et si tendu. Parfois on n’a plus l’impression de lire un roman, on jurerait que quelque chose vous arrive »

James Baldwin.

     Le roman de Charles Stevenson Wright est dédié à Billie Holiday, la reine morte, l’astre de velours noir, belle à se jeter par la fenêtre. Il a fallu près de cinquante ans pour que ce texte majeur soit traduit en français, premier volet d’une trilogie qui aurait dû propulser son auteur au rang des grands écrivains américains. Mais le destin est une fleur fanée, une mascarade douloureuse et le nom de Charles Stevenson Wright se confond aujourd'hui avec la nuit. Pourtant quel roman ! Lire Le Messager, c’est accepter de se laisser racoler par un jeune homme aussi talentueux que désinvolte, le suivre dans ses errements, ses divagations, ses débauches et ses rédemptions. Charlie est le héros du livre, le frère d’encre de l’auteur, son double de papier, son miroir brisé. Charlie est écrivain, mais l’écriture mobilise moins son temps que la lecture, le rêve et une quête existentielle aux contours flous. Charlie tapine dans les rues de New York, auprès d’hommes et de femmes. Il est métis, jeune, séraphique, ses gestes sont doux, ses yeux sont d’une tristesse désarmante. Il fait des ravages parmi les michetons de Manhattan. Avec le butin de ses passes, Charlie s’achète de l’alcool, des cigarettes, des disques de jazz et surtout du temps : du temps pour rêvasser et méditer sur le monde du haut de la fenêtre de son immeuble. Giton rimbaldien, les poches crevées, poursuivant la Grande Ourse, hustler céleste arpentant dans son uniforme — jean moulant et t-shirt blanc — les artères de New York, Charlie observe ses contemporains dans leur grandeur et leur bassesse. Charlie porte en lui les paysages de son Mississipi natal, le poids des préjugés raciaux, les souvenirs de la guerre de Corée où, jeune engagé volontaire, il a cru pouvoir se forger une destinée.

     Charlie, c’est l’Amérique qui doute, aveuglée par les néons qui ne s’éteignent jamais, l’Amérique qui titube, défoncée, traçant des pistes hasardeuses parmi les champs de béton, et les nuits hurlantes de la Grosse Pomme.

« Les enseignes de néon rutilantes et les lumières de la rue ne projettent dans cette ombre qu’un halo grisâtre ; c’est une sorte d’île noyée dans le brouillard du soir. Si vous n’êtes pas trop difficile et que ça vous est égal de rester debout, c’est un endroit idéal pour faire l’amour. »

      Charlie ressemble à Neal Cassady, le preux chevalier de la Beat Generation, mais contrairement à Cassady, il n’est ni dingue ni extraverti. Charlie est indolent, lucide et nostalgique. Ses voyages les plus extraordinaires se font au fil des nuages, au sommet des buildings, et donnent lieu à des descriptions absolument grandioses de New York, où les tours sont autant de forêts bruissantes d’ombres. Charles Stevenson Wright écrit comme en apesanteur, son style confine à la grâce, il possède un sens de l’observation rare, un rythme nerveux et faussement cool. Le grand James Baldwin ne s’y est pas trompé. La faune new-yorkaise, constituée de petits malfrats, de divas travesties, d’alcooliques à la renverse, de junkies à la remorque, croquée avec nonchalance par l’auteur, devient un peuple fabuleux dont les faits et gestes s’inscrivent dans une dimension mythologique.

« Pour moi, au bout de la route, il n’y a rien à espérer que ma propre mort et je ne la crains pas. Mais ce que je crains, c’est cet air de fatalité du présent. Que m’arrivera-t-il avant que je meure ? Que peut-il arriver lorsque tout est déjà arrivé ? »

© Gordon Parks. The Making of an Argument

© Gordon Parks. The Making of an Argument

      Il y a du Kerouac chez Stevenson Wright, pas le baroudeur qui roule des mécaniques à toute berzingue sur l’asphalte, plutôt le Ti-Jean perdu de Tristessa, ou l’albatros foudroyé de Big Sur. Stevenson Wright était un peu trop jeune pour rejoindre la Beat Generation aux côtés de Kaufman, Ginsberg ou Burroughs, un peu trop âgé et mélancolique pour le Power Flower. Il est seul. Dans l’entre-deux. La parenthèse douce-amère, où son talent s’exhale comme le vent frais et balaie les miasmes du petit jour. Beau et trouble comme un héros de Jean Genet, couronné de fumée et de jazz, Charles Stevenson Wright est notre petit prince, faussement candide, qui demande aux anges à la fenêtre de lui dessiner une raison de vivre.

 Merci aux Editions Le  Tripode pour cette traduction héroïque, en attendant, la suite de cette trilogie qui est à la littérature américaine ce que l’œuvre de Billie Holiday est à la musique : une pure mélancolie, une merveilleuse hantise.

 

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Le Messager

De Charles Stevenson Wright

Editions Le Tripode

Roman. 197 pages.

Traduit de l’anglais (américain) par Michel Averlant.

Portrait de René Depestre par Berni © 1953.

Un Poème de René Depestre : LE METIER A METISSER

LE METIER A METISSER

Partie bien étoilée de la mer caraïbe

ma vie est la métaphore et la table

des voyages couronnés de femmes aux fruits d'or.

Le corail bleu d'une île éclaire mon parcours

la vie avance avec le 
Sud qui m'écartèle

un 
Nord est mon masque et mon pupitre d'émeraude.

A chacun de mes départs sans retour la joie de vivre m'a fait un courant marin

capable de guider de nuit mes passions d'homme.

Dessiné dans le tronc d'un arbre à pain

à chaque naufrage un grand voilier

me trouve la voie navigable et le sel ami.

Dans chaque pas en terre étrangère

de nouvelles racines prolongent le chemin qui vient du pays natal.

L'acre écume de l'exil à l'esprit

le métier à métisser les choses de la vie

résiste bien aux assauts du tigre en moi.

Culbuté par la grosse houle du siècle

au feuillage musicien des mots je lave

mon époque à l'eau de ma tendresse du soir.

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René Depestre

La Rage de Vivre.

Oeuvres poétiques complètes

Editions Seghers.

L'Ange de Charbon. De Dominique Batraville. Editions Zulma. Mars 2014.

Le sismologue amoureux

     Attention, littérature ! À l’instar de la nitroglycérine, certains livres devraient être précédés d’une mention, soulignant les risques d’explosion qui menacent à chaque page. L’Ange de charbon, le premier roman de l’écrivain et journaliste haïtien Dominique Batraville est une bombe à retardement. Ce livre fait moins de deux cent pages, mais il produit sur le lecteur une jubilation et une terreur qui s’apparentent à un cataclysme. Pour parler du séisme qui a frappé l’île d’Haïti le mardi février 2011, Dominique Batraville, prend le parti pris de l’excès et de la démesure, peut-être la seule approche qui puisse rendre compte du désastre de ces quelques trente-cinq secondes, qui furent pour les victimes et les rescapés, une éternité de gravats. Le roman s’ancre dans la ville de Port-au-Prince, pour mieux dériver vers une cartographie nomade, de l’épicentre du séisme vers les périphéries du Tout-Monde. Notre guide est un larron fantasque et hâbleur, un drille joyeusement désespéré, M’Badjo Baldini, dit aussi "l’ami Baldo", "Yéyé" ou "l’ange de charbon". M’Badjo Baldini possède tous les noms de la terre, il est de tous les âges et de tous les lieux, maître des métamorphoses et des déterritorialisations. « Je suis M’Badjo Baldini, nègre errant d’origine italienne. Je vis mal mon italianité dans une ville frappée de catastrophe ». Les origines italiennes de notre héros, en bonne partie fantasmatiques, emmènent le lecteur vers des horizons fabuleux, autorisent l’auteur à des références multiples, surprenantes, parfois incongrues, dont l’érudition n’est jamais pédante.

Dominique Batraville.

Dominique Batraville.

L’Ange de charbon est un nouvel éloge de la folie, où la sagesse côtoie la démence.  Port-au-Prince est un chaudron brûlant, un cercle de l’Enfer de Dante, une promesse jamais tenue. La ville devient femme sous le regard concupiscent et miséricordieux de M’Badjo Baldini. « La ville commence à changer sous les regards et s’offre en spectacle. Elle enlève ses chaussures, ses bas, sa culotte. Sa ceinture de chasteté était déjà partie (…) Couvert de honte, je baisse les yeux pour ne pas voir la nudité de ma ville ».

     Temporalité et spatialité sont floues, créant un sentiment de déséquilibre permanent, qui laisse le lecteur au bord d’un gouffre, à deux pas de l’abîme. Quand surgit le tremblement de terre, ce fameux mardi de « la blesse », mardi des douleurs — Mardi chien enragé, Mardi malchance, Mardi de con, Mardi bombe atomique, Mardi bordel de merde, tu n’auras pas ma peau de charbon ! — c’est l’univers entier, l’Histoire universelle, qui se retrouve la tête à l’envers et le nez dans un marigot excrémentiel, allégorie de notre condition humaine. Le héros convoque alors le panthéon du vaudou, le bestiaire des mythologies antiques pour interpeller Monsieur Richter, le coupable désigné de l’abomination. Dans ce roman, les étoiles sont maculées de sperme, les anges ont les ailes noircies de charbon, les putains sont des saintes et les vivants se changent en morts à la vitesse d’un battement de cils.

« Te souviens-tu, Sassa, de notre chanson écrite à deux sur les eaux usées de la ville ? Des veuves passent des nuits entières à me raconter leurs histoires d’amour. J’ai osé rencontrer des morts pour leur parler d’errance d’outre-tombe. »

      Que dire du style de Dominique Batraville, si ce n’est qu’il intègre tout ce qui fait la noblesse de la littérature haïtienne de Jacques Stephen Alexis à Davertige : un sens aigu de la métaphore, un rythme trépidant, un humour ravageur, une sensualité exubérante, un va-et-vient entre sordide et sublime. Cela faisait longtemps qu’un livre n’avait pas déployé un lyrisme mystique aussi exalté, depuis Léon Bloy peut-être. Les références bibliques sont omniprésentes, la langue même de l’auteur épouse les structures du psaume, de la prêche et du sermon. Passant des élans charnels du Cantique des Cantiques aux flèches comminatoires de l’Apocalypse de Jean, l’Ange de Charbon est une variation contemporaine sur la foi, un requiem aux accents fauves, un livre sacré que certains jugeront hérétique voire blasphématoire, alors qu’il est d’une pureté sans faille.

     Saint Dominique Batraville, comédien et martyr, nous ouvre les portes d’un délire extralucide dont chaque ligne mériterait d’être citée.

 L’Ange de charbon est un roman époustouflant, qui littéralement nous coupe le souffle et nous laisse sans voix. Le grand livre de ce début d’année, le coup de semonce dont la littérature a régulièrement besoin, pour ne pas se rabaisser à la dimension d’un bien de consommation culturel, et retrouver sa place parmi les arts majeurs.

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Dominique Batraville

L’Ange de charbon

Editions Zulma

Roman. 175 pages.

Mars 2013.

Les possédés de la pleine lune. De J-C Fignolé. Editions Vents d'Ailleurs.

La raison hantée

Le Spiralisme n’est pas une école de pensée, un dogme rigide, ni même un mouvement littéraire d’avant-garde, c’est un élan, un trouble dans le langage, un pic d’intensité. Quand, aux côtés de Frankétienne et de René Philoctète, Jean-Claude Fignolé invente la Spirale, il œuvre à une politique d’émancipation langagière. La Spirale refuse la hiérarchie entre les genres littéraires et s’ingénie à leur pollinisation respective : le roman s’imprègne de poésie, le théâtre irrigue la nouvelle, et souvent chez Frankétienne, le dessin, la peinture et le collage convolent en noces tumultueuses. Le Spiralisme est un plan de consistance qui agence le chaos. Si l’objet-livre reste le médium de cette expérience des limites, le texte déborde et, relayé par l’imaginaire du lecteur, s’invite au cœur des choses et des êtres.

       Jean-Claude Fignolé est une figure essentielle de la littérature contemporaine. Il s'affirme tout à la fois comme un artiste, un théoricien et un acteur politique. Jusqu’en 2012, il fut le maire de la commune des Abricots, à la pointe de la péninsule haïtienne. Cet engagement social, très concret, trouve un écho poétique dans son roman Les possédés de la pleine lune, dont l'action se situe justement sur le territoire de la commune des Abricots, terre que l'auteur enchante et invente, dans la prolongation du réalisme merveilleux de l'écrivain Jacques Stephen Alexis.

       Les possédés de la pleine lune, premier volet d’une trilogie qui sera complétée dans le courant de l'année par un volume inédit à paraître chez Vents d'Ailleurs, est une synthèse entre l'écriture sociale, le conte populaire et la poésie. Dans le roman, Les Abricots, est un petit bourg tutoyant la mer, dont les habitants sont confrontés à une existence précaire, soumise aux turpitudes du climat : des cyclones, de la sécheresse et surtout d'une misère endémique qui revêt les hardes de la fatalité.

"Privé de sève brute, de bras noueux pour engager le corps à corps quotidien avec la vie, peuplé de femmes zombies aux regards en détresse, d'enfants à la dérive comme des navires en perdition, de quelques indéracinables plus ou moins hébétés (...) Les Abricots, comme anesthésié, végète dans une engourdissante misère."

      Agénor, dont la ruse et la détermination ne sont pas sans évoquer Ulysse, se lance à la poursuite d'une femme-poisson, à la fois sirène et magicienne, la "savale". Cette quête effrénée laissera Agénor éborgné et Saintmilia, sa dulcinée, sur les rives amères de la solitude. Violetta cultive un amour secret pour Agénor, tandis que Louirtesse, homme brutal et ambigu promène sa silhouette inquiétante sous la lune. Le personnage le plus déconcertant du récit est Raoul, martyr au corps disséminé, possédant le don d'ubiquité. "Raoul, aux trois quarts mutilés au quart rescapé mais perdu, pourrit ici et là, entre ciel et terre." La figure de Raoul, est une trouvaille terrifiante et géniale, peut-être la métaphore organique de la Spirale, objet textuel sans commencement ni fin, démembré et pourtant plein de vie. Sur le village des Abricots, pèse la menace d'une bête mythologique à sept têtes, dont on devine qu'il s'agit d'une allégorie monstrueuse de la dictature duvaliériste. En parcourant ce livre, comme un rêve éveillé, on note certaines analogies avec l'œuvre de Jacques Roumain, le village des Abricots abattu par la sécheresse, en proie à la désespérance, ressemble au petit bourg de Fonds-Rouge de Gouverneurs de la Rosée. Mais Roumain contient les digues du fantastique, pour introduire subtilement dans son roman une idéologie matérialiste et révolutionnaire. Fignolé, lui,  chevauche le merveilleux, jusqu'à atteindre à un éblouissement où la lune plonge dans la mer, révélant l'âme haïtienne dans ses tréfonds les plus obscurs. La langue de Fignolé est apaisée, elle coule de source et diffère nettement du style convulsif de Frankétienne. Preuve supplémentaire que la Spirale, n'a rien d'une chapelle et qu'elle doit sa pertinence aux multiplicités qu'elle accueille. Notons également la préface d'Yves Chelma qui éclaire cette œuvre au noir d'une lumière sensible.

     Les possédés de la pleine lune, un quart de siècle après sa parution aux éditions du Seuil, conserve une puissance d'émerveillement intacte. Jean-Claude Fignolé a le talent de ses ambitions et ses ambitions sont immenses.

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Jean-Claude Fignolé

Les possédés de la pleine lune

Editions Vents d’Ailleurs

Roman (Spirale). 220 pages.

Préface d’Yves Chemla.

Chinua Achebe, Tout s'effondre, Editions Actes Sud.

L’histoire des lions

L’heure aurait-elle sonné d’une écriture romanesque de l’Afrique précoloniale ? Avec le retentissement du roman Les saisons de l’ombre de l’écrivaine Léonora Miano, récompensé en novembre dernier par le Prix Fémina et la réédition tant attendue de Tout s’effondre, le chef-d’œuvre du nigérian Chinua Achebe, nous tenons deux fresques magistrales qui s’attachent à faire revivre ce que fut l’Afrique subsaharienne avant la domination européenne. La somptueuse opacité du livre de Miano, tout en mystère et métaphores, et la limpidité solaire du roman d’Achebe semblent se répondre à plus de cinquante ans de distance. Tout s’effondre a été publié pour la première fois en 1958, le livre a connu un succès fulgurant, il a été traduit en une cinquantaine de langues et s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires. Aujourd’hui, ce roman n’a rien perdu de sa puissance d’écriture, les avancées de la recherche historique, les élans et les conquêtes de la culture « nègre » à travers le monde, lui confèrent une dimension pionnière.

     Tout s’effondre est l’observation d’une mutation irréversible, l’ultime soubresaut d’une culture pluriséculaire qui périclite sous les yeux d’un de ses plus ardents défenseurs. L’homme qui observe la chute s’appelle Okonkwo, il est une figure importante du petit village Ibo d’Umofia. Guerrier impétueux, travailleur opiniâtre, il a su laver le déshonneur de son père, homme pleutre et fainéant, pour s’élever au rang de notable. Il jouit d’une prospérité certaine, règne sur un vaste domaine agricole et sur sa famille, ses trois épouses et ses huit enfants. Okonkwo est d’une implacable sévérité qui parfois se mue en violence, il rudoie ses enfants à la moindre incartade, frappe son épouse, vomit les lâches et se veut l’ennemi de toute frivolité. Okonkwo est une figure paradoxale, constamment écartelée entre fidélité et dépassement. Fidélité aux traditions, aux ancêtres, aux cérémonies, aux valeurs tutélaires qui assurent la pérennité de son clan et dépassement de l’opprobre qui a frappé son père jadis et dont il se sent toujours entaché. Okonkwo ou l’impuissance du guerrier. Quand les premiers missionnaires blancs viendront au village et que la nouvelle religion séduira jusque son propre fils, Okonkwo tel un fauve blessé livrera un dernier combat à la fois héroïque et vain. Car l’heure est celle des fétiches brisés dans la poussière, des amulettes qui ne protègent plus et des ancêtres qui se taisent. « Okonkwo était profondément affecté. Et ce n’était pas seulement pour lui. Il pleurait sur le clan, qu’il voyait mis en pièces et s’effondrer, et il pleurait sur les hommes d’Umofia, hier si belliqueux, inexplicablement devenus mous comme des femmes. »

     Le roman de Chinua Achebe est une merveille. La langue de l’écrivain est organique, elle capte les variations des paysages, le cycle des saisons et célèbre les noces du ciel et de la terre. Les connaissances ethnologiques de l’auteur sont immenses, elles nous sont restituées sans aucun didactisme, chaque chose est nommée, chaque entité, chaque esprit. Le roman évite tout manichéisme, l’auteur ne dissimule pas ce que peuvent avoir de brutaux, voir de cruels, certains rites propres à la culture Ibo, comme l’abandon des jumeaux à la naissance. De même, il ne cherche pas à nous rendre sympathique le personnage d’Okonkwo qui exerce une tyrannie patriarcale dans son foyer. Mais Chinua Achebe affirme, à la manière de Césaire dans Le discours sur le Colonialisme, que les sociétés dites primitives, qui vivaient en Afrique subsaharienne étaient des sociétés organisées, harmonieuses dans leurs développements, capables d’offrir un cadre d’épanouissement à l’humain. L’Europe coloniale, n’a pas inventé l’Afrique, ne l’a pas sortie des ténèbres, elle a éradiqué les fondations d’une culture vivante et authentique.

       Chinua Achebe ne fuit pas la complexité, ainsi, le livre montre que si le christianisme a pu convaincre nombre d’autochtones, c’est en partie parce qu’il proposait une spiritualité moins excluante et que les parias de la culture traditionnelle, les sans-grade, les hors castes, les faibles et les femmes, qu’Okonkwo méprise tant, avaient pu voir dans la religion du blanc, un refuge. « Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur » Ce proverbe africain que Chinua Achebe avait fait sien, illustre l’esprit du roman. Tout s’effondre est un regard lucide sur une histoire bafouée. L’écho d’un rugissement glorieux ainsi qu’un classique intemporel.

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Chinua Achebe

Tout s’effondre

Editions Actes Sud

Traduit de l'anglais (Nigéria) par Pierre Girard

Roman. 225 pages.

Novembre 2013. 

Nii Ayikwei Parkes. Notre Quelque Part. Editions Zulma. Février 2013.

Autopsie d’un oiseau bleu

 

« Il y a dans mon cœur un oiseau bleu qui veut sortir

Mais je suis trop coriace pour lui

Je lui dis, reste là, je ne veux pas qu’on te voie »

Charles Bukowski. Bluebird.

 

     La littérature africaine de langue anglaise, n’est que trop rarement traduite en français, ce qui est d’autant plus dommage, qu’elle est d’une fécondité étonnante. Applaudissons donc, l’initiative des éditions Zulma qui nous offrent sur un plateau de bois sculpté, un roman pétillant d’invention, écrit par un jeune homme qui était jusqu’alors complètement inconnu sous nos latitudes. Nii Ayikwei Parkes vit entre le Ghana et l’Angleterre, il est d’abord poète, adepte du spoken word et féru de blues et de jazz. Notre quelque part est son premier roman, un coup de poker magistral, qui bouscule, déroute et finit par nous emporter à la force d’une langue innovante. La traduction de ce livre est une prouesse, une œuvre d'art en soit, qu'on doit à Sika Fakambi, jeune traductrice surdouée originaire du Bénin.Tail of a blue bird, est le titre original de ce roman qui adopte les procédés narratifs du conte traditionnel, pour mieux les subvertir de façon jubilatoire. Le « quelque part » dont parle le livre, est un village du Ghana, paisible à première vue, structuré par des liens et des usages immémoriaux et qui va se trouver littéralement bouleversé par l’intrusion d’une force maléfique aux contours flous.

Nii Ayikwei Parkes

Nii Ayikwei Parkes

      Le narrateur est Yao Poku, un chasseur émérite mais aussi un fieffé saoulard, grand amateur de vin de palme. Sa description des faits est altérée par sa consommation d’alcool et la faconde chez lui, l’emporte parfois sur la véracité. Le lecteur a donc pour guide, un drôle de bougre, sorte de Tartarin de la brousse, fin connaisseur des us et coutumes de son village, dont les propos sont truffés d’expressions vernaculaires, imagées et rabelaisiennes « Notre village là, c’est comme un vagin. Ceux qui sont dedans n’ont pas de problème ; ceux qui sont dehors trouvent que ça sent. ». On boit beaucoup dans cette petite commune, entre voisins, on devise de tout et de rien, on n’est pas bien riche, mais on ne s’appesantit pas sur la misère. La truculence des dialogues, la drôlerie et le ruissellement du vin de palme évoquent le grand classique de l’auteur nigérian Amos Tutuola, L’ivrogne dans la brousse, traduit, à l’époque par Raymond Queneau.

      Notre quelque part, est un roman protéiforme qui ne cesse de muer et qui se joue des codifications. Ainsi, quand une jeune femme à la poursuite d’un mystérieux volatile à la tête bleue découvre une masse informe et sanguinolente dans le fond d’une case, le destin de la petite communauté bascule et le roman prend alors la tournure d’une enquête policière rocambolesque et surréaliste. La police d’Accra est dépêchée sur les lieux. Nii Ayikwei Parkes croque avec délectation, le portrait des policiers dépassés par la situation et observe les rapports brutaux entre les forces de l’ordre et la population. Pour éclaircir le mystère, et apaiser la psychose villageoise on fait appel à un médecin légiste, « un légisse », Kayo Odamtten, qui vient à peine de rentrer d’Angleterre et qui va devoir s’immerger dans les eaux troubles de ce village reculé et renouer ainsi avec l’âme profonde de son pays. Ce qui s’est passé dans la case, la nature exacte de ce tas de viande malodorant qui jonche le sol, appartient à la métaphysique des ancêtres et il faudra toute l’intelligence espiègle de Yao Poku pour résoudre l’enquête. Nii Ayikwei Parkes ausculte avec brio la société traditionnelle, le panthéon des dieux, la cosmogonie complexe qui influe sur les mentalités pour en faire une matière littéraire totalement moderne.

« Je te raconte une histoire seulement. Sur cette terre ici, nous devons bien choisir quelle histoire nous allons raconter, parce que l’histoire là va nous changer. Ça va changer comment nous allons vivre après ».

Le roman de Nii Ayikwei Parkes est déconcertant, il avance en titubant, il s’imprègne des odeurs et les restitue avec une précision rare en littérature. La langue oscille entre classicisme et idiome populaire et ce syncrétisme fonctionne à merveille. Notre quelque part est un roman gouailleur et fantasque, ce qui ne l’empêche pas d’être politiquement lucide. Si vous avez apprécié Verre brisé  d’Alain Mabanckou vous aimerez ce livre, comme une preuve supplémentaire de la vitalité insolente de la littérature africaine.

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Nii Ayikwei Parkes

Notre quelque part

Editions Zulma. Roman

Traduit de l'anglais (Ghana) par Sika Fakambi.

302 pages. Février 2014.

Jimi Hendrix. Mémoire d'Outre-Monde. Editions J.C Lattès.

L'enfant au miroir

« Avant je vivais dans une pièce remplie de miroirs

Je ne voyais que moi. Alors je prends mon esprit et je fracasse mes miroirs

Maintenant le monde entier est là sous mes yeux»

     Si un jour, l’on m’avait dit que j’allais chroniquer un livre de Jimi Hendrix, j’aurais été sceptique. D’ailleurs j’étais plutôt dubitatif en ouvrant ce « Mémoire d’Outre-Monde », je pensais tomber sur une de ces hagiographies, compilant les faits et gestes de l’archange électrique, ce demi-dieu sacrifié prématurément sur l’autel de la Pop-Culture. Mémoire d’Outre-Monde échappe heureusement à tous les poncifs du genre. Il s’agit bien d’un livre de Jimi Hendrix, fruit d’un assemblage remarquable de Peter Neal, réalisateur et ami du musicien. Grâce à l’agencement de différentes sources, notamment les notes éparses d’Hendrix, griffonnées à la hâte sur des feuilles volantes, des paquets de cigarettes ou des serviettes de table, l’ouvrage nous restitue le parcours d’un être d’exception et pourtant  proche de chacun de nous. En plus des textes issus de la main d’Hendrix, on retrouve au fil des pages, des transcriptions d’interviews où explosent l’humour pince sans rire d’Hendrix et son amertume lucide vis à vis du show bizness. Mémoire d’Outre-Monde se parcourt comme un film documentaire, qui narre l’ascension d’un musicien terriblement exigeant, qui se forme à la dure, en enchaînant les tournées minables, les concerts payés au compte-goutte et qui, parfois même, doit dormir dehors sur un tas de cartons, parmi les rats, dans les rues de New York. « On ne vit pas dans le même monde. Mon monde à moi, c’est la faim. C’est la misère, la haine raciale dévorante, et le seul bonheur est celui que tu peux tenir dans ta main. »

     Puis vient la reconnaissance, les concerts prestigieux, les filles délurées, les drogues, la gloire en somme. La célébrité pour Hendrix est autant un fardeau qu’une libération. Malgré la  flamme intérieure qui le pousse à monter sur scène plusieurs fois par semaine, à multiplier les enregistrements en studio, il doit sans cesse se débattre pour que sa musique, soit appréciée à sa juste valeur et non pas traitée comme une vulgaire marchandise.

     Jimi Hendrix nous apparaît comme un travailleur infatigable, un insatiable démiurge, qui n’a de cesse d’expérimenter, pour atteindre à cette musique absolue, cosmique, où les vibrations d’une guitare peuvent influer sur le cours des planètes. Hendrix est en phase avec son époque, il la transcende dans sa musique, les riffs furieux de sa Fender Stratocaster charrient le napalm du Vietnam, le rugissement des émeutes raciales, mais aussi les élans pacifiés du Power Flower. Hendrix est métis, à l’image de sa musique. Il a du sang noir et du sang Cherokee. Il comprend la colère et la radicalité des Blacks Panthers, il vomit la guerre, et il esquisse, avec quarante ans d’avance, le concept de société post-raciale telle que la définira Barack Obama. « Dommage que les esclaves n’aient pas eu de guitares électriques dans les champs de coton. Ca aurait changé des tas de choses, pas seulement pour les Noirs et les Blancs, mais pour la cause ».

      Ce qui intéresse fondamentalement Hendrix, c’est ce qui se situe au-delà du miroir, au- delà du reflet trompeur de nos petites vies égocentrées. Pasteur autoproclamé de « l’Eglise Electrique », Jimi Hendrix prophétise une mystique irradiante et sensitive, pas si éloignée de celle de Bob Marley, les références rastas en moins. Sujet à des accès de mégalomanie, Hendrix est aussi d’une touchante fragilité, il doute en permanence, y compris de ses talents de guitariste. A la toute fin de sa vie, il émet le désir de retourner au conservatoire pour apprendre à lire le solfège afin d’accoucher les symphonies qui vibrent sous son crâne. Jimi Hendrix meurt en pleine possession de son génie créatif, il n’était pas le junkie décadent qu’on aurait pu croire, mais un afro-américain idéaliste, touché par la grâce, prêt à conquérir le silence. Un messager, un enfant qui joue avec les larsens et brise les miroirs. Un poète aussi. Le grand mérite de ce livre est de nous proposer une traduction des standards d’Hendrix et l’on reste subjugué devant l’incroyable talent d’écrivain, de ce gamin vaudou qui a su réconcilier le verbe et la musique comme nul autre.

« Un balai tristement évacue

Les débris de la vie d’hier

Quelque part une reine sanglote

Quelque part un roi n’a plus d’épouse

Et le vent crie Mary… »

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Jimi Hendrix

Mémoire d’Outre-Monde

Editions JC Lattès

255 pages. Novembre 2013.