Autopsie d’un oiseau bleu

Nii Ayikwei Parkes. Notre Quelque Part. Editions Zulma. Février 2013.

 

« Il y a dans mon cœur un oiseau bleu qui veut sortir

Mais je suis trop coriace pour lui

Je lui dis, reste là, je ne veux pas qu’on te voie »

Charles Bukowski. Bluebird.

 

     La littérature africaine de langue anglaise, n’est que trop rarement traduite en français, ce qui est d’autant plus dommage, qu’elle est d’une fécondité étonnante. Applaudissons donc, l’initiative des éditions Zulma qui nous offrent sur un plateau de bois sculpté, un roman pétillant d’invention, écrit par un jeune homme qui était jusqu’alors complètement inconnu sous nos latitudes. Nii Ayikwei Parkes vit entre le Ghana et l’Angleterre, il est d’abord poète, adepte du spoken word et féru de blues et de jazz. Notre quelque part est son premier roman, un coup de poker magistral, qui bouscule, déroute et finit par nous emporter à la force d’une langue innovante. La traduction de ce livre est une prouesse, une œuvre d'art en soit, qu'on doit à Sika Fakambi, jeune traductrice surdouée originaire du Bénin.Tail of a blue bird, est le titre original de ce roman qui adopte les procédés narratifs du conte traditionnel, pour mieux les subvertir de façon jubilatoire. Le « quelque part » dont parle le livre, est un village du Ghana, paisible à première vue, structuré par des liens et des usages immémoriaux et qui va se trouver littéralement bouleversé par l’intrusion d’une force maléfique aux contours flous.

Nii Ayikwei Parkes

Nii Ayikwei Parkes

      Le narrateur est Yao Poku, un chasseur émérite mais aussi un fieffé saoulard, grand amateur de vin de palme. Sa description des faits est altérée par sa consommation d’alcool et la faconde chez lui, l’emporte parfois sur la véracité. Le lecteur a donc pour guide, un drôle de bougre, sorte de Tartarin de la brousse, fin connaisseur des us et coutumes de son village, dont les propos sont truffés d’expressions vernaculaires, imagées et rabelaisiennes « Notre village là, c’est comme un vagin. Ceux qui sont dedans n’ont pas de problème ; ceux qui sont dehors trouvent que ça sent. ». On boit beaucoup dans cette petite commune, entre voisins, on devise de tout et de rien, on n’est pas bien riche, mais on ne s’appesantit pas sur la misère. La truculence des dialogues, la drôlerie et le ruissellement du vin de palme évoquent le grand classique de l’auteur nigérian Amos Tutuola, L’ivrogne dans la brousse, traduit, à l’époque par Raymond Queneau.

      Notre quelque part, est un roman protéiforme qui ne cesse de muer et qui se joue des codifications. Ainsi, quand une jeune femme à la poursuite d’un mystérieux volatile à la tête bleue découvre une masse informe et sanguinolente dans le fond d’une case, le destin de la petite communauté bascule et le roman prend alors la tournure d’une enquête policière rocambolesque et surréaliste. La police d’Accra est dépêchée sur les lieux. Nii Ayikwei Parkes croque avec délectation, le portrait des policiers dépassés par la situation et observe les rapports brutaux entre les forces de l’ordre et la population. Pour éclaircir le mystère, et apaiser la psychose villageoise on fait appel à un médecin légiste, « un légisse », Kayo Odamtten, qui vient à peine de rentrer d’Angleterre et qui va devoir s’immerger dans les eaux troubles de ce village reculé et renouer ainsi avec l’âme profonde de son pays. Ce qui s’est passé dans la case, la nature exacte de ce tas de viande malodorant qui jonche le sol, appartient à la métaphysique des ancêtres et il faudra toute l’intelligence espiègle de Yao Poku pour résoudre l’enquête. Nii Ayikwei Parkes ausculte avec brio la société traditionnelle, le panthéon des dieux, la cosmogonie complexe qui influe sur les mentalités pour en faire une matière littéraire totalement moderne.

« Je te raconte une histoire seulement. Sur cette terre ici, nous devons bien choisir quelle histoire nous allons raconter, parce que l’histoire là va nous changer. Ça va changer comment nous allons vivre après ».

Le roman de Nii Ayikwei Parkes est déconcertant, il avance en titubant, il s’imprègne des odeurs et les restitue avec une précision rare en littérature. La langue oscille entre classicisme et idiome populaire et ce syncrétisme fonctionne à merveille. Notre quelque part est un roman gouailleur et fantasque, ce qui ne l’empêche pas d’être politiquement lucide. Si vous avez apprécié Verre brisé  d’Alain Mabanckou vous aimerez ce livre, comme une preuve supplémentaire de la vitalité insolente de la littérature africaine.

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Nii Ayikwei Parkes

Notre quelque part

Editions Zulma. Roman

Traduit de l'anglais (Ghana) par Sika Fakambi.

302 pages. Février 2014.

Publié par Julien Delmaire / Catégories : Non classé
  • TP

    Merci de n'avoir pas oublié qui a traduit "L'Ivrogne dans la brousse" d'Amos Tutuola : l'immense Raymond Queneau.

    Mais
    je suis navré de ne voir nulle part mention de l'existence même de la
    personne qui a écrit la traduction de "Notre quelque part", de Nii
    Ayikwei Parkes — ce roman dont vous admirez pourtant, en français, "les
    propos truffés d’expressions vernaculaires, imagées et rabelaisiennes",
    dont vous appréciez, en français encore, "la truculence des dialogues",
    ou encore "la force [de cette] langue innovante" qui "oscille entre
    classicisme et idiome populaire"...

    Qui a bien pu faire découvrir ce texte "protéiforme" et "rare" aux merveilleuses éditions Zulma ?

    • Julien Delmaire

      Voilà ma coupable omission corrigée ! Vous avez tout à fait raison de me tancer amicalement pour cet oubli, le travail de Sika Fakambi est formidable, et cette jeune traductrice est une artiste à part entière. J'espère que vous serez encore vigilant pour mes prochains articles, car l'erreur me guette à chaque ligne ou presque. Blague à part, je vous remercie sincèrement de participer à la vie de ce blog, et j'espère lire un autre commentaire de votre part, un jour ou l'autre.
      Bien à vous.

      • Julien Delmaire

        "La traduction de ce livre est une prouesse, une œuvre d'art en soit, qu'on doit à Sika Fakambi, jeune traductrice surdouée originaire du Bénin." J'ai ajouté cela en plus de la mention en bas d'article et je n'exagère pas (et ne m'auto-flagelle pas non plus), cette traduction est vraiment du grand art, c'est dit et redit.