Vladimir Cosma accueille Culturebox chez lui : interview

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 25/10/2014 à 12H22, publié le 23/10/2014 à 11H09
Vladimir Cosma chez lui en 2014

Vladimir Cosma chez lui en 2014

© LIONEL BONAVENTURE / AFP

Le compositeur aux plus de 300 musiques de films, mais pas seulement, nous a reçus dans son magnifique domicile parisien décoré de splendides toiles, pour un entretien à l'occasion des deux concerts qu'il donne vendredi 24 et samedi 25 octobre au Grand Rex. Rencontre avec un grand musicien, un grand monsieur du cinéma et un être exquis.

Né à Bucarest en Roumanie d’une famille de musiciens, Vladimir Cosma est tombé dans la marmite très jeune. Avec un père pianiste ainsi que conducteur d’orchestre réputé, et une mère également musicienne : les chiens ne font pas des chats. Il devient violoniste concertiste, avec deux prix du conservatoire de Bucarest, en violon et en composition. Il en a gardé un grand talent pour les mélodies et les harmonies, comme pour les arrangements. Son rêve de jeunesse : vivre de sa musique à Paris. Il arrive dans la capitale à l’âge de 22 ans. La suite, il nous la raconte…
"Le Grand blond avec une chaussure noire" : le générique
Culturebox : Vous êtes issu d'une lignée musiciens, cela a été une évidence pour vous de le devenir également ?

Vladimir Cosma : Oui, je suis fils de musiciens et d’une grande tradition musicale, puisque mon père était pianiste, chef d’orchestre en Roumanie. Mon oncle, du côté de mon père, était aussi chef d’orchestre-compositeur et ma grand-mère, toujours du côté de mon père, était élève de Ferruccio Busoni qui était, après Liszt, le pianiste et le professeur le plus important à Vienne dans les années 1910-1920. Pour moi, la musique c’est une chose qui était presque une obligation. Je n’ai pas eu beaucoup à réfléchir, puisque la musique est comme une langue. Quand vous apprenez le français, vous ne vous posez pas la question de l’apprendre ou pas. Vous êtes dans un environnement dans lequel on parle français, donc vous parlez français. La musique c’est pareil. C’est une langue, et plus tôt on l’aborde, plus facilement cela devient une seconde nature.

Quand j’étais petit, pendant la guerre de 1940, on vivait dans un tout petit appartement, presque une pièce, donc il n’y avait pas de place pour un piano. En attendant d’avoir la place pour un piano dans un appartement plus grand, mes parents m’ont apporté un violon. J’ai commencé à travailler l’instrument à l’âge de 4-5 ans, et dès mes 8 ans je donnais déjà mon premier concert accompagné par mon père. Le piano n’est arrivé que vers l’âge de 14 ans. A cette époque nous avons déménagé et nous avons eu la place pour un piano. Cela m’a permis de développer ma passion première, qui n’était pas le violon, mais la musique tout court et la composition en particulier.

Culturebox : Le violon est un instrument particulièrement difficile.

Vladimir Cosma : Oui parce que l’on n’obtient pas la note spontanément. C’est un instrument difficile, qui demande des années et des années pour en tirer des sons harmonieux. Vous devez fabriquer le son, alors qu’avec le piano la note s’obtient par les touches, plus directement. Le violon se joue sur des cordes en boyau ou en métal. Donc c’est un genre de punition pour un enfant de 4 ou 5 ans. Cela n’est possible que quand on est dans une famille de musiciens, et que les parents s’occupent de vous. Même s’ils ne sont pas musiciens, ils peuvent vouloir absolument initier l’enfant à la musique, comme une obligation presque. J’avais d'ailleurs eu un jeune élève qui venait plusieurs heures apprendre le violon tous les jours avec moi.

J’ai eu un Prix de violon et quand je suis arrivé en France, j’ai fait des tournées. Quand vous arrivez en France, on ne vous donne pas spontanément des musiques de films à écrire. Comme j’avais toute ma famille à entretenir, c’est le violon qui m’a sauvé.
Vladimir Cosma en concert au Grand Rex en 2013

Vladimir Cosma en concert au Grand Rex en 2013

© URMAN LIONEL/SIPA

Culturebox : Comment êtes-vous arrivé à la musique de film ?

Vladimir Cosma : Je n’ai jamais pensé dans ma jeunesse, même dans mon éducation, à la musique de film en particulier. La musique de film n’est pas un genre à part. La musique, c’est de la musique. Quand vous apprenez la composition, vous ne l’appréhendez pas spécifiquement pour un ballet, par exemple. Donc la musique de film, je n’y ai jamais pensé. En Roumanie, mon pays d’origine, il n’y avait pas beaucoup de films et c’étaient plutôt des films de propagande. Mais en venant en France, en essayant de travailler, à orchestrer, j’ai rencontré des grands musiciens français comme Claude Bolling ou Michel Legrand avec lesquels j’ai commencé à travailler. Eux travaillaient pour le cinéma entre autre. Et je suis devenu notamment l’assistant de Michel Legrand pendant 7 ans et c’est comme cela que je me suis plongé dans l’univers du cinéma. A cette époque, j’allais voir des films dans le quartier latin ou à la Cinémathèque, où étaient projetés 3 ou 4 films par après-midi, afin d’enrichir ma culture musicale. C’est ainsi que j’ai commencé à m’initier à la musique de films et aux musiciens de cinéma.

Il y a des musiciens pour le cinéma que j’appréciais et que je connaissais en dehors du fait qu’ils écrivaient de la musique de film. Michel Legrand est un musicien extraordinaire, ou Claude Bolling, Mancini. Ce sont des compositeurs tout court.

En Russie et en Roumanie, on avait beaucoup de cinéma soviétique. Des films d’Esenstein par exemple. Les musiques étaient écrites par Chostakovitch ou Prokofiev, c’étaient des grands compositeurs qu’ils fassent de la musique de films ou pas. Cela ne changeait rien à leur valeur.

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Culturebox : Vous avez beaucoup écrit pour la comédie. Est-ce un genre avec lequel vous avez des affinités ?

Vladimir Cosma : J’ai écrit pour la comédie parce que le hasard m’a donné la chance d’arriver dans le cinéma par Yves Robert. J’ai commencé ma première musique de film avec "Alexandre le bienheureux" qui est un film extraordinaire, hors ses qualités filmiques et son sujet. Il y avait beaucoup de nouveaux talents dedans : premier film de Philippe Noiret, de Marlène Jobert, première apparition de Pierre Richard qui joue un petit rôle, Carmet aussi a explosé dans ce film, alors qu’il n’était pas connu. Et puis il y avait moi. Yves Robert aimait beaucoup donner sa chance à quelqu’un, repérer des nouveaux talents. Donc c’était une comédie, qui a ouvert une collaboration, longue, exclusive et totale, puisque j’ai composé toutes ses musiques de films, jusqu’à son dernier, en passant par "Le Grand blond avec une chaussure noire", "Un Eléphant ça trompe énormément", "On ira tous au paradis", "La Gloire de mon père", "Le Château de ma mère", "Le Bal des casse-pieds"… C’est le seul metteur en scène avec lequel j’ai eu une collaboration qu’on peut comparer aux collaborations entre Rota et Fellini, Sergio Leone avec Ennio Morricone…

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J’ai travaillé aussi de cette manière avec Claude Pinoteau, depuis le moment où on s’est rencontré avec "La Boum", j’ai fait tous ses films. Sinon j’ai eu de grandes collaborations suivies mais pas exclusives. J’ai fait dix ou douze films avec Claude Zidi. Parfois, il prenait aussi d’autres compositeurs, puis il revenait me chercher. Même chose pour Gérard Oury. Une collaboration très importante pour moi, mais qui n’est pas exclusive : "Rabbi Jacob", "L’As des as", "Le Coup du parapluie", mais de temps en temps il prenait quelqu’un d’autre.

"Diva" : Balade sentimentale

Culturebox : Quels sont vos critères pour accepter un film ?

Vladimir Cosma : J’accepte souvent un film par rapport à une collaboration passée. Quand quelqu’un comme Yves Robert ou Gérard Oury, Francis Weber, pour lequel j’ai beaucoup travaillé, viennent vers moi, je ne vais pas leur dire "attendez, je vais lire le scénario et je verrai après". La question ne se pose pas. Mais la question se pose pour des premiers films. C’est dans ce genre de collaboration que l’on peut se poser ce genre de question. Mais avec l’expérience, je me suis rendu compte que je ne suis pas suffisamment capable de juger en lisant un scénario la qualité de ce que cela va donner. Je me suis trompé une ou deux fois en refusant des films qui par la suite sont devenus très importants. Parfois je n’ai même pas refusé. Par exemple quand on m’a proposé "Diva" de Jean-Jacques Beneix, je n’ai pas immédiatement senti le film qu'il est devenu. Le sujet est une chose et le traitement une autre. Je l’ai fait aussi par amitié, parce que je connaissais Jean-Jacques Beneix, puisqu’il a été l’assistant de Claude Zidi pendant des années et que nous sommes rencontrés souvent. 

"Un Eléphant ça trompe énormément" : "Hello Marylin"

Culturebox : Vous ne vous êtes pas arrêté à la musique de film, vous avez écrit des symphonies, même un opéra. Est-ce que les approches sont différentes ?

Vladimir Cosma : Profondément, dans la substance musicale, dans ce que je veux exprimer dans la musique, il n’y a pas de différence. Je ne transforme pas ma façon d’écrire ou ma sensibilité. Elle ne va pas se transformer parce j’écris une musique de film ou un opéra. Même si les formes ne sont pas les mêmes. Au cinéma, vous aller exprimer des pièces courtes. Il faut une concision, puisque vous avez rarement l’occasion de vous exprimer plus d’une minute, ou 80 secondes, avec certains changements, et en tenant compte d’un tas de paramètres, les dialogues, les bruits de voitures… Cela vous oblige à une rigueur particulière, mais dans la substance c’est fondamentalement pareil. Par exemple dans "La Ballade sentimentale" de "Diva", c’est une pièce de musique à part entière. Ou dans le cas de la chanson de "La Boum", c’est une chanson comme une autre.

Depuis des années, je reprends mes musiques de films pour les retravailler afin de leur donner une forme plus construite, parce que je sens que cela vaut la peine pour certaines pièces. Donc je fais un peu ce que faisaient des grands compositeurs comme Bizet. Dans "L’Arlésienne", par exemple, Bizet partait d’une musique écrite pour la scène, adapté d’un texte de Daudet que tout le monde a oublié. Puis il a transformé ces pièces en morceaux symphoniques, en les développant, les reconstruisant, pour donner des musiques de concert à part entière. Elles font partie des chefs-d’œuvre de Bizet. A chaque fois que Chostakovitch composait une musique film, il la retravaillait après dans une forme plus symphonique. Prokofiev faisait de même, mais tout le matériel de base demeure dans la musique de film. Donc la forme, la construction sont différentes, mais je travaille depuis une vingtaine d’années justement pour construire ces musiques pour concert, afin qu’elles soient autonomes, jouées sans projeter de film. Ce qui justifie les deux concerts du Rex, mais également celui que je vais donner le 25 novembre au Kremlin, ou celui d'il y a 15 jours à Bucarest. Cela me permet d’écrire cette musique différemment.

Culturebox : Vous introduisez régulièrement des instruments traditionnels dans vos compositions, d’où vous vient ce goût ?

Vladimir Cosma : C’est Anton Karas dans "Le Troisième homme", avec la cithare qui pourrait être à l’origine, du moins est-ce de là que je suis parti. Toute sa musique tourne autour d’un instrument et pas seulement d’un thème. Après il y a eu "Jeux interdits" de René Clément, avec la guitare de Narciso Yepes, sur toute la longueur du film. Ce n’est donc pas une musique descriptive. C’est une musique qui donne une couleur à tout le film. Dans "Le Troisième homme", que cela soit une scène d’amour, une poursuite… c’est toujours le même thème avec le même instrument.

"Salut l'artiste" : le thème à l'harmonica par Toots Thielmans

Je me suis donc dit qu’il serait intéressant de donner une couleur à chaque film, que cela soit par un instrument ou un groupe d’instruments. Par exemple dans "On ira tous au paradis" j’ai utilisé quatre saxophones pour identifier l’amitié qui unit les quatre personnages du film, imaginant qu’ils étaient amateurs de jazz dans leur jeunesse. Dans "Salut l’artiste" j’avais l’harmonica de Toots Thielmans, dans "Un Eléphant ça trompe énormément" j’ai pris un piano avec des bruits de vagues et de mouettes… Cest la même chose pour la flute de pan dans "Le Grand blond avec une chaussure noire", alors que dans le scénario, il était indiqué, "pastiche du thème de James Bond" lorsque Pierre Richard descend les escaliers, l’acteur jouant un faux espion. C’est d’ailleurs peut-être de là que vient le phénomène de la World Music, étant la première musique mélangeant des thèmes populaires avec des instruments traditionnels, des orchestrations symphoniques ou plus pop.

Mais quand j’ai une idée instrumentale, je ne la reprends jamais pour ne pas me répéter.

Vladimir Cosma : deux concerts événement
Avec l'Orchestre National de Belgique, 75 choristes, des solistes prestigieux, Natasha St-Pierre et des invités surprise
Vendredi 24 et samedi 25 octobre à 20h00
Programme : "Les Aventures de Rabbi Jacob", "Diva", "La Boum", "Le Grand blond avec une chaussure noire", "Inspecteur la bavure", Le Jouet", "L'Aile ou la cuisse", "Le Dîner de cons", "La Gloire de mon père", "Michel Strogoff", "L'Etudiante", "La 7e cible", "La Chèvre"...
Grand Rex , 1 boulevard Poissonnière, 75002 Paris
Places de 32 à 115 euros
Réservations : http://www.legrandrex.com/home.php