Regarder l’ombre en face

Murambi, le livre des ossements. De Boubacar Boris Diop. Editions Zulma.

     Le 6 avril 1994, au Rwanda, commençait sous le regard hypocrite des caméras du monde entier, le dernier génocide du XXème siècle. Durant près de trois mois, des civils, hommes, femmes et enfants, furent impitoyablement massacrés, à coups de machettes, de bâtons hérissés de clous, de rafales de balles, au seul motif qu’ils appartenaient à l’ethnie Tutsi. Entre huit cent mille et un million de victimes furent assassinées en l’espace de cent jours. Les génocidaires étaient membres de l’armée du gouvernement intérimaire, militants des tristement célèbres milices Interahamwe, souvent épaulées par une partie de la population Hutue. Les bourreaux étaient galvanisés par l’idéologie racialiste et meurtrière du Hutu Power relayée par la radio des Mille Collines. Cela nous le savons, ou plutôt nous croyons le savoir. Le Rwanda est entré dans notre cartographie mentale après le génocide, et, depuis, ce pays d’Afrique Centrale est systématiquement associé à l’effroi, au sang et à la folie. L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop fait partie de ceux qui ne se satisfont pas d’une vision approximative des événements, qui affirment que la folie collective n’est pas en soi une explication, et qu’un génocide, en Afrique comme ailleurs, ne saurait être le fruit monstrueux du hasard.

Un mémorial du génocide du Rwanda.

Un mémorial du génocide du Rwanda.

     Boubacar Boris Diop était membre de la délégation d’auteurs africains, partis en 1998 en résidence d’écriture au Rwanda, à l’initiative de l’association Fest’Africa pour témoigner et tenter d’apporter une contribution littéraire à l’édifice mémoriel du génocide. Murambi, le livre des ossements qui paraît aujourd’hui en format de poche aux éditions Zulma à la veille de la commémoration de la tragédie, est un livre majeur, incontournable et douloureux. La nécessité de dire ce que furent ces trois mois de terreur absolue est d’autant plus prégnante, qu’entre l’amnésie, la négation et l’embarras, l’histoire du génocide rwandais demeure polémique et éminemment politique.

     Le roman débute le soir du mercredi 6 avril 1994. Dans les rues de Kigali, la nouvelle de l’explosion en vol de l’avion du président Juvénal Habyarimana, se répand comme une traînée de poudre. La tension est paroxystique, la peur rampe jusque sous le gond des portes, la ville est en état d’alerte et, dans l’esprit de chacun, l’irréparable se prépare. Ces premières heures sont vécues à travers le regard de Michel un jeune père de famille Tutsi qui tente de rassurer sa famille, malgré la terreur sourde qui l’assaille. A l'opposé, dans le crâne bouillant de Faustin Gasana, chef d’une milice Interahamwe, cette première journée constitue le prodrome d’un événement capital : l’extermination des Tutsis, que lui et ses hommes appellent les Inyenzi, les cancrelats. Puis se déploie la machine implacable du génocide.

       Boubacar Boris Diop fait le choix d’aborder les meurtres au passé, en suivant la quête de vérité d’un personnage, dont le destin est l’illustration même du drame collectif : Cornélius.  Cornélius s’est exilé à Djibouti, avant le génocide, et il revient au pays pour constater que pratiquement toute sa famille a été tuée. Cornélius appartient aux deux ethnies, son père, le docteur Karekezi est un notable Hutu, réputé modéré, qui a épousé une Tutsie, mais qui se révélera au final être un artisan zélé de l’entreprise exterminatrice. Deux autres protagonistes émergent du récit : Jessica et Siméon Habineza. Jessica est une amie d’enfance de Cornélius, elle est membre du FPR, le Front Patriotique Rwandais, dont la victoire en juillet 1994 mettra fin au génocide. Jessica incarne la résistance, le courage, mais aussi la résilience. Jessica, comme beaucoup de survivants du génocide, se sent presque coupable d’avoir survécu, et son corps amaigri semble être un perpétuel champ de bataille. Dans les discours empreints de sagesse de Siméon Habineza, qui fut déjà le témoin des pogroms dont les Tutsis ont été victimes dès 1959, s’esquisse le possible lointain d’un Rwanda debout, apaisé, cicatrisant lentement ses plaies.

Boubacar Boris Diop

Boubacar Boris Diop

      La dimension testimoniale du livre est essentielle, le parti pris kaléidoscopique du roman, permet de saisir les événements dans leur complexité. Boris Boubacar Diop puise dans le matériau des rencontres multiples qu’il a faites lors de son séjour en 1998 et parvient à agencer un récit fractionné, mais parfaitement lisible. L’évocation des massacres de l’école de Murambi, où près de 50 000 victimes furent exécutées avec une cruauté inouïe est l'un des passages clé du roman. Les autorités rwandaises ont choisi de laisser les dépouilles des victimes exposées dans l’enceinte de l’école, les cadavres constituant à la fois une preuve irréfragable de la tragédie, mais aussi une injonction au souvenir et un appel à la justice. Les pages de la visite de l'ossuaire de Murambi par Cornélius sont une immersion dans l’horreur, un requiem d’une dignité absolue, un linceul de mots.  J’ai pensé aussitôt à certaines pages terribles et lumineuses du roman Le dernier des Justes d’André Schwarz-Bart. L’évocation des chairs meurtries, du sang qui littéralement remonte à la surface du charnier, des prunelles éteintes qui hurlent encore, constitue une expérience littéraire limite, bien qu'indispensable. Indispensables aussi, les pages qui reviennent sur la lourde responsabilité du gouvernement français, qui après avoir armé et entraîné les bourreaux, a organisé la fuite de nombreux acteurs du génocide, dont certains vivent aujourd’hui exilés en France. Il ne s’agit pas d’attaques gratuites, de polémiques stériles, mais de la dénonciation courageuse d’une réalité avérée, embarrassante pour les autorités françaises qui, face à l’inavouable, ont souvent préféré donner du génocide l'image folklorique et mensongère de deux tribus africaines se massacrant depuis la nuit des temps.

     Murambi, le livre des ossements, doit être lu, doit être enseigné dans les écoles du monde, comme un remède face l’oubli, contre les amalgames honteux et la négation des faits. Il y aurait tant à dire sur ce livre, ce chef-d’œuvre de notre temps. Le terme de miracle qu’emploie à propos de ce roman la grande écrivaine Toni Morrison n’est en rien exagéré. Miracle d’une écriture juste, limpide, portée par un style qui ne récuse pas le lyrisme, mais s’interdit toute emphase. Miracle d’un récit fait de fragments, qui pourtant restitue avec acuité les événements. Miracle, enfin, d’un engagement farouche au service de la vérité historique et de la reconnaissance d’une mémoire. La postface de l’auteur fait partie intégrante du roman, elle éclaire les conditions complexes de la rédaction du livre. On découvre dans cette postface que Murambi, le livre des ossements, n’a pas été facile à écrire, de même le lire exige de ne pas se laisser submerger par la colère et la tristesse afin de ménager la possibilité d'un devenir. Si comme le dit avec force Roméo Dallaire dans son ouvrage J'ai serré la main du diable, "l'humanité a fait faillite au Rwanda", la vie continue pour les survivants du génocide et les personnages de Boris Boucar Diop sont à la croisée des chemins, définitivement blessés, mais capables encore de se projeter dans l'avenir.

« Le devoir de mémoire est avant tout une façon d’opposer un projet de vie au projet d’anéantissement des génocidaires et le romancier y a son mot à dire. »

 

Julien Delmaire. Pour Tropismes.

———————————

Boubacar Boris Diop

Murambi, le livre des ossements

Editions Zulma. Postface de l’auteur.

Roman. 222 pages. Janvier 2014.