Une scène rock et métal naissante en Algérie, bulle d'air pour la jeunesse

Par @Culturebox
Publié le 23/11/2015 à 10H57
Le groupe algérien Traxxx au Festival Fest 213 le 7 novembre 2015

Le groupe algérien Traxxx au Festival Fest 213 le 7 novembre 2015

© AFP

Dans un pays où l'État préfère encourager les musiques traditionnelles et les manifestations renforçant l'identité arabo-musulmane, toute une scène alternative émerge peu à peu. Les groupes de rock, métal, reggae ou électro se démènent pour trouver des salles de concert et de répétition, et un festival, "Fest 213", spécialisé rock et metal, fait référence à Constantine.

"RÉ-VO-LU-TION !" assène d'une voix caverneuse, Omar, vocaliste du groupe de métal algérien Traxxx devant une foule de jeunes en liesse venus des quatre coins d'Algérie à Constantine (dans l'est du pays) pour Fest 213, un rare festival de rock et métal. 
L'affiche du festival rock et metal "Fest 213" se tenant à Constantine les 7 et 8 novembre 2015.

L'affiche du festival rock et metal "Fest 213" se tenant à Constantine les 7 et 8 novembre 2015.

© Fest 213
Fest 213 est un des exemples de ces initiatives lancées par des collectifs de jeunes, la plupart du temps sans soutien des autorités. Le festival a réuni cette année deux groupes franco-algériens, Acyl et Arkan, et trois formations  algériennes, Traxxx, Fingerprints et Numidas.

Piercings et bracelets à pics

"C'est un événement inédit", se réjouit une lycéenne constantinoise qui se fait appeler "Sadness Spirit" (esprit de la tristesse). Vêtue de cuir noir, bracelets à pics, piercing sur le visage et mèches rouges, elle est venue au Fest avec une amie portant le voile islamique mais arborant également piercings et bracelets de cuir, accessoires de choix des fans de métal. 
De jeunes algériennes venues assister au Festival de rock et metal "Fest 213" de Constantine, le 7 novembre 2015.

De jeunes algériennes venues assister au Festival de rock et metal "Fest 213" de Constantine, le 7 novembre 2015.

© FERIEL KOLLI / AFP
Elles attendent les concerts en discutant avec de jeunes garçons aux cheveux courts gominés, les bras tatoués et qui arborent des T-shirts noirs et des vestons rapiécés. "En dehors des concerts, on ne s'habille pas et on n'agit pas de cette manière sinon on risque d'avoir des ennuis", explique Sadness Spirit en référence à la société conservatrice algérienne.

Dans la fosse, l'ambiance est à son comble pendant les concerts. Les participants font des "head-Bang" (mouvements circulaires de la tête, typiques de la danse métal) et des "walls of Death" ("murs de la mort") constitués de deux rangées de personnes qui s'entrechoquent, le corps en transe, en libérant des rugissements.

La scène metal, née dans les années noires du terrorisme 

Le métal algérien est né dans les années 1990, en pleine décennie noire de terrorisme. Il bénéficiait alors d'un relatif soutien de l'État, soucieux de lutter contre la propagation des idées intégristes. Mais aujourd'hui, la quinzaine de groupes de métal algériens font l'objet de nombreuses attaques. Ils ont notamment été accusés de satanisme l'été dernier par la chaîne de télévision conservatrice El Biled.
Le groupe Traxxx, originaire de Tizi Ouzou, en concert au festival "Fest 213" le 7 novembre 2015.

Le groupe Traxxx, originaire de Tizi Ouzou, en concert au festival "Fest 213" le 7 novembre 2015.

© AFP

Il a fallu deux ans de démarches au collectif "Fest 213" pour organiser le festival de rock et métal de Constantine. Cet événement underground a finalement pu être inséré dans la programmation lancée en avril de "Constantine, capitale de la culture arabe", une manifestation officielle consacrée à la scène traditionnelle. "On a contourné le principe général de cette manifestation", se réjouit  Mustafa, 30 ans, ingénieur et batteurde Traxx.

Contourner les interdits

En Algérie, la grande majorité des salles de répétitions et de spectacles sont sous le monopole de l'État. Les responsables en bloquent souvent l'accès aux artistes qu'ils ne jugent pas suffisamment conventionnels. "Certains responsables d'organismes publics ou d'associations privées ne  censurent pas ouvertement mais ils ne donnent tout simplement pas suite aux demandes", explique Ramzy Abbas, 27 ans, vocaliste et musicien de métal algérien. D'autres invitent des artistes mais censurent les textes subversifs, se plaint le chanteur d'un groupe de reggae, Sadek Bouzino.

Le gouvernement "conçoit des politiques culturelles qui servent à contrôler la pensée" et ne permettent pas aux citoyens "de s'épanouir dans leur culture diversifiée", regrette Malik Chaoui, activiste d'un groupe de travail indépendant sur la politique culturelle en Algérie (GTPCA).
   
Mais les artistes alternatifs algériens ne s'avouent pas vaincus et trouvent des stratégies de contournement, utilisant largement les plateformes de diffusion web et les réseaux sociaux. Il s'appuient aussi sur de rares collectifs indépendants structurés mais non agréés par l'Etat qui organisent des événements.

De "nouvelles pratiques culturelles"

A Alger, les jeunes du groupe Mayhem (la faucheuse, symbole anarchiste), créé début 2015, aident de jeunes musiciens de rock, blues et métal à sortir de l'ombre en jouant sur la terrasse du musée des Beaux-Arts. "Les responsables considèrent ces mouvements comme trop occidentalisés et peu rentables alors qu'en réalité un concert de metal draine beaucoup de monde", explique Zakaria Brahami, 21 ans, membre de Mayhem.

En juin dernier, le Holi collectif, a lancé sur une plage de Béjaïa, à 250 km à l'est d'Alger, le "Holi Festival Algeria", première édition algérienne du festival international des couleurs, inspiré du rite indien. Sur la plage, des  milliers de jeunes ont dansé sur de l'électro tout en se jetant de la poudre de  couleurs. Même s'ils ont reçu des tombereaux d'injures sur internet de la part de conservateurs les accusant de s'être livrés à des festivités "contraires aux traditions algériennes", les organisateurs se réjouissent d'avoir réussi à initier la population "à de nouvelles pratiques culturelles".