Le temps des gitans

Manuel El Negro de David Fauquemberg Editions Fayard.

 

      Il faut lire Manuel El Negro de David Fauquemberg. Parfois la littérature vous oblige, vous fait dévier de votre chemin tout tracé et s'impose à vous comme une évidence. Ce roman est une évidence. J'ai presque l'impression que j'attendais ce livre, ou plutôt que celui-ci m'attendait, comme une vague, une montée d'étoiles ou une trainée de poudre. Quand la littérature parle au corps, lorsqu'elle aboutit à des sensations physiques : frissons, spasmes, pulsations, peu importent les symptômes, vous savez que ce que vous tenez entre les mains n’est pas un  simple objet de consommation culturel, mais bien une œuvre d'art.

      Le roman de David Fauquemberg est limpide, il coule clair comme la lumière qui traverse les ruelles des barrios d'Andalousie, où la rue accouche des voix, des chants, des rythmes. Voici l'heure magique où la parole ensemence la nuit, repousse le petit jour. Ce roman nous narre l'ascension fulgurante de Manuel El Negro, chanteur gitan de Jerez de la Frontera, le berceau du flamenco. L'épopée de Manuel nous est contée par Melchior de La Peña, le tocaor, le fidèle guitariste qui, durant toute sa vie, a accompagné Manuel sur les scènes du monde entier. Melchior est un gatcho, il n'appartient pas au peuple gitan, mais à force de domestiquer les cordes à s'en faire saigner les doigts, il a su se montrer digne de porter le flambeau. Melchior et Manuel se fréquentent depuis l'enfance, ils ont forgé leurs armes au feu des anciens, les vieux gitans qui forment une sorte d'aristocratie désargentée et qui transmettent à leurs jeunes âmes la brûlure du flamenco. Car chanter le flamenco, c'est se consumer. Manuel en fera l'expérience, lui l'adolescent prodige, le plus gitan des gitans, cantaor surdoué, fier et impétueux. Manuel ne s'économise pas, il se donne complètement, se laisse traverser par le chant et porte dans sa voix, les ancêtres, la tradition, la mort et la vie mêlée. Bien sûr, Manuel à force de côtoyer l'absolu, finira par s'user, s'abimer dans la drogue, les excès, ce que Melchior ne lui pardonnera pas et qui entrainera la rupture entre les deux hommes.

 noche-blanca-del-flamenco.-David-Palomar.

      On ne résume pas un tel livre, on le lit, le vit, le ressent. David Fauquemberg s'est immergé pendant des années dans le chaudron du flamenco, il a côtoyé ces hommes et ces femmes qui continuent à faire perdurer la beauté vénéneuse de cet art majeur. Avec une générosité peu commune, l'auteur nous entraine à sa suite, mais sans ménagement, à la façon des gitans, en nous tirant par le col, au milieu du tumulte, des saouleries, des amitiés qui ne durent parfois que quelques heures, mais qui sont autant de pics d'intensité. Fauquemberg écrit en musicien, le style virevolte, trépigne mais retombe toujours sur ses jambes, sur le rythme : les douze temps du flamenco que l'auteur marque avec la rigueur d'un métronome.

 

       Jamais je n'avais lu un livre qui serve aussi bien la musique, ce roman est une vaste partition, un tourbillon de parfums, d'images, éclairé par des moments de grâce inouïes : le duende, la beauté à l'état pur dont parle si bien Federico Garcia Lorca. Le récit ne faiblit jamais, ne baisse pas la garde jusqu'au paroxysme final qui m'a fait monter les larmes aux yeux. Manuel El Negro est une ode à l'art, ce long apprentissage, cette quête éperdue entre frustration et émerveillement.  C'est aussi un hommage au peuple gitan, hommage absolument nécessaire en cette période de crispations identitaires et de préjugés nauséabonds.

"Nous autres les gitans, on a les sens ouverts en grand, le soleil nous remplit, le vent et l'eau tout autant qu'un poème ou qu'une soléa. L'art nous est nécessaire, c'est le plus sûr chemin vers la liberté. En dominant le chant on rompt toutes les chaînes."

 

 Dans son précédent roman, Mal Tiempo, David Fauquemberg, nous immergeait dans le monde de la boxe à Cuba avec une attention rare aux gestes, aux corps en mouvement. Dans Manuel El Negro, il n'est pas question de crochets ni d'uppercuts, mais d'inflexions subtiles des doigts sur les cordes de la guitare, de courbes du poignet, de talons qui martèlent la poussière. Manuel El Negro n'a pas encore eu l'attention qu'il mérite au milieu de cette rentrée littéraire. Mais contrairement à l’objet culturel dont la péremption est inéluctable, l'œuvre d'art a le temps. Manuel El Negro sonne déjà comme un classique et la flamme qu'il allume en nous, n'est pas prête de s'éteindre.

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Manuel El Negro

de David Fauquemberg. Editions Fayard.

Roman. 364 pages. Septembre 2013.

Publié par Julien Delmaire / Catégories : Non classé