Festival Pitchfork 2013 : un an de making of

Par @Culturebox
Publié le 29/10/2013 à 10H05
La queue s'allonge au Pitchfork festival à la Grande Halle de la Villette...

La queue s'allonge au Pitchfork festival à la Grande Halle de la Villette...

© Vincent Arbelet

Comment fabrique-t-on un festival de musique indépendante ? Comment s'y prend-on lorsqu'on est, comme le festival Pitchfork, une manifestation qui se déroule à Paris et dont la maison mère est aux Etats-Unis ? A la veille de la 3e édition du festival Pitchfork, qui se déroule à La Villette du 31 octobre au 2 novembre, retour sur 12 mois de travail avec Julien Catala, co-programmateur du festival.

NOVEMBRE 2012

Au lendemain du festival Pitchfork 2012, dans quel état d’esprit étiez-vous ?
Julien Catala, directeur de l'agence Super !, co-productrice du festival Pitchfork : j’étais super content, il n’y avait eu aucun souci majeur à la Grande Halle et on avait fait sold-out avec un peu plus de 20.000 personnes sur trois jours. On ne pouvait pas mieux faire donc je ne pouvais pas être plus satisfait.

Avez-vous déjà à ce moment là une idée de l’affiche de l’année d’après ?
Oui, on commence déjà à travailler, et même pendant le festival on est déjà sur celui d’après, un an à l’avance. La salle est d’ailleurs déjà réservée pour la fois suivante, voire deux ans avant.
Aviez-vous déjà des envies à l’époque que l’on retrouve dans la programmation 2013 ?
Oui. The Knife, Darkside, Danny Brown, Omar Souleyman. Il y avait d’autres envies, mais qui n’ont pas marché (rires).

Le groupe anglais Disclosure était déjà là l’an passé et on le retrouve cette année. Pourquoi ?
En fait, ce n’est pas la deuxième mais la troisième fois qu’ils jouent au festival parce qu’ils ont assuré un dj set la première année à l’after party du samedi soir au Point Ephémère, mais personne ne s’en souvient (rires). Rien n’était encore sorti, hormis un single, et c’était déjà génial. Aussi bien à Super ! que chez Pitchfork USA, on est tous fans de Disclosure. L’an passé, l’album n’était pas fini mais on les voulait quand même et ils ont joué à la Grande Halle en Dj Set. Cette année, on ne pensait pas les ravoir mais quand l’album est sorti, en juin, Ryan Schreiber de Pitchfork a tenu à les réinviter, cette fois pour un live. Disclosure est symbolique de ce que Pitchfork aime en électro (sur le site, leur album "Settle" a obtenu 9,1 sur 10), et le groupe était partant. En plus, Disclosure était très demandé par le public du festival qui nous les réclamaient via les réseaux sociaux.
PREMIER TRIMESTRE 2013

Concrètement, comment faites-vous la programmation ?
Nous avançons à deux, entre Pitchfork USA et nous. On se fait une « wishlist » (liste de souhaits) qu’on s’échange par e-mails et qu’on modifie au fur et à mesure. Mais globalement on est tout le temps d’accord avec Ryan (Schreiber fondateur et directeur artistique du site web-magazine de musique américain Pitchfork) et Chris (Kaskie, président de Pitchfork en charge de l’opérationnel et du business) parce qu’on écoute la même musique. On se parle tout le temps. Les désaccords sont très rares. Nous (l’agence Super !) sommes co-producteurs, donc notre voix compte. Mais personne ne cherche à imposer ses choix.

Il y a peu de Français dans la prog, alors que Ryan Shreiber m’avait dit il y a trois ans qu’ils souhaitait à l’avenir programmer plus de groupes locaux. Pourquoi ?
Nous avons du mal à à booker des français. L’an dernier on avait Sébastien Tellier et M83. Cette année, nous avons Pegase et Petit Fantôme. On aurait bien aimé en avoir plus. On a tenté Rone par exemple, mais il voulait faire l’Olympia. On voulait Jackson & His Computer Band mais ça n’a pas marché.  Surtout, Chris et Ryan (de Pitchfork USA) sont pour des groupes français qui sonnent vraiment français, pas anglo-saxons, parce qu’il y a de fortes chances pour que les originaux soient mieux.

Tu leur a déjà fait découvrir des groupes français ?
Par exemple, Chris (Kaskie) aime Fauve. Il trouve ça intéressant dans la démarche parce qu’il chante français. A Pitchfork, ils aiment bien François & The Atlas Mountains, JC Satan aussi. Ils adorent Phoenix. Et Kavinsky en musique électronique. Et bien sûr Gainsbourg. En fait, ils adoreraient que je leur présente le nouveau Gainsbourg, mais je ne l'ai pas encore trouvé ! (rires).
Pegase, l'un des deux groupes français programmés au festival Pitchfork 2013
FIN MAI 2013

A quel moment la programmation doit-elle être à peu près bouclée ?
Pour Primavera, c’est à dire fin mai, on a déjà 50% de la prog de bookée. Parce qu’on dévoile les premiers noms de groupes à ce moment là. Et que la mise en vente des billets démarre dans la foulée. Cette année, nous avons vendu beaucoup de places les premiers jours.

Le festival Pitchfork Paris est connu pour attirer beaucoup d’étrangers.
Oui, notre public est composé à 50% d’étrangers et à 50% de français. Il y a pas mal d’Américains, quelques Japonais et beaucoup d’Européens. Essentiellement d’Angleterre et de Scandinavie (Suède, Norvège, Danemark) mais aussi d’Islande et de Croatie.

En tenez-vous compte dans la programmation ?
Oui. L’idée au départ c’était de faire un festival international comme Primavera (Espagne) ou All Tomorrow's Parties (Angleterre), et non pas les Vieilles Charrues à Paris. Contrairement à beaucoup de festivals d’été qui programment tous la même chose, notre but est d’avoir des artistes vus encore nulle part et aussi d’avoir des exclus européennes pour faire venir du public de tous les pays

Lorsque tu prospectes pour trouver des groupes, que cherches-tu ?
Je cherche des groupes indépendants en rock, électronique ou rap, qui ont peu joué, qui sont hors tournée promotionnelle ou dont on sera les premiers à montrer le nouveau live. Par exemple A-Trak n'a joué nulle part en Europe cet été. C'est sa seule date en Europe, il vient spécialement de New York présenter son nouveau live. Panda Bear pareil, il n’a joué qu'une fois en Europe cet été. Idem pour Darkside et Omar Souleyman qui se déplacent spécialement. The Knife pareil, à part une date à Londres. Danny Brown aussi, il n’y a pas de tournée. C’est super, mais ça nous coûte cher. Du coup ça rejaillit sur le prix des billets d’entrée au festival, qui nous est souvent reproché alors qu’on ne gagne pas des fortunes.
JUIN 2013

Le festival fait un vrai effort sur la nourriture proposée
Nous avons voulu créer un festival de qualité, un peu différent, et qui nous ressemble. Nous cherchons à soigner notre public, et comme il est à 50% étranger, ils veut manger à Paris des super bons sandwiches, pas des frites molles et des kebabs tout pourris. On commence à prospecter au mois de juin, en allant chez les  meilleurs boulangers, et les bons spots de street food pour leur faire des propositions.  L’an dernier, on avait le boulanger Landemaine ;  il a fait un carton avec son stand de macarons. Cette année, on aura le champion Gontran Cherrier avec des super sandwiches et croque-monsieur. On aura un stand Mary Céleste, le bar du Marais qui fait les meilleurs cocktails de Paris avec huîtres et tapas. Et surtout Street Food à la française, une boîte créée par quatre anciens étudiants de l'Institut Bocuse, qui font des pains briochés, des pâtés en croûte et des cocottes de pot au feu !

Le festival inclut aussi un petit marché de créateurs, c’est très anglo-saxon comme idée
Ils ont un marché similaire au festival Pitchfork de Chicago. On a repris l’idée ici avec une quarantaine d’exposants cette année, de jeunes créateurs de bijoux, d’affiches sérigraphiées, de vêtements mais aussi des tatoueurs et un pop-up store de Rough Trade (le magasin de disques indé de Londres), qui vient avec ses disques d’Angleterre.
Le Hot Dog Lyonnais brioché de Street Food à la française

Le Hot Dog Lyonnais brioché de Street Food à la française

© https://www.facebook.com/StreetFoodALaFrancaise
FIN SEPTEMBRE

Quel est le dernier groupe de la programmation que vous avez booké ?
Connan Mockasin, je l’ai booké fin septembre, en remplacement de Deer Hunter. Les derniers arrivent courant septembre. En fait, Pitchfork aime bien garder des cases de libres pour pouvoir booker des artistes de dernière minute sur lesquels on a craqué récemment. Ils ne veulent pas qu’on ait terminé la programmation 6 mois avant. C’est intéressant, mais c’est une difficulté en plus.

A quel moment sens-tu la pression monter ?
Très tôt. C’est l’horreur. (rires)
C’est quoi le plus dur ?
C’est a billetterie. De se dire que si on ne vend pas assez de places on peut couler. C’est énormément de travail, un travail de malade pour des bénéfices minables. Avec Ryan et Chris on se dit qu’on le fait parce qu’on a envie de le faire, parce qu’on est des passionnés, mais pas pour ce que ça rapporte.
UNE SEMAINE AVANT

Combien de personnes travaillent à plein temps sur le festival et à quelle date ?
Toute l’équipe de Super ! (une dizaine de salariés) travaille dessus durant l’année, de même que Walter et Julie qui travaillent pour le Trabendo. Les trois derniers mois, trois CDD sont recrutés en plus pour gérer les partenaires privés et les aménagements. La manifestation est entièrement privée, c'est-à-dire que nous ne recevons aucune subvention et que toutes les personnes qui travaillent sur le festival sont salariées, soit en CDD soit à la journée. En outre, plus de 250 personnes sont embauchées pendant une semaine pour travailler sur le festival. La sécurité, le bar, on ne délègue rien, tout passe par nous. Ca crée de l’emploi, ce qui n’est pas le cas de la plupart des festivals d’été de nature associative qui sont subventionnés et fonctionnent grâce à une armée de bénévoles pour tenir la billetterie, servir les verres, monter les scènes…
 
LE JOUR J

Qu’as-tu appris de plus important en trois ans ?
Garder la tête froide, ne pas stresser, essayer de prendre les choses avec beaucoup de détachement, et être méthodique.

La pire expérience, celle que vous ne referez pas ?
Souvent, nous essayons d’aller au bout de nos idées. Par exemple, sur la programmation, on ne prend que des groupes qu’on adore, ou sur la nourriture, on veut toujours le meilleur. C’est souvent positif.  Sauf que l’an dernier Walter, notre régisseur, qui est végétarien, s’est mis en tête d'offrir aux artistes végétariens un catering (nourriture servie aux artistes durant le festival) à la hauteur.  Il a déniché une boîte hollandaise spécialisée dans le catering végétarien et l’a fait venir pour s’occuper de tous les plats servis en backstages. Ils avaient juste prévu de cuisiner un peu de viande pour ceux qui en réclameraient.  Et ça a été l’horreur !  Les roadies, qui montent les scènes et font un boulot physique, se sont retrouvés avec des sandwiches de hoummous et des plats de lentilles ou des steaks de soja ! (fou rire). L’intention de départ était bonne mais au final ça a été un gros fail l’an dernier. On en a rigolé pendant tout le festival et on s’est moqués de Walter pendant des mois. Ca, on ne le refera jamais. On fera du catering avec des steaks et puis c’est tout !

Le Pitchfork festival 2013 se tient du 31 octobre au 2 novembre à la Grande Halle de la Villette. Au menu : Disclosure, A-Trak, Panda Bear, Danny Brown, Darkside, Hot Chip, Connan Mockasin (en remplacement de Deerhunter, annulé), The Knife, Jagwar Ma, Omar Souleyman, Mount Kimbie, Ariel Pink, Colin Stetson, Todd Terje, Savages, Junip, Glass Candy, Yo La Tengo, Youth Lagoon, Blood Orange, Pegase, Bath, Petit Fantôme, Sky Ferreira,et au Trabendo The Dodos,  John Talabot, Jacques Green ... Tout le programme sur le site.

Culturebox diffusera de nombreux concerts du festival en live streaming.