Run The Jewels : rencontre avec les joyaux du hip-hop américain

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 31/10/2015 à 16H12, publié le 27/10/2015 à 18H49
El-P et Killer Mike sont Run The Jewels.

El-P et Killer Mike sont Run The Jewels.

© DR

Run The Jewels est sans doute ce qui est arrivé de mieux au hip-hop américain ces trois dernières années. A eux deux, un petit blanc de Brooklyn et un grand noir d'Atlanta, ils ont tordu les règles du jeu et imposé un style unique, qui mélange critique féroce du système et humour corrosif. Rencontre enjouée et éclairante via Skype, à la veille de leur passage à Paris au festival Pitchfork.

Deux fortes personnalités

S'ils restent relativement méconnus en France, les deux complices El-P et Killer Mike, alias Run The Jewels, sont actuellement les rois du circuit rap indépendant aux Etats-Unis. Mais ils ne tombent pas de la dernière caisse de disques.

Le New-yorkais El-P, rappeur et producteur influent, était le leader du groupe culte Company Flow dans les années 90. Originaire d'Atlanta, Killer Mike s'est fait les griffes chez le groupe Outkast dont il fut longtemps le protégé. C'est en cherchant un producteur pour son second album en solo, "R.A.P. Music" paru en 2012, qu'il a fait la connaissance de El-P. Depuis, les deux hommes ne se sont plus quittés.

C'est de leur amitié, rare et forte, qu'est née l'entité explosive Run The Jewels. "Nous sommes votre fantasme utopique de la représentation des races dans le monde", aiment-ils à se résumer dans un pays où la notion infondée de race reste très présente, tout comme les discriminations à l'encontre des Noirs. Run The Jewels est d'ailleurs en première ligne contre les brutalités policières.

Impeccable alchimie

L'alchimie est parfaite entre ces deux fortes personnalités. Le désenchantement de l'un est proche du nihilisme punk, alors que l'autre est d'une nature optimiste et à deux doigts de s'engager en politique. Mais ils partagent l'humour, la colère face aux hypocrisies de la société américaine, ainsi qu'un goût immodéré pour la marijuana.

Ce duo, pour peu qu'on l'aborde sans préjugé, est irrésistible. Chacune de ses facettes pourrait faire l'objet d'une thèse. Son logo (ci-dessous)? Une image pop forte, à la fois menaçante et drôle, si réussie qu'elle a inspiré à Marvel Comics un triple hommage. Sa musique ? Abrasive et innovante, dans la droite ligne du Bomb Squad de Public Enemy.

Le discours ? Engagé, enragé et pourtant bourré d'humour, fanfaronnades et métaphores laissant aussi percer le doute et la vulnérabilité. Le phrasé ? Un débit de mitraillette insensé, plus percussif en duo que les beats eux-mêmes. Les clips ? Ironiques ou déstabilisants, toujours intelligents. Les concerts ? Sportifs et intenses, comme ils l'ont encore prouvé fin août à Rock en Seine.
Le logo de Run The Jewels est de ceux qu'on n'oublie pas.

Le logo de Run The Jewels est de ceux qu'on n'oublie pas.

© DR

Le fameux concert de Ferguson

Impossible de boucler ce portrait sans évoquer l'un des épisodes clés qui ont construit la légende de Run The Jewels. C'était il y a un an, le 24 novembre 2014, peu après la sortie de leur second album, "Run The Jewels 2". Ce jour là, un grand jury décidait de ne pas poursuivre le policier blanc Darren Wilson pour le meurtre de Michael Brown, un jeune noir américain de 18 ans, non armé, qu'il avait abattu de six balles le 9 août à Ferguson (Missouri), donnant lieu à plusieurs semaines de manifestations dans tout le pays.

Moins de deux heures après cette annonce, Run The Jewels était programmé en concert à Saint Louis, tout proche de Ferguson. Malgré ce contexte explosif, le duo maintenait son show et Killer Mike, très affecté, improvisait sur scène un long monologue bouleversant. La voix brisée par l'émotion, il évoquait notamment sa peur pour ses jeunes fils de 12 et 20 ans et sa précieuse amitié avec El-P, qui tournait pendant ce temps comme un lion en cage et essuyait une larme en douce, dos au public.

"Ca n'a rien à voir avec la classe, ça n'a rien à voir avec la race, ça n'a rien à voir avec la couleur, il s'agit de pauvreté, de chagrin et d'une machine de guerre. Désormais, c'est nous contre la putain de machine !", concluait Killer Mike. Depuis, il a été invité dans tous les talk-shows américains pour faire valoir son point de vue.
Un corps à corps haletant entre un policier blanc et un jeune noir, chacun allant au bout de ses forces. Un bras de fer en longueur qui révèle au final toute la futilité et l'inutilité d'une bagarre sans fondement ni objet.

Rencontre

Le soir d'octobre où nous les "rencontrons" via Skype, ils viennent d'arriver à Tempe (Arizona) et s'apprêtent à faire les balances d'un concert. Alors que Mike va et vient un gros joint au bec, tout en participant à la conversation, EL-P reste concentré face à l'écran, à la fois introspectif et blagueur.

Vos paroles sont très subversives et font réfléchir mais elles vont toujours de pair avec l’humour. Quelle importance accordez-vous à l’humour ?
EL-P : L’humour est capital pour nous. C’est l’une des pierres angulaires de nos personnalités et de notre amitié. Nous ne sommes pas là pour présenter une idée en particulier, mais pour représenter qui nous sommes. Et tout cela, aussi sombre soit-il, est emballé avec beaucoup d’humour. Quand vient le moment de parler de choses sérieuses et qui nous tiennent à coeur c’est important d’avoir ça à notre disposition. Nous sommes aussi très admiratifs du travail des humoristes tels que Richard Prior, Bill Hicks, George Carlin ou Lenny Bruce. D'une certaine manière, nous nous revendiquons de leur lignée. Pour moi, la grande réussite de Run The Jewels c’est d’avoir réussi à intégrer dans cette musique tous les aspects de nos deux personnalités. Nous ne sommes mal à l’aise avec aucun aspect de ce groupe car il n’y a rien que nous ayons dû sacrifier de nous mêmes. Il y a de la fanfaronnade, de la grosse déconnade comme on aime mais il y a aussi de la place pour traiter le réel ou des choses plus sensibles, de libérer chacun notre âme. Tu ne peux pas être en colère et tourner en rond toute la journée.
Mike : Tu as beau être enragé, tu ne peux pas rapper "vas tuer un policier". Par contre tu peux faire une blague à ce sujet en pointant du doigt les autorités. Le sarcasme est libérateur. Ma philosophie c’est: si quelque chose t'attriste, trouve une blague pour la surmonter.

EL-P, lorsque tu menais Company Flow il y a une quinzaine d'années, puis en solo, tu apparaissais comme quelqu'un de beaucoup plus sombre qu'aujourdhui…
EL-P : Oui, je suis différent d'alors, c'est vrai que je suis heureux aujourd'hui. La musique que je fais reste assez sombre mais je ne suis plus seul là dedans, j’ai un ami à mes côtés qui me pousse à faire de belles choses. Même si nous évoquons des questions difficiles et graves dans nos paroles, nous avons toujours été joyeux dans notre façon de les aborder.
Mike : La différence, c’est le grand noir qu’il a rencontré ! (rires) C’est vraiment fun d’être dans un groupe à deux, nous nous amusons. Il faut comprendre aussi que le côté sombre et dur qu’arborent certains jeunes rappeurs vient de leur peur de ne pas être respectés.
El-P : Avec l'âge, on apprend le détachement. On se fout d’inspirer le respect, on se soucie juste de faire ce qu'on aime , d'éviter les malentendus et de ne pas blesser autrui.
Killer Mike et EL-P avec Kendrick Lamar au centre/

Killer Mike et EL-P avec Kendrick Lamar au centre/

© @thereallyrealelp sur Instagram

Quel type de couple, quelle sorte de binôme formez vous ?
Mike : Comme deux copines qui ne s’aiment pas physiquement (rires). Nous sommes comme des frères en fait, il nous arrive de nous engueuler pour savoir quel chaîne on va regarder mais nous nous disons chaque jour que nous nous aimons et nous nous demandons surtout comment faire de bons disques.
Qu’est ce qui vous différencie, en quoi êtes vous complémentaires ?
El-P : En surface, on peut dire que Mike est l'optimiste et que suis le pessimiste, mais en réalité nous sommes très similaires malgré nos différences d'approche. Je crois que nous partageons un romantisme auquel Mike m’a permis de céder en quelque sorte. J’ai une certaine dureté et un côté très sceptique que partage aussi Mike même si ce n’est pas forcément sa nature. Nous sommes culturellement différents…
Mike : Il aime les bagels ! (rires)
El-P : Et il aime le fromage râpé !(rires) En d’autres termes, je suis de New York et il est d’Atlanta, mais à part ça nous sommes nés la même année, en 1975, nous avons grandi en écoutant la même musique, nous avions à peu près les mêmes préoccupations. En ce qui me concerne, cette amitié avec Mike m’a enrichi et a ouvert ma compréhension. Avant de faire sa connaissance, j'avais une méfiance générale envers l'humanité et un grand mépris pour la façon dont nous traitons nos semblables en tant qu'êtres humains. Or Mike a au contraire un fort sens de la communauté car les siens souffrent directement de la violence et de l’oppression. Plus généralement, Mike et moi allons naturellement vers les gens qui nous font évoluer et avancer et je pense que c’est ce que j’ai trouvé avec Mike.

Racontez-nous comment est né votre logo ?
EL-P : Nous avions déjà le nom du groupe, Run The Jewels, qui signifie "la bourse ou la vie" ou plutôt "les bijoux ou la vie". C'est aussi une métaphore, un concept pour dire "donne moi ce monde, donne moi cette vie". J'ai ensuite cherché à symboliser ce nom et trouvé cette idée d'une main braquant l'autre tenant des bijoux. Un ami l'a ensuite dessiné et le logo était né.

Utiliser un simple logo pour un groupe de rap c'est assez rare. Même Public Enemy, qui avait un logo très fort, montrait ses visages sur les pochettes. Pourquoi pas vous ?
Mike : Les visages sont bien moins forts que le symbole. Je voulais faire partie d'un groupe icônique, de quelque chose d'aussi fort que ce que le Wu-Tang signifiait pour moi. Et je suis tombé amoureux de notre logo parce qu'il transcende tout : peu importe tes origines, ta religion, ta sexualité ou même ton époque, tu peux te retrouver sous cette bannière. Je considère en outre comme une grande liberté de ne pas avoir à montrer ma tête sur la pochette et de mettre ce que je défends à la place.

Y-a-t-il une chance de vous voir entrer en politique un jour ?
Mike : (désignant El-P) Pas lui en tout cas, il n’aime pas la politique (rires). Moi, je me vois bien diriger un petit bureau dans une localité.
El-P : Ne l’écoute pas, il va finir maire ! (rire) Et moi je serai l’ami semi-corrompu embarrassant (rires) Je serai le mec qui fout la merde mais qui est intouchable parce qu’il est le meilleur ami du maire. Je serai le mec qu’il faut cacher à la presse, le mec complètement bourré durant les cérémonies officielles… (fou rire général)

Imaginons un instant que vous soyez présidents. Quelles seraient vos premières décisions, vos premières actions ?
Mike : Essayer d’ôter la balle de ma tête.
EL-P : Ma première et unique action (il réfléchit) serait de remplacer le fluor de l’eau par du THC (sourire). Parce que je crois qu’un monde stone serait un monde bien plus heureux. Personne n’aurait l’énergie de partir en guerre… et tout le monde mangerait tout le temps.
Mike : Ce serait les Etats-Unis de l’anarchie, quoi !
El-P : Voilà la principale différence politique entre Mike et moi : je n’ai absolument aucune foi dans le système politique américain. Je suis intrinsèquement dégoûté par tout ça. Je ne dis pas que j’ai forcément raison mais c’est ce que je ressens depuis toujours… j’attends encore la personne qui me fera changer d'avis.
Mike : Alors que moi je vois la politique américaine comme étant potentiellement la meilleure république que le monde puisse avoir. Nous avons juste une électorat paresseux qui refuse de peser sur les gens qu'il est assez stupide d'avoir élus. Il faudrait tout remettre à plat.

Kanye West envisage de se présenter à la présidentielle. Voteriez-vous pour lui ?
EL-P : Oui, absolument
Mike : J'en suis moins sûr. Moi je vote Rihanna ! (rires)
EL-P : Je voterai Kanye parce que la politique américaine ressemble au plus agaçant des shows télé. Nous ne faisons que changer l’acteur principal tous les quatre ans. Je pense que ce serait plus distrayant si Kanye était de la partie. D'autant que n’étant pas un politicien de carrière il ferait peut-être de bonnes choses.
De bonnes choses comme quoi ?
Mike : Il tenterait de sauver le monde en créant des écoles de mode gratuites (rires)
El-P : Dans la mesure où je ne crois pas en ce système, je pourrais tout aussi bien voter pour Fred Flinstones ! (du dessin animé Les Pierrafeu qui se déroule à l'âge de pierre) Au moins Kanye ferait de bons beats !

El-P, sur Twitter récemment tu as écrit : si Trump l’emporte je pars. Où irais-tu ?
El-P : Bonne question. Je suis ouvert à toute suggestion. Si tu as une idée d’île tranquille où on trouve de l’herbe facilement (rires)
Mike : Moi je filerais en Jamaïque !
El-P : Plus sérieusement, notre pays a donné lieu à de belles idées qui ont été manipulées et empoisonnées. D’habitude je dis que je me fous des élections. Mais franchement, si Trump était élu, je crois que ce serait un signal vraiment inquiétant pour l’avenir. C’est quand même un type qui dit vouloir jeter dehors 450.000 immigrés par mois durant son mandat. Pour moi, ça reviendrait à un holocauste.

Mike tu as écrit sur Twitter je ne voterai pas pour un autre Clinton ou un autre Bush. Mais es-tu certain que tu ne voteras pas Hillary au final ?
Mike : J'en suis absolument certain. Je ne voterai pas Hillary car je n’ai pas confiance dans les Clinton, je n’ai pas confiance dans les Bush et j’en ai ras le bol de ces dynasties politiques américaines qui rappellent la monarchie. Ce pays a été fondé en opposition à la monarchie et je refuse d’y replonger, de la même façon que je refuse de vénérer des familles comme les Kardashian.

Vous avez joué en septembre à Dismaland, le parc d’attraction parodique de Banksy. Comment était-ce ?
Mike : Banksy est le meilleur ! Ca a été l’une des expériences les plus incroyables de ma vie et je m’en souviendrai jusqu’à ma mort.
EL-P : Le concert aussi était incroyable, les gens sautaient et criaient c’était impressionnant, on ne s’attendait pas du tout à ce que ce soit notre public, or c'était le cas. En fait, si Banksy nous a invités et si nous avons accepté c’est sans doute que nous traçons des lignes parallèles dans notre façon de voir le monde et de ce que nous faisons de notre art. Le parc était magnifique, délirant et un peu maladroit mais par les temps qui courent il faut parfois dire les choses de cette façon, faire des métaphores évidentes, pour que les gens prêtent attention. J’ai été sincèrement honoré d’en être.

Run The Jewels est en concert samedi 31 octobre au festival Pitchfork Paris, Grande Halle de La Villette
Run The Jewels 2015 Fall Tour : l'affiche