Jungle : rencontre avec les nouveaux sorciers de la soul-pop britannique

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 11/07/2014 à 19H18, publié le 30/05/2014 à 19H50
Jungle, avec, dominant la situation à l'arrière du véhicule, ses leaders T (à gauche) et J (à droite).

Jungle, avec, dominant la situation à l'arrière du véhicule, ses leaders T (à gauche) et J (à droite).

© XL Recordings

Jungle est un duo londonien auteur d'une soul-funk-électro-pop voluptueuse et entêtante comme on n'en avait pas entendue depuis des lustres. Resté longtemps mystérieux, en dépit d'un buzz underground démarré l'été dernier, l'animal bicéphale sort enfin de sa tannière avec un album publié lundi 14 juillet et un Live à We Love Green à revoir sur Culturebox jusqu'au 18 juillet. Rencontre.

Un mystérieux duo
Jungle avance masqué. L'image publique des deux musiciens, qui se font appeler "J" et "T", est proche de zéro. Tout juste sait-on qu'ils viennent de Shepherd's Bush, un quartier de l'ouest de Londres.
 
Les clips remarquables de simplicité qui ont accompagné depuis une dizaine de mois la publication de chaque nouvelle chanson, se sont chargés d'épaissir le mystère. Etait-ce eux, les deux danseurs roller-skaters en survêtement vert, évoluant avec une classe folle sur "The Heat" ? Non. Pas plus que ne l'était l'incroyable héroïne de la première vidéo qui a lancé le buzz l'été dernier : celle de "Platoon", où explosait le talent précoce de la petite championne de danse hip-hop B-Girl Terra, âgée de 6 ans.
 
Irrésistible pour les hanches
Le dernier clip en date, "Busy Earnin'" et sa magnifique chorégraphie de groupe, achevait de nous convaincre de deux choses :"J" et "T" ne sont jamais dans leurs vidéos et ces gars-là aiment sincèrement la danse.

Logique. Jungle propose en effet une musique irrésistible pour les hanches, de celle qui fait onduler et remuer en souplesse plutôt que sauter dans tous les sens bras en l'air. Une musique chaude, voluptueuse et soyeuse, faite pour la parade amoureuse et pour l'amour tout court.

Sur scène, "J" et "T" ne se mettent pas non plus en avant : où sont-ils parmi les cinq musiciens et deux choristes qui font grimper le mercure au Nouveau Casino (Paris) le 6 mai dernier ? Entourés de deux percussionnistes et d'un multi-instrumentiste, ils ne tiennent pas en place : au micro, à la basse, à la guitare et aux claviers, alternativement. En Live, Jungle prend une autre dimension. Moins électronique, plus organique, tous rythmes et voix au premier plan.
 
Une semaine plus tard, ils sont enfin face à nous : Josh, dit "J", grand gaillard à catogan et regard bleu, souvent défiant, est celui qui prend le plus de place. Son complice Tom, dit "T", roux et posé au regard profond, est moins volubile mais plus limpide lorsqu'il s'exprime. Les deux complices ont tout deux 25 ans et sont en phase, du genre à terminer régulièrement la phrase de l'autre.
Tom et Josh de Jungle sur scène au festival We Love Green le 1er juin 2014.

Tom et Josh de Jungle sur scène au festival We Love Green le 1er juin 2014.

© Laure Narlian / Culturebox
 
Pourquoi avez-vous entretenu le mystère sur vos personnes tout ce temps ?
Josh : Ce n'était pas vraiment intentionnel. Nous avons posté nos vidéos et les photos qui faisaient office de pochette, comme celle des deux danseurs de "The Heat" sans réaliser que les gens allaient prendre ces personnes pour le groupe. Et puis, l'image est un truc d'ego, et dans le groupe il n'y en a pas.
Tom : l'absence d'image publique rend notre processus créatif plus pur, plus simple. Nous n'avons jamais voulu nous cacher du public mais nous considérons que la musique est plus importante que nos petites personnes.
 
Qui fait quoi dans votre tandem ?
En chœur : c'est symbiotique, tout le monde fait tout. Nous écrivons tous les deux, nous composons tous les deux et nous chantons tous les deux.
Josh : il n'y a pas de lead-singer, nous sommes à égalité. Nous n'essayons jamais d'être meilleur que l'autre. On essaye juste de donner le meilleur de nous-mêmes pour Jungle. Ce groupe est un collectif d'idées et le fruit d'une amitié plus qu'une affaire d'individus.

Comment expliquez-vous cela ?
Tom : nous avons grandi ensemble, nous sommes comme frères.
Josh : à l'âge de 10 ans, ma famille a emménagé à côté de chez Tom à Shepherd's Bush. A cet âge, tu veux voir du monde, jouer avec les autres. J'ai donc sauté le mur et j'ai demandé si on voulait de moi, c'est comme ça qu'on s'est connus. C'est très facile de se faire des amis quand on a 10 ans. Puis la musique est entrée dans nos vies et nous avons toujours partagé depuis nos expériences musicales, qu'il s'agisse de chansons, d'albums ou de concerts.
A quel moment avez-vous commencé à prendre la musique au sérieux ?
Josh : jamais ! (rires)
Tom : Josh était dans un groupe à 14 ans, nous voulions être dans un groupe comme les Libertines (au final, ils seront tous deux dans un groupe de post brit-pop méconnu vers 2011, baptisé Born Blonde, comme nous l'avons découvert ultérieurement NDLR)

Qu'écoutiez-vous ensemble, plus jeunes, quels sont les artistes que vous chérissez le plus ?
Josh : En tant qu'individus il y en a sûrement, mais en tant que Jungle, il n'y en a pas car sinon cela serait du copiage. Quand tu écris de la musique, en écouter d'autres te trouble, je préfère ne pas en écouter.
Mais tu peux être inspiré par des tas de choses sans les copier, il faut aussi rendre hommage à ceux qui vous on précédé !
Tom : je me souviens que nous nous retrouvions tous les deux sur "Grace" de Jeff Buckley par exemple, dont la voix est incroyable. Plus jeunes, on aimait aussi "Californication" des Red Hot Chili Peppers, pour le son de la guitare.
Josh (calmé) : le problème c'est que la liste est interminable ! (rires) Mad Villain par exemple. Je n'ai jamais entendu de production comme ça.
Tom : Justice, leur premier album était excellent. Air, aussi, j'ai tellement aimé "Moon Safari" !
Josh : quelqu'un a un jour comparé Jungle à cet album de Air, on a été tellement fiers ! (consultant la liste de son smart-phone) : alors Arcade Fire, J-Dilla, Caribou, Dam Funk, Snoop Dogg…
Tom : Chance The Rapper, sa mixtape "Acid Rap" est géniale ! Gonzales, aussi, que nous avons vu en concert. Et Tyler The Creator…
 
Comment définiriez vous votre style ?
Tom : On ne préfère pas. C’est comme  pour les paroles, mieux vaut ne pas expliquer ce qu’elles veulent dire pour laisser les gens décider par eux mêmes, sinon cela fermerait leur esprit. Pareil pour le style musical. Si je te disais que c’est un album de hip-hop tu ne l’écouterais pas de la même façon.
Josh : si tu me dis que c’est un album de metal ? Cool, ça me va. Nous sommes heureux de ce que nous avons fait mais nous ne savons pas ce que c’est. Ca peut sonner électronique, ça peut sonner pop, hip-hop, ca sonne un peu jazz, un peu rock par moments, et même Motown, il y a du funk, du hip-hop west coast, il y a des influences brésiliennes ici et là, et même quelques échos asiatiques.
Tom : Quand les gens mettent une étiquette sur la musique, c’est juste une façon pour eux de la comprendre. Si quelqu’un pense que c’est un disque de soul, ca me va. Si ça leur permet de faire le chemin neurologique pour comprendre le disque…
Parlons de vos clips vidéo. Qui en a eu l'idée?
Tom : ils ont été réalisés très simplement. Aujourd'hui, les clips ont tendance a être sur produits, léchés, ils sont dénués de pureté d'émotion, de pureté de pensée, les idées sont noyées dans l'obsession de capter l'attention du public à tout prix. Notre idée, c'était de présenter l'émotion de nos chansons de la façon la plus simple possible. Et pour nous, la façon la plus naturelle de l'exprimer était par la danse. Ces danseurs sont tous remarquables, on n'a quasiment pas eu besoin de leur donner de directives, ils ont interprété librement notre musique. Ce qui me réjouit le plus dans ces vidéos, c'est que je pourrais les regarder dans 50 ans, je sais que j'aurais toujours ce même afflux d'émotion.
Connaissez-vous les danseurs personnellement ?
Tom : oui, ils font partie de la famille Jungle. Ce sont au moins des amis d'amis. Pour "Busy Earnin", nous ne connaissons pas tous les danseurs, mais il y a quatre ou cinq Français dans cette chorégraphie de groupe.

Vous avez composé l’album en studio tous les deux. Comment vous y êtes vous pris pour transposer le disque en version live ?
Josh
 : Lorsque nous enregistrons, nous avons tendance à faire les choses de façon un peu abstraite. Quand on les écoute, on peut avoir l’impression que ce sont des chansons pop, assez faciles, mais le processus pour y arriver est chez nous très expérimental. La caisse claire, par exemple, peut être en réalité le son de bouteilles de soda. Tu peux avoir plein de différents sons de caisses claires.
Tom : mon son de caisse claire favori est sur "Lemonade Lake". Dans le studio nous avions une machine qui fait un son incroyable quand tu tournes le bouton : ca fait "tchoung-tang". On l'a fait sonner en caisse claire.
Josh : si on avait dû amener sur scène tous les sons que tu entends sur le disque, il aurait fallu amener une porte pour le solo de "Drops", ou du sable parce qu’on a enregistré des pas dans le sable pour "The Heat". Sur "Drops", il y a tellement de lignes de basse les unes sur les autres, que si tu veux la refaire proprement sur scène il te faudrait sept guitaristes classiques. Du coup, on a du repartir de zéro et tout réapprendre de sorte de pouvoir jouer les morceaux sur scène.
Tom : Ca a été un gros challenge pour nous. Nous voulions avoir beaucoup de musiciens sur scène, comme Arcade Fire; nous souhaitions ce genre de mentalité de groupe.

Qu'est ce qui vous rend le plus heureux dans cette aventure ?
Josh : je serai heureux si j'ai quarante-cinq ans, une femme et des enfants, et que chaque jeudi soir je peux aller chez Tom et jouer dans son jardin. C'est ma conception du bonheur.
Tom : si rien de tout cela n'existait, si je ne parlais pas avec vous maintenant, et que Jungle n'existait pas, je serais quand même en train de faire de la musique avec Josh. C'est ce qui nous rend heureux.

Le Live de Jungle à We Love Green du 1er juin est à revoir sur Culturebox jusqu'au 18 juillet.

Jungle est en concert vendredi 18 juillet aux Vieilles Charrues (Carhaix) et samedi 1er novembre au festival Pitchfork (Paris)

Le premier album de Jungle est publié le 14 juillet chez XL Recordings