Unknown Mortal Orchestra réinvente le psyché-funk avec "Multi Love" : rencontre

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 11/06/2015 à 16H29, publié le 11/06/2015 à 16H04
Ruban Nielson, homme orchestre de Unknown Mortal Orchestra.

Ruban Nielson, homme orchestre de Unknown Mortal Orchestra.

© JagJaguwar

Repéré ces dernières années pour les subtilités de son indie rock dépressif, Unknown Mortal Orchestra effectue au 3e album un virage groovy surprenant et signe avec "Multi Love" un brûlot de psychédélisme funk absolument irrésistible. Ruban Neilson, tête pensante de cette formation basée à Portland (Oregon), nous livre la genèse troublante de ce disque déjà en tête de notre playlist de l'été.

Ménage à trois

Faut-il vivre des expériences intenses pour nourrir son art ? Avec Ruban Neilson il faudrait retourner la question comme un gant. Car c'est en couchant une simple idée sur papier comme titre potentiel d'album qu'il a déclenché l'une des séquences les plus intenses de sa vie sentimentale. Une expérience qui a nourri en retour cet album.

"J'ai pensé à cette idée d'amour multiple ("Multi Love", le titre de l'album) au milieu de l'année dernière et je l'ai écrit dans mon journal", se souvient Ruban, dont l'œil tatoué à la base du cou, entre les deux clavicules, palie parfois le regard vague, intérieur. "Une fois écrite, je me suis dit que ça ferait un bon titre d'album. Puis je me suis interrogé : pourquoi ce concept me parlait-il ? J'avais beau essayer de l'oublier, ça revenait sans arrêt. Je pensais à toutes ces expressions de l'amour, aussi charnelles que spirituelles, j'en parlais à mes proches et plus j'y pensais plus cela avait un impact sur moi. Jusqu'au point où ma vie amoureuse a fini par être influencée par ce terme (rires). C'est un processus incroyable: partir d'une idée pour un album et finir par construire toute sa vie autour.."

Au départ, lessivé par la tournée intensive de près de 3 ans pour défendre les deux premiers albums de Unknown Mortal Orchestra, Ruban qui en est le compositeur, guitariste et chanteur, décidait en 2014 de faire un break d'un an. Objectif: composer et enregistrer à la maison afin de passer davantage de temps avec sa femme Jenny et ses deux jeunes enfants. Sauf qu'une certaine Laura entrait alors dans la vie de son couple, le transformant en ménage à trois. "Elle ne veut être ni un homme ni une femme, elle veut être ton amour", chante Ruban à son sujet dans la chanson titre "Multi Love".


Ombre et lumière

Une aventure actuellement en suspens faute de permis de séjour pour la magnétique étrangère, dont il se souvient surtout comme d'une expérience "d'une grande beauté" lui ayant fait traverser en chemin des "situations émotionnelles terrifiantes".

On retrouve ici la constante de la musique de Unknown Mortal Orchestra : jamais de soleil sans ombre, ni de bonheur sans douleur. Même dans le morceau le plus joyeux musicalement se cachent toujours des larmes, à l'instar de ce nouvel album de psyché-pop groovy auquel la mélancolie des textes et la voix hantée injectent une merveilleuse gravité.

"La réalité est un mélange de joie et de peine au même moment, d'amour et d'anxiété", remarque-t-il. "Je crois que mon point de vue ne sera jamais béatement positif. La joie se juxtapose toujours avec une forme de gravité. A l'inverse, l'idée de la mort est positive parce qu'elle pousse à vivre intensément et à savourer chaque instant. Lorsque je m'exprime musicalement toutes ces émotions s'entrechoquent."


Un groove qui vient de loin

Tout cela ne nous dit pas comment le groove est entré dans la vie de Ruban, lui qui fut dans une autre vie le guitariste du groupe punk The Mint Chicks dont les déflagrations sonores firent un jour s'écrouler le plafond d'une salle de concerts.

Ruban est né en Nouvelle-Zélande dans une famille étendue de musiciens – père, mère, oncles, tantes, ils sont tous de la partie. Lui seul a failli échapper à cet atavisme : il voulait être peintre et à fait des études en ce sens. Mais la musique a fini par le rattraper.

"Mon père étant musicien de jazz – saxophone, trompette et claviers – j'ai naturellement écouté beaucoup de John Coltrane, Miles Davis et Dexter Gordon dans mon enfance. Adolescent, il m'a fait découvrir Jimi Hendrix, les premiers Frank Zappa et les Who, toutes choses que mes amis n'écoutaient pas. On était dans le hip hop, "Liquid Swords" de GZA (du Wu-Tang Clan) était mon disque préféré, mais j'aimais aussi beaucoup "Blowout Comb" de Digable Planets et "Illadelph Halflife" des Roots. Tout le hip-hop des années 90 basé sur les samples m'a énormément influencé."


Punk et beat sixties

En 2001, c'est pourtant un groupe de punk noisy expérimental, The Mint Chicks, qu'il monte avec son frère Kody, chez eux, en Nouvelle-Zélande. Deux albums et un enviable succès plus tard, la formation déménage à Portland aux Etats-Unis avant de se dissoudre en 2010, Ruban étant las de se battre pour imposer ses idées. Heureux d'avoir retrouvé sa liberté de mouvement, il poste sur internet des chansons sous le nom de Unknown Mortal Orchestra, aussitôt remarquées par un label.

"Lorsque je me suis installé à Portland en 2008, j'y ai découvert une grande communauté artistique. En traînant de pub en pub je trouvais toute la musique que j'aimais, du punk à la soul, en passant par la musique beat des sixties. Cela m'a inspiré. En réécoutant le premier album de Unknown Mortal Orchestra je me dis qu'il a capturé exactement ce que je ressentais de Portland alors."
Unknown Mortal Orchestra joue quatre titres Live sur la radio KEXP le 9 mai : So Good At Being In Trouble, Necessary Evil, Multi-Love et Can't Keep Checking My Phone.


"Je voulais qu'un Dj hip-hop puisse jouer "Multi Love" après un disque de Jay Z"

Comme le premier, le second album sorti en 2013 était sous influence sixties et basé sur la guitare. "Multi Love", qu'il a enregistré, produit et arrangé quasiment seul durant dix mois, opère cette fois un virage plus seventies où la voix s'impose au centre.

"Au départ, je ne voulais surtout pas que "Multi Love" soit un disque basé sur la guitare. Je ne voulais plus me cantonner au rock indie de petit blanc, je voulais toucher à d'autres styles comme la disco, pour donner envie de danser et toucher un public différent. Je pensais à des groupes comme Love et Stevie Wonder. Je me suis aussi beaucoup inspiré de David Bowie, la période plus groovy qui va de Young Americans à Scary Monsters, lorsqu'il a commencé à exploiter davantage la technologie."

"Au plan vocal, j'ai pris confiance. Jusqu'ici je me considérais avant tout comme un guitariste, mais cette fois j'ai voulu placer la voix davantage au coeur des morceaux, entourée d'une multitude de textures, claviers, guitares, sithar, cuivres, cordes et couches d'instruments qui flottent autour. Ca fait un disque différent."

Mais ce groove ? "Mon objectif était que ce disque puisse survivre à la nuit, qu'il soit aussi percutant que mes albums de hip-hop préférés. Je voulais que les dj puissent s'en emparer et les jouer dans leurs sets à côté d'un disque de Jay Z."


La chanson de Prince dont on rêvait depuis dix ans

De fait, "Multi Love" est un curieux album de psychédélisme funky et dansant, très moderne malgré ses clins d'œil appuyés au passé. Avec ses synthés rétro-futuristes bricolés maison, ses impeccables pincées de cuivres (assurées par son père), ses textures novatrices et ses distorsions sur la voix, il invente un genre de funk hallucinogène que Ruban a baptisé sans prétention sur son compte twitter "Psyché-RnB" ou "Depression Funk".

"Ur Life One Night" par exemple, est exactement la chanson de Prince dont on rêvait depuis le nouveau millénaire. "J'imaginais la chanson qu'il aurait pu écrire", reconnaît Ruban. "En fait, j'espérais secrètement qu'il pourrait tomber dessus et se dire qu'il allait en faire une meilleure. (rires)". "Can't Keep Checking My Phone" et ses allures disco ne dépareraient pas dans un album de Hot Chip, "Like Acid Rain" fait un clin d'œil aux sixties, "Multi Love" a des accents latino,  "Necessary Evil" mêle trompette et riff hendrixien et "The World Is Crowded" rappelle beaucoup les premiers Steely Dan.


"Ferguson m'a paralysé créativement"

Et puis il y a "Puzzles", une chanson à part, ouverte par des bris de verre et zébrée de riffs rock, qui referme l'album. "Amérique, ouvre ta porte, pourquoi vouloir toujours combattre "l'autre" ? Qu'est qu'une 'personne de couleur' ?", chante Ruban.

"Quand Ferguson et toutes ces affaires se sont produites j'ai été paralysé créativement, je n'ai rien pu faire pendant un moment. Mais je me suis quand même forcé à terminer cette chanson", se souvient Ruban. "Je ne voulais pas en faire un brûlot politique, juste traduire la colère et la confusion. Le concept d'Amérique est porteur de tant de promesses. Or on dirait que rien ne change, voire que les choses empirent. Pour moi, qui viens d'une famille néo-zélandaise où l'on avait un respect immense pour la culture afro-américaine, ça brise le cœur que les choses n'aient pas évolué comme elles auraient dû.".

Sollicité pour travailler avec Toro Y Moi, Frank Ocean, Chet Faker ou Killer Mike, le solitaire Ruban Nielson se dit désormais prêt à produire pour d'autres et même à mettre un pied plus franchement dans la pop. Ses chansons, placées entre certaines mains, pourraient il est vrai se transformer facilement en méga hits pop. "Je préfererais basculer dans la pop plutôt que de rester dans l'indie rock", avoue-t-il. "J'aimerais travailler pour d'autres, même pour le mainstream, je me sens prêt. Mais en ce qui concerne mes propres morceaux, je ferai toujours en sorte qu'ils sonnent de façon étrange et différente."

"Multi Love" de Unknown Mortal Orchestra vient de sortir chez JagJaguwar/PIAS
Le groupe est en concert le 12 juillet au Montreux Jazz Festival (Suisse) et le 16 juillet au Dour Festival (Belgique)