Ephemerals et les fantômes de la Soul

Par @Culturebox
Publié le 17/07/2016 à 14H30
Ephemerals sur scène à Beauvais

Ephemerals sur scène à Beauvais

© Laurent Hakim

Après un premier album "Nothing is easy" remarqué en 2013, au succès confirmé par "Chasin ghosts" au printemps 2015, le groupe de soul anglais Ephemerals s'émancipe pour de bon. Il symbolise a la fois le retour d'une Soul music aux accents vintage, et la difficulté à s'installer dans une production musicale en plein bouleversement. Culturebox l'a rencontré à Beauvais, lors des Scènes d'été.

Le saxophoniste est d'abord entré discrètement sur scène. Pendant qu'il entonnait seul les premières notes de "Keep on", l'un des morceaux phares du dernier album d'Ephemerals, le batteur s'est glissé derrière son kit, et avec le bassiste ils ont installé le groove, rejoints bientôt par les trois autres musiciens du groupe. C'est alors que le chanteur Wolf est venu placer cette voix éraillée juste ce qu'il faut, et voilà que la Soul music a commencé a réchauffer une place de Beauvais légèrement rafraîchie par le vent du soir, et un peu désertée jusque là par le succès très modeste d'un groupe de rock en 1ère partie.

Révélé en 2013 par le single "You make us change", Ephemerals a bientôt eu droit aux clubs de jazz parisiens les plus en vue, Sunset-Sunside et New Morning, Le groupe s'est aussi fait connaître avec un bouquet d'autres mélodies extraites de leur 1er album, chantées ou instrumentales, telles "Oligarch" ou "Six days a week", ou encore "Things".

 

"C’est un peu dingue de s’appeler "Ephemerals" (les éphémères) aujourd’hui", remarque Nicolas Hillmann, dit Nic, créateur du groupe, auteur-compositeur et guitariste. A l’époque ou j'ai créé le groupe, je venais de finir avec mon ancienne formation (Hannah Williams and the Tastemakers) et je ne savais pas où me mènerait la nouvelle aventure… et aujourd’hui on prépare notre troisième album !"

Tout est allé très vite pour Ephemerals au printemps 2013. A commencer par la naissance du groupe, en région parisienne. Tout a démarré par un coup de coeur pour la voix du chanteur, la pièce manquante du puzzle Ephemerals.

"Ce soir-là, raconte Wolfgang Valbrun, alias Wolf, le chanteur, je jouais a Guyancourt (Yvelines) avec mon groupe Marvellous, en première partie du groupe de Nic. On a bu quelques verres ensemble à la fin du concert, c’est la que Nic m’a dit : « Hey tu veux pas venir faire un album à Londres ? T’es partant ? », voilà ça s’est fait comme ça… ".
Ephemerals sur scène à Beauvais. © Laurent Hakim

A lui seul, Wolf, franco-américain d'origine haïtienne, ressemble a un condensé de Soul : le visage séducteur et les intonations soyeuses d'un Al Green, et les envolées puissantes et rauques d'un Charles Bradley...."J’adore quand les gens me comparent a des légendes, mais pour l’instant je n’en suis pas là, tempère modestement Wolf. Tellement "Al Green", pourtant, que le destin du chanteur d'Ephemerals aurait pu se calquer sur cette légende de la Soul... Au milieu des années 70, Al Green raccrochait soudainement son micro de crooner, et embrassait la vocation de Pasteur après un drame personnel.

"A un moment de ma vie, raconte Wolf, je suis parti au Venezuela, et je suis revenu en France pour une femme… qui finalement m’a quitté ! J’ai alors envisagé de devenir moine ! C’est sûrement grâce à la musique que je fais vraiment quelque chose de ma vie aujourd’hui…"

A l'image de la rencontre entre Nic et Wolf, l'avènement du premier album a été lui aussi très rapide, une fois entré en studio, à Londres. "Pas de répétition préalable, des musiciens que je ne connaissais pas, et moi parachuté dans un autre pays, se souvient Wolf. Les chansons étaient essentiellement dans la tête de Nic, mais rien n’était posé, il n’y avait pas de partitions, juste les paroles pour moi… et puis on est entrés en studio, pour une seule journée de répétition et tout de suite derrière trois jours d’enregistrement. Et pour le 2e album c’était quasiment la même chose!".

 

Accents vintage et confessions impudiques

S'il n'était en grande partie anglais (cinq musiciens sur sept), et né il y a seulement trois ans, on pourrait croire Ephemerals tout droit sorti de Memphis ou de Detroit, d'un de ces labels - Stax ou Motown - de la riche époque de la Soul et du Rhythm'n blues au début des années 60.

Porté en effet par un groove aux accents vintage, le groupe distille des textes bien plus contemporains et différents des grandes histoires d'amour familières de la Soul. Les chansons d'Ephemerals sont parfois bien plus graves, abordant des thèmes tels que la dépression et ses "fantômes", ou la solitude. Des thèmes inspirés - en partie - depuis le deuxième album par la propre histoire du chanteur Wolf.

"Je suis parti des Etats-Unis a 14 ans, en France j’ai vagabondé avec ma mère, et a partir de 18 ans un peu tout seul… J'ai très longtemps lutté contre la dépression, confie Wolf, et quand j'ai reçu les chansons du 2e album "Chasin Ghosts", c'était étonnant pour moi d'être confronté à certains thèmes qui m'étaient autant familiers, tels que la solitude... Si je chante tel que je chante c'est aussi parce que je suis impudique avec mes émotions et ça ne me gène pas de raconter ce qui m'arrive, et c'est très agréable d'avoir quelqu'un comme Nic qui écoute et assimile cela. Donc le 2e album me ressemble plus que le 1er, même si le disque reste un décor créé par Nic".

 

"Tout le monde pense que je suis complètement extraverti, poursuit Wolf, que sur scène je parle naturellement au public, alors que je suis aussi quelqu'un qui aime rester chez lui, au lit, sans sortir ! Je peux être aussi très introverti ! Quand je regarde le public, je regarde dans le vide car les gens m'intimident, et du coup je cherche le regard des musiciens car c'est la que je sens le soutien. Quand tu es sur scène, quels que soient les incidents de jeu, les seules personnes que tu as avec toi c'est ton groupe, et si tu perds ce lien tu perds tout..."

Sur scène, les Ephemerals sont à eux seuls un medley... Côté look d'abord : il y a Damian Molean-Brown le trompettiste, allure de dandy, costume trois pièces impeccable... Nic Hillmann, le guitariste compositeur, et sa barbe travaillée de hipster anglais... Ou encore Wolf, le chanteur vêtu d'une chemise-boubou jaune et bleue, probable référence à ses origines haïtiennes...

Le batteur Jimi Needles lui aussi a fait un effort vestimentaire, mais en coulisses il a averti : "Je ne tiendrai pas comme ça tout le concert, à un moment je vais dire : pouce ! Je tombe la veste !". Sa pulse métronomique, adossée a une basse ronde et puissante, est la garantie d'un groove décidé. Batteur de soul, mais aussi DJ de Hip-hop dans les clubs de Londres... Jimi symbolise un autre medley d'Ephemerals: la rencontre entre de nombreuses influences musicales. Et le refus d'être cantonné à un style trop réducteur.

"Jimi notre batteur, et moi même, dans nos propres groupes avons écouté d’abord du hip hop, et puis après on s’est tournés vers la Soul, explique Nic. Avec le 1er album d'Ephemerals "Nothing is easy", on était dans la Soul music pure. Ce qu'on fait c'est de la soul bien sur, mais je ne veux pas la réduire a de la "soul Londonienne". je suis juste un compositeur qui veut faire ses propres albums avec ses musiciens".

Une diversité d'influences confirmée par Wolf le chanteur. "Ma mère écoutait de tout, se souvient-il, j’ai toujours tout entendu a la maison, du rock, du funk... mais durant mon adolescence j’ai plutôt écouté du rock dur : Systeme of a down, Slipknot, Korn.... Ensuite, je suis passe au reggae de Bob Marley. Et j’ai vraiment découvert la soul assez tard".

Les derniers dans la "chaîne alimentaire musicale"

Sans le savoir, Nic Hillmann a dressé un portrait d'Ephemerals des le 1er album, au travers de deux tubes du groupe: "Life is good" (La vie est belle) et "Nothing is easy" (Rien n'est facile). Un medley, là encore. Le mixage entre le plaisir de jouer et la difficulté d'en vivre. "On bosse ensemble sur scène ou en studio, c’est ça le principal. Et c’est une fête quand on se retrouve ainsi" se réjouit Nic, tandis que Wolf assume une vie d'artiste encore précaire, malgré la percée du groupe.

"Ma vie de musicien, c’est plutôt une vie de saltimbanque… J’ai l’impression de vivre au jour le jour, je ne gagne pas des mille et des cents, je n'ai pas de statut d’intermittent ni des cachets qui tombent, pas de propositions qui affluent… Faire tourner 7 musiciens, ça coûte cher, beaucoup de salles de concert ne sont pas prêtes à mettre de l’argent … Et au final dans la « chaîne alimentaire musicale », le musicien est le dernier à être payé ! Auparavant il y a la production, le label, le manager… On vient de faire début 2016 une première tournée européenne, je me suis dit : Waouh ! Et au final, je suis retourné au resto, et j’y fais mes 30 heures par semaine…".

Wolf n'a donc pas quitté son job, dans un restaurant de burgers du 11e arrondissement de Paris. Et il concilie autant qu'il le peut sa carrière de chanteur qui avec le succès grandissant réclame de plus en plus de disponibilités. Une "schizophrénie" à laquelle vient de renoncer le Français Thierry Lemaitre, 29 ans, nouveau saxophoniste ténor du groupe. Sans langue de bois...

"Je suis arrivé dans ce groupe un peu par hasard, explique-t-il, et j’ai tout de suite pensé que des Anglais qui s’exportaient comme ça – notamment en France – cela relevait d’une grosse production, mais je me suis rendu compte que c’était encore très compliqué. Les musiciens sont les derniers a être payés, même s’ils sont au centre de la performance. Le groupe Ephemerals grossit – on va devoir embaucher un 2e manager – et donc il y a de plus en plus d’intermédiaires, on pourrait penser qu’on est riches mais pas du tout ! On a même du mal a être payés ! Et c’est vrai dans beaucoup de groupes. les producteurs sont plus des commerciaux que des mélomanes, et c’est dommage car les prises de risques artistiques sont du coup très limitées".
Ephemerals sur scène à Beauvais - © Laurent Hakim

Des risques, Thierry est dorénavant résolu à en prendre. "Ça fait six ans que je suis surveillant dans un lycée, je donne aussi des cours de saxophone, pour avoir un revenu fixe, et dégager quand même pas mal de temps pour le groupe, explique le saxophoniste d'Ephemerals… mais là, j’arrive à un moment où j’ai envie de passer tout mon temps sur la musique, c’est une réelle prise de risque financière".

Les Ephemerals, groupe de musiciens anglo-français séparés par la Manche mais unis par la Soul, préfèrent ne pas trop penser aux derniers événements politiques en Grande-Bretagne. "52% des votants se sont exprimés contre l’UE, déplore Nic, mais en fait 38% des Anglais n'ont pas voté lors de ce référendum… Alors je ne vois pas comment ce vote peut être valide !".

Qu'importe le Brexit... En tournée européenne dans les festivals jusqu'à la fin septembre, les Ephemerals entreront en studio à Londres au mois d'octobre, pour réaliser leur 3e album, dont la sortie est annoncée pour mars 2017.