Roger Kasparian : un grand photographe des sixties sort de l'ombre

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 17/05/2013 à 12H39, publié le 16/05/2013 à 17H53
Roger Kasparian et Françoise Hardy dans les années soixante, sur la côte d'Azur.

Roger Kasparian et Françoise Hardy dans les années soixante, sur la côte d'Azur.

© Archives Kasparian

L'oeil de Roger Kasparian a capturé durant 10 ans l'effervescence musicale des swinging sixties. Toutes les figures du mouvement yéyé, mais aussi tous les artistes anglo-saxons qui ont alors séjourné à Paris, des Beatles à Stevie Wonder ou Coltrane, sont passés devant son objectif. Depuis 40 ans, ses fabuleux clichés dormaient dans des cartons. Il expose enfin, pour la première fois. Interview.

L'âge de l'innocence pour toutes ces futures icônes
C'est un de ces incroyables contes de fées qui coulent comme miel dans les oreilles. Roger Kasparian, 76 ans, a réalisé à partir de 1962 et durant dix ans, des milliers de photos des plus grandes icônes musicales. En noir et blanc mais aussi en couleur. Des clichés précieux pris à l'époque de leurs premiers pas, lorsque ces artistes étaient encore inconnus et vierges de toute pose.

Ses photos impeccables, aux cadrages soignés même lorsqu'ils sont pris sur le vif, témoignent d'un temps béni de l'innocence pour les juvéniles Rolling Stones, Who, Stevie Wonder, Françoise Hardy, Johnny Hallyday, Serge Gainsbourg, Marianne Faithfull, John Coltrane et beaucoup d'autres. Saisis dans la rue, souvent à Paris, mais aussi sur scène, chez eux, dans des hôtels, à l'aéroport, dans des tour-bus ou au restaurant. Pourtant, Roger Kasparian n'avait jamais exposé.

Une erreur réparée par la Snap Gallery de Londres, spécialiste des clichés rares du rock'n'roll, qui lui consacre une toute première exposition d'une quarantaine de clichés jusqu'au 22 juin. Deux expositions devraient suivre en France : à Lyon et à Paris (détails au bas de l'article).
Mick Jagger le 18 avril 1965 à l'Olympia.

Mick Jagger le 18 avril 1965 à l'Olympia.

© Roger Kasparian
Le jeune photographe avait le même âge que ses sujets
"Je me suis retrouvé en contact avec la vague yéyé un peu par hasard. Ils avaient mon âge. En tant que photographe, j'avais besoin de sujets", se souvient Roger Kasparian. "C'était un milieu neuf, pas comme dans le cinéma qui avait déjà un réseau bien établi. Je travaillais en freelance, pour des revues comme "Bonjour les Amis" ou "Ciné Magazine". Je photographiais les artistes et j'allais ensuite proposer mon travail aux magazines et aux maisons de disques pour les pochettes. Comme je n'avais pas de média derrière moi, et qu'il s'agissait d'artistes débutants, je devais proposer la meilleure photo, celle que les autres n'avaient pas, pour espérer la vendre".

Avec quel matériel travaillait-il ? 
"D'abord avec un Rolleiflex. Puis j'ai acheté un Nikon. Et un Bronica 6-6 avec un objectif 186 à 2,5 qui devait peser un kilo. J'avais en permanence trois boitiers sur moi. A l'époque, il fallait faire de la couleur car elle démarrait et les magazines utilisaient la couleur pour leurs unes et pour certaines doubles pages intérieures à côté d'une majorité de noir et blanc. C'était un procédé nouveau, donc ça me plaisait."
Serge Gainsbourg Place Victor Hugo, hiver 1963.

Serge Gainsbourg Place Victor Hugo, hiver 1963.

© Roger Kasparian
Quels sont ses souvenirs des artistes de l'époque ? 
"Ils étaient neufs, comme moi. Ils étaient encore inconnus. Avec eux, je pouvais m'exercer, essayer de faire la meilleure photo, sous le plus bel angle. Ils étaient malléables et peu habitués à faire face à l'objectif. J'étais très directif, je leur disais comment et où se mettre. Je ne parlais pas anglais, et du coup c'était un peu compliqué avec les anglo-saxons. Mais j'ai quand même initié Eric Burdon des Animals à la photographie, car il venait de s'acheter un appareil et ne savait pas s'en servir. Je me suis aussi retrouvé seul dans une chambre d'hôtel avec Little Stevie Wonder à le "tripoter" pour lui faire comprendre de quelle façon prendre la pose. Mon père était portraitiste donc je l'étais aussi. Les séances duraient toute une matinée ou un après-midi. Au bout d'un moment, il arrivait que les artistes en aient marre. Ensuite, ils se sont professionnalisés, ils se sont mis à gérer leur image, à prendre des imprésarios..."

"Je n'ai pas fait Bob Dylan, c'est mon grand regret", se désole Roger Kasparian. "Je ne comprends pas comment Dylan a pu passer entre les mailles du filet car je faisais tout systématiquement. Y compris en jazz. J'ai fait John Coltrane, Duke Ellington, Ella Fitzgerald, Thelonious Monk, Sony Rollins." Nos yeux s'écarquillent encore un peu plus. Ce n'est plus un butin sur lequel il est assis mais un incroyable trésor de guerre. On comprend qu'avec les archives de ce photographe hyper productif, il y a sans doute de quoi faire 10 livres et 25 expositions.

Fréquentait-il es autres photographes de l'époque comme Jean-Marie Périer ? 
'Non, je n'étais pas des leurs. Je venais de la banlieue. J'étais complexé, je me disais qu'ils allaient me jeter. Je n'étais pas soutenu par un magazine. Il fallait jouer des coudes, ruser en permanence pour obtenir des rendez-vous avec les artistes, anticiper sans arrêt. Faire la photo qu'ils n'avaient pas. S'ils étaient tous d'un côté, je me mettais de l'autre pour offrir un autre point de vue."
Les Beatles harmonisent à l'Olympia le 16 janvier 1964.

Les Beatles harmonisent à l'Olympia le 16 janvier 1964.

© Roger Kasparian
 

La rocambolesque histoire de sa plus lucrative photo avec Romy Schneider et Alain Delon
"La photo que j'ai la plus vendue c'est celle avec Romy Schneider et Alain Delon dans une clinique de Neuilly. Je venais pour tout autre chose, et j'ignorais que Romy Schneider était hospitalisée, quand quelqu'un vient vers moi et me dit "C'est vous le photographe de France-Soir ?". Pris de court, j'acquiesse. Il me dit "suivez-moi" et m'emmène. Il ouvre une porte, c'était Alain Delon. La personne me le présente et nous laisse. Delon qui se trouvait au chevet de Romy me dit, "je fais quoi?". Là je vois une boîte de chocolats sur la table. Je lui dis "donnez-lui des chocolats".

Durant la séance (12 prises de vue), j'avais la trouille que le vrai photographe arrive. Mais finalement, personne n'est jamais venu. Le photographe de France-Soir était salarié, qu'il vienne ou pas ne changeait rien à sa fiche de paye. Du coup, j'ai téléphoné à la rédaction de France-Soir pour proposer mes clichés. Le mec du service photo me dit "ok, amène-les" mais c'était sans conviction. J'ai développé les photos et je me suis rendu rue Réaumur peu après. Le type avait les pieds sur le bureau. Il me dit (grosse voix gouailleuse à la Tontons Flingueurs) "Qu'esse t'en veux ?" Je ne savais pas trop, j'ai dit "50 francs". Il m'a dit, "Bon, laisse-les". Le lendemain, ma photo s'étalait en une de France-Soir. J'ai rappelé car j'avais l'impression de m'être fait avoir. Le type m'a répondu "Si tu veux, j'ten donne 200 francs".  Tous les journaux européens m'ont ensuite appelé pour avoir cette même photo. Mais j'avais un peu augmenté mes prix ! (rires)."

Pourquoi a-t-il arrêté ?
"C'est un truc de jeune", avance Roger Kasparian. "J'ai fait ça pendant dix ans. Après, j'ai pensé qu'il fallait devenir sérieux. A l'époque, le métier de photographe n'était pas très prestigieux. J'ai repris la boutique de photo de mon père pour faire les mariages et les portraits de famille."
Françoise Hardy au parc des Tuileries, en 1967.

Françoise Hardy au parc des Tuileries, en 1967.

© Roger Kasparian
Une rencontre a tout changé
Si ses clichés sont restés à l'abri durant 40 ans, quel miracle les a-t-ils sortis de l'anonymat ? C'est Alexandre Stanisavljevic, collectionneur de vieux disques, devenu aujourd'hui son agent "par la force des choses", qui a réussi à le convaincre de montrer enfin une partie de ce butin de guerre.

Rencontré par hasard en 2011 dans une brocante parisienne, Kasparian l'avait invité à passer chez lui à Montreuil en vue de lui montrer, et éventuellement de lui vendre, de vieux vinyles. En plus d'y découvrir une pochette inédite d'un disque rarissime, Stanisavljevic y était tombé sur "un portrait de Gainsbourg beau à chialer" et "un incroyable portrait de John Coltrane en contre-jour". Depuis, il n'a eu de cesse de faire connaître et reconnaître ce photographe méconnu, de nature discrète et introvertie, dont certains ont longtemps utilisé les clichés sans le créditer.

"Mon but aujourd’hui", explique Alexandre Stanisavljevic, "c'est de redonner à Roger toute la place qu'il mérite dans la photo. Sa chance c'est d'avoir été là au bon endroit au bon moment puisque ses sujets sont depuis devenus des icônes de la culture pop. Mais son génie c'est d'avoir voulu faire une bonne photo à chaque fois qu'il appuyait sur le déclencheur. Rien que sur  Johnny, il doit avoir 600 ou 700 clichés. Et pas n'importe lesquels. Il est si beau qu'on a l'impression de voir James Dean."

Exposition "Roger Kasparian : The Sixties"
Snap gallery de Londres
du 9 mai au 22 juin 2013
Les photos, limitées à 30 tirages chacune au total, bénéficient du travail d'un artiste du tirage noir et blanc. Elles sont en vente au prix de 750 euros (petit format), 1.500 euros (moyen) et 2.500 euros (grand format).


Roger Kasparian exposera ensuite à la Art Club Galerie de Lyon du 18 septembre au 12 octobre, puis à la Velvet Galerie de Paris du 7 au 30 novembre 2013. Quelques unes de ses photos seront également en vente à Drouot les 23 et 25 mai, notamment lors d'une vente consacrée à Claude François.