La mémoire acrobate

Michaël Ferrier est loin d’être un inconnu, l’auteur de Sympathie pour le Fantôme, est devenu une référence, tant pour ses essais, citons, Japon : la barrière des rencontres, que pour ses romans, dont le précédent, Fukushima. Récit d’un désastre fut l’un des best-sellers de l’année 2012. Lauréat du Prix de l’Asie et du Prix de la Porte Dorée, Michaël Ferrier s’est vu décerner le prestigieux Prix Edouard Glissant pour l’ensemble de son œuvre.

Adepte de la pensée hors-piste, curieux de tout et de tous, l’écrivain enseigne et vit au Japon. À partir de cette position insulaire, il distille une prose ciselée, antidote aux potions réactionnaires et cocardières dont nous sommes régulièrement abreuvés. Michaël Ferrier s’est toujours adressé à l’intelligence collective ainsi qu’à la capacité d’émerveillement du lecteur. Son nouvel opus, Mémoires d’outre-mer, ne déroge pas à la règle. Ne cédons pas aux sirènes frivoles de l’agenda littéraire, ce roman n’est pas l’un des bons livres de la dernière rentrée d’automne, c’est un classique en devenir, capable d’enchevêtrer l’intime et l’universel dans une trame vertigineuse : un chef-d’œuvre. Mon ambition se bornera à vous donner envie de le lire et de le faire circuler. Mémoire d’outre-mer est un texte qui réclame de l’altitude, de l’espace, de l’écho.

     « Au cimetière de Mahajanga, il y a trois tombes. Elles brillent, insoupçonnables, au soleil de midi. »

Ainsi s’ouvre le roman, déjà nous sommes séduits. Ça pourrait être du Camus, dans cette manière de contenir le monde, la lumière et la destinée humaine dans une ponctuation musicale. En deux lignes, les enjeux sont posés. Un mystère se doit d’être éclairci. L’une des tombes appartient à Maxime Ferrier, le grand-père de l’auteur, dont la vie tumultueuse nous sera contée au gré de l’encre, au milieu de digressions qui sont, en réalité, le cœur même du texte.

Maxime Ferrier nait en 1905 à l’île Maurice ; à l’âge de dix-sept ans, il quitte sa famille et s’embarque en direction de Madagascar parmi une troupe de cirque itinérant qui sillonne l’Océan Indien. Maxime jouit d’une incroyable vitalité, conjuguant force et souplesse, il se révèlera un acrobate hors pair, aussi à l’aise sur un trapèze que sur un fil, enchaînant les culbutes, les vrilles, les bascules. Le cirque, installé dans une crique de l’île, devient une attraction populaire. La foule, les notables comme les gueux, s’esbaudit devant les lanceurs de couteaux, les avaleurs de sabre, l’Homme-Serpent, La Femme à deux têtes, L’Enfant-Rat et toute une galerie de saltimbanques, qui transforment leur tare physique et leur marginalité, en titre de noblesse. Les pages que Michaël Ferrier consacre à l’univers du cirque sont d’une formidable acuité.

« Le cirque est un ventre de toile, on y entre la nuit seulement. Il faut attendre le silence des ténèbres alentour, la pulsation ralentie du sang et le déploiement de l’encre sur le monde pour entrer dans la vraie vie des hommes, leurs désirs, leurs secrets, leur présence réelle. » (p.92).

Bientôt le chapiteau se replie. Le cirque fait faillite. Maxime Ferrier devient pécheur de coraux, puis armateur de bateaux, dessinateur pour des revues scientifiques et enfin propriétaire terrien. D’abord méprisé par l’élite coloniale, perçu comme un vagabond, un aventurier aux origines douteuses, le jeune homme s’impose par son dynamisme et sa ténacité, au point de côtoyer la haute société. Cependant, Maxime n’accorde guère d’importance aux mondanités et ulcère la bourgeoisie locale en s’affichant avec les indigènes, adoptant un mode de vie libertaire et indépendant.

Maxime rencontre la femme de sa vie, Pauline, dont la famille est originaire de Goa. Pauline est un rêve éveillé : sensuelle et pudique, chrétienne fervente et fanatique de jazz, drôle et mélancolique, elle est l’oiseau rare, la perle incomparable. Pauline accompagnée par l’orchestre familial, joue du piano dans un hôtel à la mode de la capitale. Quand Michaël Ferrier évoque la musique cela donne des passages inoubliables.

© Pablo Picasso. L'Acrobate. 1930.

© Pablo Picasso. L'Acrobate. 1930.

« Plus une seconde de répit : de son jeu syncopé, Pauline chasse la dépression nerveuse de la ville, elle transforme l’anxiété en un gigantesque incendie. Les attaques sur l’ivoire deviennent plus audacieuses et complexes, mêlées à des touches subtiles, mélodiques. Elle déplace les accents, place des algarades sur les temps faibles, remonte la gamme, éclaire les sonorités. Tous les soirs, c’est un raid musical différent : elle darde, elle touche au vif, elle remue. » (p.224)

     Le temps passe. Madagascar entre dans la seconde guerre mondiale, objet géopolitique de toutes les stratégies, y compris l’abominable et méconnu plan nazi, qui sous le titre de « Projet Madagascar » ambitionnait de déporter en masse les Juifs d’Europe sur l’île, pour la transformer en un immense camp de concentration. Le régime de Vichy fait place à un gouvernement allié. Puis survient la terrible répression des libertés malgaches de 1947 par l’armée française et enfin l’indépendance. Pauline meurt — la scène de son agonie, poignante et théâtrale, évoque autant les derniers instants de Madame Bovary, que la mort de Divine dans Notre-Dame des Fleurs de Jean Genet. Le temps se lasse. Maxime vieillissant trouve dans le rhum et la contemplation des couchers de soleil, un ultime réconfort.

Dans ma tentative de résumer ce roman, je m’aperçois que je n’ai rien dit. Rien de la langue, serpentine, qui saisit dans des pages nervaliennes, le spectacle d’une averse sur les toits, fait revivre les acrobaties à huit mètre du sol, accompagne l’efflorescence des fleurs. La qualité de l’observation, l’attachement aux détails nous renvoient aux notes altières de Claudel dans Connaissance de l’Est, tandis que cette faculté de brosser une ambiance en quelques lignes fiévreuses et précises, rappelle Victor Segalen et ses fameuses Stèles.

Mémoire d’outre-mer est un gisement de connaissances à ciel ouvert. Les références historiques, littéraires, culturelles et même scientifiques se multiplient sans une once de pédanterie. Ce maître-livre est un outil subtil et tranchant, pour comprendre notre modernité et couper court aux poncifs sur l’appartenance française. Fuyant la sclérose et le déni de réalité, privilégiant un « voyage dans les coulisses » de l’Histoire, Michaël Ferrier exalte une France qui ne se limite pas à l’Hexagone, mais convoque les boussoles, les sextants, les marges, les lignes de fuite, pour tramer un tissu identitaire que chacun peut revêtir sans se sentir dénaturer.

Mémoire d’outre-monde mérite bien plus qu’une chronique, aussi dithyrambique soit-elle. Ce livre, funambulesque et virtuose, appelle un mouvement de pensée, jette au-dessus de l’abîme une corde qui attend d’autres équilibristes. Michaël Ferrier est le digne fils de Glissant, il prend part à la grande aventure du Tout-Monde avec une joie communicative, concevant l’écriture, comme « un art de l’esquive et de la frappe tourné entièrement vers la défense de la liberté. »

 

 

Michaël Ferrier

Mémoires d’outre-mer

Roman. Éditions Gallimard

Collection L’Infini

340 pages. Septembre 2015.

 

Ce texte est initialement paru sur le site de Littafcar. Intersections Littéraires d'Afrique et des Caraïbes. http://www.littafcar.org/actualites

Toi qui habites la frontière

Pour Léonora Miano

 

Toi qui habites la frontière

en équilibre sur le roulement à bille

d’un balafon

les méridiens agrafés à tes altitudes

 

Tu reconnais la poussière

au premier sourire

la nuit peigne ses poupées

avec les branches de l’arbre à pain

 

L’eau des calebasses

transvase la pluie

le sorgho frémit en ta gorge

mêlé à l’acier bleu des villes

 

Un gospel bat le pouls de l’instant

 

Tu dis la vérité des morts et des vivants

la patience qu’il faut pour être soi

lente infusion de coriandre

au soleil

gousse d’ail fendue

 

Toi qui habites la frontière

un walkman au coin de l’âme

les chevilles cerclées de brume

tu ordonnes au mil

tu commandes aux barbelés

tu nommes l’écume et ses cadavres

 

La banlieue sort de l’hivernage

la vie jaillit des containers

un batik se pose aux flancs

des lucioles de Lampedusa

 

Toi qui habites la lumière

nous te regardons danser

tes talons martèlent

un plafond de verre

grand vitrail dogon brûlé

 

Danse danse et danse

sœur des arceaux

sœur de l'écorce

si tu tombes

nous serons là

débris tranchants et fraternels.

 

 

Poème extrait du recueil "Rose-Pirogue" à paraître chez Mémoire d'Encrier.

Carnaval

 

Il n’est pas rare de cueillir

des fleurs de menace sous tes pas

d’irascibles corolles qui voltigent

montées de la poitrine d’une métropole

jusqu’à la blondeur touffue du matin

 

Se posent à l’aubier de tes joues

une semence légère

un rêve d’accroissement

 

J’aime ces moments de chute

d’enfance mal peignée

de sacrifices espiègles

 

L'agave nue de ta révolte

 

Mes doigts consolent un ruisseau clandestin

Mes fesses acrobates se rallient aux tambours

fanfare de baisers

épluchés à la hâte

l'arlequin insomniaque

fait hurler les voisins.

 

 

Extrait de Rose-Pirogue. A paraître chez Mémoire d'Encrier.

 

Poésie et marrons glacés

Pour les fêtes de fin d'année,

Voici une petite sélection de livres savoureux et récents.

Pour toute la famille.

 

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Jean-Marie Blas de Roblès. Hautes Lassitudes. 

Editions Dumerchez. 2014.

J-M Blas de Roblès.

Vous connaissez sans doute l’auteur des inoubliables romans, Là où les tigres sont chez eux et L’île du Point Némo. Jean-Marie Blas de Roblès est aussi poète, et pas des moindres, comme le prouve son nouveau recueil, Hautes Lassitudes. Sensuelle et rythmique, la poésie de J-M Blas de Roblès a des accents mallarméens, prolonge les Stèles de Victor Segalen et embarque la langue vers les furieux ressacs jadis explorés par Saint-John Perse. Voix en archipels, échos de continents morcelés, ellipses d’écume, manifeste des abysses. Une écriture intempestive, noble, hautaine qui appelle la lecture à voix haute. Votre cousin explorateur va adorer.

 

Alain Veinstein. Du jour sans lendemain. Emission Censurée.

Le Seuil, Coll. Fiction & Cie. 2014.

Du jour sans lendemain 

Si, comme beaucoup, vous vous sentez orphelin après l’arrêt brutal de l’émission Du Jour au Lendemain du poète et romancier Alain Veinstein, les éditions du Seuil vous proposent de retrouver le texte de l’ultime épisode, sans aucun doute le plus intense. Un livre pour retrouver l’atmosphère unique, feutrée et intimiste de ce qui fut l’un des derniers refuges de la poésie sur les ondes. Un monologue douloureux, lyrique, qui sait domestiquer les silences pour faire surgir l’émotion. Une voix que l'on imagine accompagnée par le frôlement d’un jazz insomniaque. Idéal pour rappeler à votre neveu punk ce que devrait être l’art radiophonique.

 

James Noël. Cheval de Feu.

Editions Le Temps des Cerises. Coll. Biennale des Poètes. 2014.

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Comment le poète-vitrier, l’enfant terrible des métaphores, a réussi, en douze ans d’écriture, à accoucher d’une œuvre cohérente, incandescente, qui se renouvelle sans jamais trahir son feu initial. Cette anthologie extrait la substantifique moelle des principaux recueils en français de James Noël, de Poèmes à double tranchant jusqu’à Kana Sutra et nous offre quelques perles inédites. Le maître-d’œuvre de la revue IntranQu'îllités tire sans sommation sur les feux rouges, dépasse les bornes et se fait poète par un long et mesuré dérèglement de tous les sens giratoires et spatio-temporels. Une poésie de chair et de sang qui ravira à coup sûr votre jeune cousine rimbaldienne.

 

Yvon Le Men. En fin de droits.

Editions Bruno Doucey. Coll. Soleil Noir. 2014.

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Barde de la tendresse et du spleen contemporain, pionnier de la poésie orale, Yvon le Men nous offre un livre à part dans son œuvre et dans le paysage littéraire hexagonal. Un cri contre la machine, la révolte de l’Homme qui refuse d’être une simple immatriculation dans un système où les chiffres écrasent tout : la fragilité, la mémoire, la pudeur, la dignité. En fin de droits est tout sauf une jérémiade nombriliste, c’est un chant de lutte, une main tendue aux déclassés, aux "compaings du pain rassis, aux frangins de l’entre-bise". Illustré par le dessinateur Pef, ce recueil est un coup de gueule salutaire, porté par une langue qui cogne, s'émeut et nous bouleverse. Votre oncle syndicaliste sera enchanté et il aura bien raison.

Joyeuses Fêtes à toutes et à tous, et rendez-vous en 2015, année du trapèze, du flouze, du bonze, du mélèze, du kolkhoze...

 

Julien Delmaire

 

Les ancêtres redoublent de lucidité

La traduction du terme anglo-saxon "page turner" manque à la langue française. En effet, comment qualifier un livre dont les feuillets volent entre vos doigts, dont la lecture semble aller de soi, dont les personnages vous sont aussitôt familiers et l'intrigue naturelle ? En attendant, qu'un poète inspiré répare cette négligence sémantique, l'exemple du nouveau roman de Yahia Belaskri, Les Fils du Jour, illustre parfaitement ce concept de pages tournantes, tournées, virevoltantes.

Au milieu du XIXe siècle, la conquête de l'Algérie par la France est achevée. L'insurrection menée par l’Emir Abd El-Kader a été réprimée dans le sang et la fumée. Si une partie des tribus autochtones restent hostiles au nouveau pouvoir colonial, les armes et la ruse ont entériné la défaite dans l’esprit des plus braves. Un jeune officier français, le lieutenant Rimbaud, est chargé d’administrer militairement un département de l'Algérie occidentale. Tiraillé entre sa hiérarchie, raciste et méprisante, et une fascination personnelle pour la culture maghrébine, le lieutenant Rimbaud doit faire preuve d'une diplomatie de tous les instants.

Sur cette terre, fertile ou bréhaigne, selon les saisons, vivent les Fils du Jour, une tribu berbère, dont les origines se confondent avec le sable. A la tête du clan, le sage cheikh Moussa et son fils, l’impétueux El Hadj. L'amour indestructible unissant El Hadj à une jeune chrétienne, Agathe, devenue H'jira, la pierre précieuse, après sa conversion à l’Islam, est le fil conducteur d'une saga grandiose qui s'étale sur quatre décennies.

© Francesco Gattoni. Je sens ma tristesse s'éveiller encore.

© Francesco Gattoni. Je sens ma tristesse s'éveiller encore.

Entre la Mecque, Damas et Fès et jusqu’aux confins de l'Afrique sub-saharienne, le nouveau roman de Yahia Belaskri, porté par un souffle épique, nous entraîne sur des chemins de traverse, aux confluents de la romance et du drame.

Yahia Belaskri a débuté son œuvre romanesque, avec un très beau livre, Le Bus dans la ville, une fable douce-amère sur l'Algérie contemporaine. La reconnaissance critique et le succès publique sont venus en 2010, avec son deuxième ouvrage, Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut, récompensé par le Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs. Puis paraît en 2012, Une longue nuit d’absence, l’épopée haute en couleur de la communauté espagnole d’Oran.

Avec Les Fils du Jour, Belaskri continue son interrogation littéraire de la culture algérienne, entre modernité et ancestralité. Conteur hors pair, attentif aux détails, aux couleurs, aux parfums, le romancier est soucieux d’instruire ses lecteurs autant que de les enchanter. L’écriture, chez Belaskri, est un prisme capable d'agencer les fragments du réel pour les transposer dans une fresque sensible. Les atmosphères de marchés, la poussière des errances, la lente montée des sèves, le chatoiement des étoffes, le miroitement des eaux.

Le style entretient un lien organique avec la narration et permet au récit de ne jamais baisser en intensité. Les récits des voyages à travers le Maghreb d'El Hadj et de sa famille sont des merveilles impressionnistes — le sable infini, la fatigue des pas, la boussole des constellations, les gerçures, les plaies, les éclats de rires : tout résonne et fait sens. Dialogues shakespeariens, pleins de bruit et de fureur, accents camusiens aussi, dans l’épure solaire des descriptions. Le romancier se fait peintre, par de larges aplats, des estompes, des glacis, il fait naitre des tableaux vivants, qui évoquent les splendeurs picturales des artistes orientalistes du XIXe siècle : Jean-Léon Gérôme, Jean-Joseph Benjamin Constant, et bien sûr, Eugène Delacroix.

Jean-Léon Gérôme. Arabes traversant le désert. 1870.

Jean-Léon Gérôme. Arabes traversant le désert. 1870

Certains, qui connaissent l’opposition farouche de l’auteur au fanatisme religieux, seront peut-être surpris de constater l'importance accordée à la spiritualité musulmane dans ce nouvel opus. Belaskri nous fait découvrir un Islam lumineux, fraternel, nourri d'ésotérisme soufi. Le roman s’élève à la dimension d'un récit initiatique, une quête mystique parmi les fantômes et les turpitudes. Œcuménisme des cœurs, affirmation d'un amour capable d'abattre les cloisons et les préjugés. Cependant, pas d'irénisme candide dans ce livre qui puise dans la tragédie une haute lucidité.

Roland Barthes disait, à propos de l'historien Jules Michelet, que, dans son œuvre : « Toute Histoire repose en dernière instance sur le corps humain. » C'est donc peut-être chez Michelet qu’il nous faut chercher une analogie, du moins, une résonnance. Michelet qui entamait précisément son Histoire de la France, au moment où commençait l’entreprise coloniale. A son tour, Yahia Belaskri, en focalisant son attention sur les gestes du quotidien, les repas, les prières, les accouchements, les funérailles, nous permet d’appréhender l’Histoire à hauteur d’Homme. Son roman œuvre à la réconciliation des paysages et des visages, se fait plan de consistance pour accueillir la multiplicité des vécus.

Une autre figure hante le livre. Kateb Yacine, sur la marge, étend son ombre gigantesque. Le père terrible au génie indompté, semble veiller le récit, lui ouvrir l’accès au tombeau de l’Ancêtre. Keblout, Le Vautour, peu importe son nom ; l’Ancêtre est présent, il murmure à travers strates, au-delà de la matière et du sang pour accoucher le Devenir en retournant ses yeux vers l’Origine. Parfois, nous croyons entendre monter la voix écorchée de Lakhdar, le martyr du Cadavre Encerclé, tandis que se déploie la marée sensorielle, lyrique et juste, qui submergeait déjà les dernières pages du Bus dans la ville.

Yahia Belaskri est un oiseau rare, un prosateur amoureux de poésie, qui poursuit avec talent et cohérence une interrogation en profondeur de sa terre natale. En attendant son essai, à paraître l’an prochain sur l’émir Abd El-Kader, Les Fils du Jour constitue une porte d’entrée idéale dans l’univers en clair-obscur d’un écrivain, désormais incontournable, tout à la fois héritier et passeur.

 

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Les Fils du Jour.

De Yahia Belaskri.

Roman. 185 pages.

Editions Vents d'Ailleurs

Octobre 2014.

La fièvre du rail

L’épidémie du réel observée à travers la focale d’un poète en roue libre. Tram 83 éclabousse, comme un pavé jeté dans le marigot de la rentrée littéraire. Fiston Mwanza Mujila, possède un prénom unique et un style à l’avenant. Né en 1981 à Lumumbashi, en République Démocratique du Congo, et établi aujourd’hui en Autriche, le jeune écrivain déroule une langue à tombeau ouvert et signe un premier roman époustouflant, en lice pour le Prix Wepler.

L’intrigue se situe dans une mégalopole populeuse, une fourmilière suffocante, baptisée Ville-Pays. Cette cité s’articule autour d’un point névralgique : le Tram 83, l’antichambre du vice, une sorte de cabaret poisseux, de Babylone insomniaque. Ceux qui pénètrent en ces alcôves abandonnent leur passé au vestiaire pour projeter contre les néons leurs revendications existentielles et leurs frustrations libidinales. Etudiants en grève, filles de joie dépressives, putains adolescentes surnommées « cannetons », voyous, théoriciens du vide, tous unis par une solidarité paradoxale, par la fumée du jazz, la syphilis du rythme, la salsa des nuits sans fond.

« … nuit de la débrouille, nuit de la danse et de la danse, nuit qui engendre des choses qui n’existent qu’entre un excès de bière et l’intention de vider sa poche qui exhale les minerais de sang (…) »

Dans l’arrière-pays, une guerre interminable fait rage entre les rebelles et l’armée gouvernementale. Les ressources minières attisent les convoitises et justifient les massacres. Lucien, l’anti-héros du livre, débarque des provinces en flammes pour rejoindre à la Ville-Pays son camarade Requiem. Lucien est un apprenti écrivain, besogneux et candide, son calepin déborde d’anecdotes, de théorèmes alambiqués et d’esquisses inachevées. Il se lie avec Mortel Combat, gardien de la caste du chemin de fer, petit-fils d’une sorcière féticheuse. Pendant ce temps, Requiem, en vrai marlou, échafaude des arnaques surréalistes en compagnie de Ferdinand Malingeau, un éditeur véreux. Après bien des épisodes picaresques, Lucien revient au Tram 83 pour écrire une pièce de théâtre qui va ébouriffer la dictature et menacer sa vie. Le chantier du train avance à pas de canetons…

Fiston Mwanza Mujila.

Si Fiston Mwanza Mujila brasse le chaos à pleines mains, sa vision est claire et sa rage se conjugue de lucidité. Le roman traverse des zones de hautes turbulences, certaines séquences sont d’anthologie, ainsi la scène du commissaire de police mélomane qui impose aux prisonniers — avant de les torturer — l’audition forcée de Bach, Mozart ou Tchaïkovski.

« Les gars qui torturaient dans les différents cachots étaient tous de petits parvenus, ramassés ça et là au cours de multiples guerre de libération. Ils étaient pour la majorité étudiants sans université, journalistes autodidactes, creuseurs, anciens enfants-soldats, têtes brûlées, affreux paresseux… »

     Avec l’ironie décapante qu’on retrouve dans le beau roman de Koli Jean Bofane, Congo Inc, Mwanza Mujila passe en revue les crimes d’état, les compromissions occidentales, la misère endémique des peuples. Poèmes, bouts de chanson, dialogues théâtraux, l’écrivain se joue des genres, fait feu de tout bois pour embraser la page. Ce roman peut dérouter, qui semble ne tenir que par le mortier du style et ne pas se soucier de la linéarité narrative, mais la langue française qu’enchante le jeune romancier est un gisement aux mille trouvailles, une langue riche, provocante, rythmée. Fiston Mwanza Mujila est un expressionniste qui tente avec les mots ce que Jean-Michel Basquiat a accompli avec les pigments : une œuvre baroque, politique, battue en brèche par la folie. « Requiem pour l’insolence. Requiem pour une vie sans préambule ». Le spectre de Dambudzo Marechera, le prodige zimbabwéen, auteur de La Maison de la Faim, foudroyé par le sida en 1985, plane sur ces pages.

Une nouvelle génération se lève. De jeunes romanciers, enfants de l'Afrique et de sa diaspora, un clavier sonore en guise de mains, s'avancent, bien décidés à faire entendre leurs partitions. Fiston Mwanza Mujila fait partie de ceux-là, avec Makenzy Orcel, Tayé Selasi, Nii Ayikwei Parkes et d’autres griots électriques. Mesdames et Messieurs les éditeurs, de l’audace, encore de l’audace, continuez à publier ces jeunes gens fiévreux, artistes jusqu’au bout des ongles, car ce sont leurs livres que nous voulons lire, ici et maintenant.

 

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Fiston Mwanza Mujila

Tram 83

Roman. Editions Métailé.

200 pages. Août 2014.

La Mécanique du Plaisir

     La liberté d'écriture n'est pas une évidence, tant de considérations extérieures pèsent sur le processus de création : les critiques, les attentes fantasmées du lectorat, les stratégies éditoriales dictées par l'air du temps. Lorsqu'un romancier fait fi de tous ces paramètres, pour déployer la trame de son imaginaire avec l'entêtement d'un rêve à bâtir, la liberté s'augmente d'un arôme sauvage, inoubliable. L'Île du Point Némo est un songe partagé, une utopie en marche.

     Nous savions déjà que Jean-Marie Blas de Roblès, depuis son recueil de nouvelles La Mémoire de Riz, en passant par le monumental Là où les Tigres sont chez eux et La Montagne de Minuit était un prestidigitateur hors pair. L'auteur a su s'inspirer de l'ingéniosité de son maître Jorge Luis Borges pour mettre au point une horlogerie narrative, qui fonctionne comme autant de pièges, de trappes, de dédales où nous avons plaisir à nous fourvoyer. La machinerie de L'Île du Point Némo est celle d'une locomotive — bielles lustrées, pistons frénétiques — nous entrainant par-delà steppes et toundras dans l'habitacle d'un wagon de première classe. En résulte une pure jouissance, qui nous ramène à nos premiers émois de lecteurs, quand Croc-Blanc nous tenait éveillés la nuit entière, ou que les pages du Comte de Monte-Cristo à peine refermées, se levait l'aube à la fenêtre.

      L’intrigue du roman est linéaire mais cette ligne est sinueuse qui s'emberlificote pour former une sparterie magistrale. Un diamant appartenant à Lady MacRae a disparu, l'Anankè, un joyau inestimable mais aussi une mystérieuse marque de chaussures retrouvées aux pieds amputés d'un cadavre. Martial Canterel, dandy toxicomane, John Shylock Holmes et son majordome le nègre érudit Grimod, Miss Sherrington, la gouvernante, se lancent à la poursuite du voleur qu'ils soupçonnent être le célèbre Enjambeur Nô. En bateau, en train, en hydravion ou en zeppelin, de Pékin à Sydney jusqu'aux confins du Pacifique, l'enquête est semée d'embûches, qui sont prétextes à des rebondissements jubilatoires.

     Le style de Jean-Marie Blas de Roblès est tenu, ciselé, le vocabulaire foisonnant et toujours précis. Les descriptions sont d'une minutie que n'aurait pas reniée Claude Simon, tandis que les paysages sont brossés avec une palette éblouissante. Les mises en abymes succèdent aux dénouements imprévus, les récits secondaires rejoignent l'intrigue principale et l'étoffent avec panache. L'ensemble est parfaitement calibré, le suspense haletant, ce qui n'empêche pas une douce anarchie de souffler sur le livre. Tout dans ce texte est question de dosage, l'ironie se mâtine d'empathie, le lyrisme sécrète le dérisoire et le formalisme ne trahit jamais le propos. Car L'Île du Point Némo, est aussi une ambitieuse entreprise théorique, qui interroge l'entité fictionnelle, l'hybridité des genres et la tradition littéraire d'Homère à Lovecraft.

© Félicien Rops. 1896. Pornokratès.

© Félicien Rops. 1896. Pornokratès.

      Certains passages sont d'une obscénité roborative qui éclate en bouquets de fleurs peccamineuses. Fétichisme en tout genre, pornographie de haute décadence, grivoiserie pince-sans-rire : tout l'attirail du stupre pour augmenter encore la fougue d'un texte qui repousse les conventions dans les cordes. N'allez pas croire pour autant que le camarade Blas de Roblès, oublie les enjeux de l'époque. L'Île du Point Némo est un plaidoyer pour la lecture à voix haute dont ferait bien de s'inspirer l'Education Nationale, doublé d'une critique de notre société, à genoux devant les idoles technologiques. Récit d'anticipation, truffé d'allusions aux XIXe siècle, ce roman total, signe l'acte de naissance d'une esthétique rétro-futuriste ou steampunk à la française.

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Jean-Marie Blas de Roblès. The gentleman farmer.

      Et j'allais oublier le rire ! L'Île du Point Némo fait sévèrement travailler les abdominaux, et il faut vous apprêter à des gondolages mémorables. C'est bien simple, en ce qui me concerne, seuls quatre auteurs m'ont fait marrer à ce point : Céline, Houellebecq, Jean-Pierre Martinet et désormais Jean-Marie Blas de Roblès.

      L'Île du Point Némo élucide une équation parfaite. Le livre qui débute par la reconstitution de la bataille de Gaugamèles avec des soldats de plomb, déploie une stratégie implacable, une audacieuse sicilienne à la Bobby Fischer. Les dernières pages, grandioses, abyssales, aux accents nervaliens, résonnent comme un orgue dans les profondeurs de l'âme. On ressort de l'échiquier, comblé d'émotions, repu d'aventures et nourri d'une érudition sans la moindre pédanterie.

    Si ce livre était un whisky, ce serait l'un de ces single malt, tourbés et méditatifs que le personnage d'Holmes s'enfile sans modération. Si c'était un vin, un Gigondas, latin et joyeux, à fleur de coteau. L'Île du Point Némo est un roman et c'est un chef-d'œuvre. Exigeant, accessible, il ferait un Goncourt idéal. Nul doute que ce livre va affoler les cadrans de la rentrée littéraire et, si ce ne sont pas les prix qui le couronnent, ce seront les lecteurs, pleins de gratitude pour un écrivain qui sait, comme nul autre, enchanter le réel.

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L'Île du Point Némo

De Jean-Marie Blas de Roblès

Editions Zulma. Roman.

458 pages. Août 2014.

 

 

 

Les Failles Lucides

« Je suis sur la vague de la nuit qui s’enlise, des mots qui perdent la mémoire, des ondes qui rétrécissent. Je m’accroche aux fumées noires de la folie qui virevolte dans les rues, ma déraison nourrie de mon désespoir semé aux quatre vents. »

      Gary Victor est l’écrivain le plus lu à Haïti. Ses compatriotes apprécient son art consommé du récit, son style lumineux et son inspiration qui puise dans le substrat profond de la culture haïtienne. En France, pour le moment, Gary Victor n’est connu que d’un cercle assez restreint de lecteurs, mais gageons que son nouveau roman, L’escalier de mes désillusions, changera la donne et offrira à cet auteur majeur l’audience qu’il mérite.

     La tragédie du séisme de janvier 2011, n’est en aucun cas pour les écrivains haïtiens, un thème imposé, encore moins un fond de commerce, c’est une exigence éthique, une objurgation à témoigner. Gary Victor choisit d’interroger le drame dans sa dimension intime, sans négliger ce qu’il révèle de l’identité collective de son pays. Le principal protagoniste du récit s’appelle Carl Vausier, romancier à succès, dont la force apparente dissimule une fragilité extrême. Le roman se déroule dans les quelques heures qui suivent le tremblement de terre, ces instants terrifiants, où la poussière des gravats, les suppliques des survivants, les râles des mourants se mêlent, tandis que les répliques sismiques interdisent de formaliser le moindre espoir. Carl Vausier attend en pleine rue, en compagnie de sa belle-mère, Man Hernande, le retour de plus en plus hypothétique de son ex-femme, Jézabel, et de sa fille Hanna. Le choc sismique provoque chez Carl Vausier une abréaction, une remontée malsaine des souvenirs enfouis et une lente anamnèse qui l’entraîne à revisiter les parts d’ombre de son passé.

      L’intelligence du dispositif romanesque de Gary Victor est imparable. Le héros du livre est écrivain, et l’écriture, en tant que modalité d’être au monde est constamment mise en abyme. Les premières pages du livre, ne sont pas sans évoquer les méditations durassiennes sur l’omniprésence de la perte, du néant, dans le processus d’écriture.

« Ainsi, il y a des récits que je n’ai pas voulu écrire. A d’autres, j’ai évité de mettre un point final, pour qu’ils puissent rejoindre seuls leurs cimetières, comme le font les éléphants. »

     Les failles de la terre convoquent les fissures de l’homme. Le roman se situe en permanence dans cette inquiétante étrangeté freudienne que Gary Victor réussit à conjuguer avec l’occultisme vaudou. Carl Vausier est foncièrement cartésien, il méprise le fatras de superstitions qui, selon lui, polluent l’imaginaire de ses compatriotes. Il est cependant contraint de constater que dans un environnement fantasmatique, l’Histoire, la politique, la sexualité prennent un contour particulier, une spécificité autochtone que l’herméneutique occidentale est incapable d’appréhender en profondeur.

« Le séisme nous broie, pas seulement avec le béton et les gravats, mais avec nos souvenirs, nos remords nés d’occasion ratées, de présents mal vécus, de futurs mal négociés »

      L’escalier de mes désillusions est une illustration remarquable du réalisme merveilleux de Jacques Stephen Alexis ou du réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez. Fantômes, ectoplasmes, divinités vaudoues, talismans, sortilèges, nécromancie, tarot : les motifs ésotériques pullulent dans le roman et constituent le prisme d’une interprétation poétique du réel. Les années de résistance à la dictature duvaliériste, la terreur des tontons macoutes et le climat délétère de la transition démocratique, les rapports entre les genres, les écueils du patriarcat, sont abordés avec finesse, comme les mailles d’une tapisserie en sang et or. Le style de Gary Victor est solide, harmonieux, ne récusant pas le lyrisme, mais toujours en quête de mesure. La langue épouse le récit comme le rabot de l’ébéniste façonne le bois. Gary Victor est un  raconteur émérite, un artisan d’art, soucieux d’accomplir un bel ouvrage. Roman de la résilience, des temporalités qui s’entrechoquent, exploration des gouffres de la psyché, romance à fleur de chair, L’escalier de mes désillusions constitue la porte d’entrée idéale pour aborder l’œuvre d’un romancier qui, comme le faisait si bien « Gabo », cherche les fragments de l’universel parmi les singularités de sa terre natale.

 

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Gary Victor

L’escalier de mes désillusions

Editions Philippe Rey

Roman

190 pages.

La marlou désenchanté

On dévore ce livre avec une hâte d’autant plus douloureuse qu’il est à la fois si mesuré et si tendu. Parfois on n’a plus l’impression de lire un roman, on jurerait que quelque chose vous arrive »

James Baldwin.

     Le roman de Charles Stevenson Wright est dédié à Billie Holiday, la reine morte, l’astre de velours noir, belle à se jeter par la fenêtre. Il a fallu près de cinquante ans pour que ce texte majeur soit traduit en français, premier volet d’une trilogie qui aurait dû propulser son auteur au rang des grands écrivains américains. Mais le destin est une fleur fanée, une mascarade douloureuse et le nom de Charles Stevenson Wright se confond aujourd'hui avec la nuit. Pourtant quel roman ! Lire Le Messager, c’est accepter de se laisser racoler par un jeune homme aussi talentueux que désinvolte, le suivre dans ses errements, ses divagations, ses débauches et ses rédemptions. Charlie est le héros du livre, le frère d’encre de l’auteur, son double de papier, son miroir brisé. Charlie est écrivain, mais l’écriture mobilise moins son temps que la lecture, le rêve et une quête existentielle aux contours flous. Charlie tapine dans les rues de New York, auprès d’hommes et de femmes. Il est métis, jeune, séraphique, ses gestes sont doux, ses yeux sont d’une tristesse désarmante. Il fait des ravages parmi les michetons de Manhattan. Avec le butin de ses passes, Charlie s’achète de l’alcool, des cigarettes, des disques de jazz et surtout du temps : du temps pour rêvasser et méditer sur le monde du haut de la fenêtre de son immeuble. Giton rimbaldien, les poches crevées, poursuivant la Grande Ourse, hustler céleste arpentant dans son uniforme — jean moulant et t-shirt blanc — les artères de New York, Charlie observe ses contemporains dans leur grandeur et leur bassesse. Charlie porte en lui les paysages de son Mississipi natal, le poids des préjugés raciaux, les souvenirs de la guerre de Corée où, jeune engagé volontaire, il a cru pouvoir se forger une destinée.

     Charlie, c’est l’Amérique qui doute, aveuglée par les néons qui ne s’éteignent jamais, l’Amérique qui titube, défoncée, traçant des pistes hasardeuses parmi les champs de béton, et les nuits hurlantes de la Grosse Pomme.

« Les enseignes de néon rutilantes et les lumières de la rue ne projettent dans cette ombre qu’un halo grisâtre ; c’est une sorte d’île noyée dans le brouillard du soir. Si vous n’êtes pas trop difficile et que ça vous est égal de rester debout, c’est un endroit idéal pour faire l’amour. »

      Charlie ressemble à Neal Cassady, le preux chevalier de la Beat Generation, mais contrairement à Cassady, il n’est ni dingue ni extraverti. Charlie est indolent, lucide et nostalgique. Ses voyages les plus extraordinaires se font au fil des nuages, au sommet des buildings, et donnent lieu à des descriptions absolument grandioses de New York, où les tours sont autant de forêts bruissantes d’ombres. Charles Stevenson Wright écrit comme en apesanteur, son style confine à la grâce, il possède un sens de l’observation rare, un rythme nerveux et faussement cool. Le grand James Baldwin ne s’y est pas trompé. La faune new-yorkaise, constituée de petits malfrats, de divas travesties, d’alcooliques à la renverse, de junkies à la remorque, croquée avec nonchalance par l’auteur, devient un peuple fabuleux dont les faits et gestes s’inscrivent dans une dimension mythologique.

« Pour moi, au bout de la route, il n’y a rien à espérer que ma propre mort et je ne la crains pas. Mais ce que je crains, c’est cet air de fatalité du présent. Que m’arrivera-t-il avant que je meure ? Que peut-il arriver lorsque tout est déjà arrivé ? »

© Gordon Parks. The Making of an Argument

© Gordon Parks. The Making of an Argument

      Il y a du Kerouac chez Stevenson Wright, pas le baroudeur qui roule des mécaniques à toute berzingue sur l’asphalte, plutôt le Ti-Jean perdu de Tristessa, ou l’albatros foudroyé de Big Sur. Stevenson Wright était un peu trop jeune pour rejoindre la Beat Generation aux côtés de Kaufman, Ginsberg ou Burroughs, un peu trop âgé et mélancolique pour le Power Flower. Il est seul. Dans l’entre-deux. La parenthèse douce-amère, où son talent s’exhale comme le vent frais et balaie les miasmes du petit jour. Beau et trouble comme un héros de Jean Genet, couronné de fumée et de jazz, Charles Stevenson Wright est notre petit prince, faussement candide, qui demande aux anges à la fenêtre de lui dessiner une raison de vivre.

 Merci aux Editions Le  Tripode pour cette traduction héroïque, en attendant, la suite de cette trilogie qui est à la littérature américaine ce que l’œuvre de Billie Holiday est à la musique : une pure mélancolie, une merveilleuse hantise.

 

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Le Messager

De Charles Stevenson Wright

Editions Le Tripode

Roman. 197 pages.

Traduit de l’anglais (américain) par Michel Averlant.

Un Poème de René Depestre : LE METIER A METISSER

LE METIER A METISSER

Partie bien étoilée de la mer caraïbe

ma vie est la métaphore et la table

des voyages couronnés de femmes aux fruits d'or.

Le corail bleu d'une île éclaire mon parcours

la vie avance avec le 
Sud qui m'écartèle

un 
Nord est mon masque et mon pupitre d'émeraude.

A chacun de mes départs sans retour la joie de vivre m'a fait un courant marin

capable de guider de nuit mes passions d'homme.

Dessiné dans le tronc d'un arbre à pain

à chaque naufrage un grand voilier

me trouve la voie navigable et le sel ami.

Dans chaque pas en terre étrangère

de nouvelles racines prolongent le chemin qui vient du pays natal.

L'acre écume de l'exil à l'esprit

le métier à métisser les choses de la vie

résiste bien aux assauts du tigre en moi.

Culbuté par la grosse houle du siècle

au feuillage musicien des mots je lave

mon époque à l'eau de ma tendresse du soir.

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René Depestre

La Rage de Vivre.

Oeuvres poétiques complètes

Editions Seghers.