Jamala, Tatare de Crimée, gagne l'Eurovision avec "1944" : histoire et polémique

Par @Culturebox
Mis à jour le 15/05/2016 à 16H09, publié le 15/05/2016 à 13H14
Jamala interprète sa chanson "1944" après l'annonce de sa victoire de l'Eurovision le 15 mai 2016 au matin.

Jamala interprète sa chanson "1944" après l'annonce de sa victoire de l'Eurovision le 15 mai 2016 au matin.

© Martin Meissner/AP/SIPA

Susana Jamaladynova, dite Jamala, une Tatare de Crimée, péninsule ukrainienne annexée par la Russie en 2014, a remporté le concours de l'Eurovision dans la nuit du 14 au 15 mai à Stockholm. Sa chanson "1944", consacrée à la tragédie vécue par son peuple lors de la déportation stalinienne est aussi inspirée de l'histoire de sa propre arrière-grand-mère. Vives réactions en Russie aujourd'hui.

Quel suspense, dans la nuit du 14 au 15 mai, lors de l'annonce des résultats de l'Eurovision 2016 ! Dans un final mouvementé, l’Ukraine parvient à dépasser aussi bien l’Australie qui a remporté les suffrages des jurys professionnels (qui comptent pour la moitié des votes) que la Russie avec laquelle elle est au coude à coude dans le vote du public ! Et c'est surtout ce duel qu'on retiendra in fine, celui certes artistique (la Russie était favorie des parieurs) mais évidemment également diplomatique.  

La chanson avait fait polémique bien avant le début du concours 

La chanson de Jamala choisie par l'Ukraine pour l'Eurovision, "1944", avait été officiellement autorisée à participer au concours 2016 après une intense polémique en Russie liée à son contenu, évoquant la déportation par Staline des Tatars de Crimée. En mars, le communiqué de l'UER (Union européenne de radio-télévision), organisatrice du concours,concluait que le titre et les paroles de la chanson ne contenaient pas de message politique et donc que celle-ci ne violait pas le règlement du concours.

Inspirée par les souvenirs de son arrière-grande-mère, déportée de la péninsule en 1944 avec la quasi-totalité des autres Tatars, la chanteuse ukrainienne a écrit elle-même cette chanson. "Je voulais faire une chanson sur mon arrière-grande-mère Nazalkhan et les milliers de Tatars de Crimée qui n'ont jamais pu retourner en Crimée, sur l'année qui a changé leurs vies à tout jamais", avait expliqué cette chanteuse brune et svelte de 32 ans lors d'un entretien accordé à l'AFP en février.

Du 18 au 20 mai 1944, la quasi-totalité des Tatars de Crimée, peuple musulman d'origine turque alors accusé par Staline d'avoir collaboré avec les nazis, ont été entassés dans des wagons de marchandises et déportés, la plupart en Asie centrale où la moitié d'entre eux sont morts en raison de conditions de vie très rudes. Parmi eux se trouvaient l'arrière-grande-mère de Jamala avec ses quatre fils et sa fille. Son mari combattait alors les nazis dans les rangs de l'armée soviétique. La famille a été "enfermée dans un wagon de marchandises, comme des bêtes, sans eau, sans nourriture et expédiée vers l'Asie centrale", raconte l'artiste. Rien que pendant ce voyage, environ 8.000 personnes sont mortes de soif et de la typhoïde, dont un enfant de l'arrière-grande-mère de Jamala. La fille de Nazalkhan est décédée et "son corps a été jetée du wagon comme une ordure", dit-elle.

Il ne reste plus rien de ces Tatars de Crimée : "j'avais besoin de cette chanson pour leur rendre hommage"

"J'avais besoin" de cette chanson "pour me libérer" de cette douleur et rendre hommage à "ces milliers de Tatars de Crimée" dont il ne reste plus rien, "même pas de photos", confie la chanteuse, cantatrice de formation devenue une star du jazz en Ukraine. Elle raconte avoir écrit sa chanson, qui démarre avec une phrase choc - "Ils viennent dans vos maisons pour tous vous tuer" - "en état d'impuissance" après l'annexion de la Crimée en mars 2014, insistant sur sa volonté de la "faire entendre" en Occident.

Les Tatars de Crimée, qui n'ont commencé à retourner dans la péninsule qu'après la chute de l'URSS en 1991, ont été horrifiés de la voir annexée par  la Russie et y restent majoritairement opposés. Depuis l'annexion, des militants tatars ont été placés en détention ou ont vu leurs domiciles perquisitionnés, et des dirigeants de la communauté ont été interdits d'entrée sur ce territoire par Moscou. En avril, la justice russe a également classé en tant "qu'organisation extrémiste" l'assemblée des Tatars de Crimée, le Medjlis. Les abus visant les Tatars ont été dénoncés notamment par l'ONU, les  Etats-Unis et le Parlement européen.

La Russie dénonce une victoire politique

Le président ukrainien Petro Porochenko a salué dimanche "l'incroyable" victoire de la chanteuse. "Oui !!!" a-t-il tweeté. "Une prestation et une victoire incroyables ! Toute l'Ukraine vous adresse un grand merci, Jamala".

En revanche, le triomphe de Jamala a été sans surprise mal accueilli en Russie, où plusieurs voix se sont  élevées pour dénoncer une victoire "politique" aux dépens du candidat russe. Grand favori des parieurs, le Russe Segueï Lazarev a échoué à la troisième place. "Ce n'est pas la chanteuse ukrainienne Jamala et sa chanson "1944" qui ont remporté l'Eurovision 2016, c'est la politique qui a battu l'art", a déclaré aux agences russes le sénateur Frantz Klintsevitch, qui a appelé au boycott par la Russie du prochain concours Eurovision, qui sera organisé en Ukraine. Pour le président du comité des Affaires étrangères du Sénat, Konstantin  Kossatchev, "c'est la géopolitique qui a pris le dessus". Victoire de l'Ukraine, défaite de la Russie : le tabloïde à grande diffusion Komsomolskaïa Pravda publie sur son site un article intitulé "Comment le jury européen a volé la victoire de Lazarev", dans lequel il demande l'annulation des résultats en raison du contenu "politique" de la chanson de Jamala.