Led Zeppelin : 20 ans de conversations avec Jimmy Page

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 11/11/2014 à 20H01, publié le 11/11/2014 à 15H58
Jimmy Page, guitariste et producteur de Led Zeppelin, le 6 novembre 2014.

Jimmy Page, guitariste et producteur de Led Zeppelin, le 6 novembre 2014.

© Cindy Ord / Getty Images North America / AFP

Mythe vivant, le guitariste de Led Zeppelin est connu pour sa grande discrétion dans les médias, qu'il a toujours tenus à distance. "Conversations avec Jimmy Page" de Brad Tolinski, publié enfin en France (deux ans après sa sortie en G-B) aux éditions Ring, est donc un évènement. Fruit de 20 ans d'entretiens avec le génie de la six-cordes, il tient lieu de première autobiographie officielle.

Plongée dans la tête d'un guitar-héro

Amateurs d'anecdotes croustillantes, de détails sur les frasques sexuelles de Led Zeppelin, la consommation de drogue de la troupe ou sur les penchants de Jimmy Page pour l'occultisme, passez votre chemin. Comme dans la vie du guitar-hero, la musique tient ici le tout premier rôle.
 
L'auteur, Brad Tolinski, a été longtemps rédacteur en chef de Guitar World. Le dialogue de Jimmy Page et du journaliste est donc avant tout une plongée passionnante et méticuleuse (parfois jusqu'à l'excès) dans les souvenirs d'un immense guitariste et d'un producteur maniaque du son, dont les techniques et les méthodes ont révolutionné le rock.
Avec Led Zeppelin, il sait exactement où il veut aller

D'abord musicien de studio pour tout ce qui bouge au Royaume Uni dans les sixties (mais aussi pour Johnny Hallyday et Michel Polnareff), Jimmy Page rejoint en 1966 les Yardbirds, où il a déjà casé son ami Jeff Beck. Grâce à sa grande expérience des studios d'enregistrement puis de la scène avec les Yardbirds, Jimmy Page sait précisément, lorsqu'il fonde Led Zeppelin en 1968, ce qu'il veut au plan sonore et comment l'obtenir.
 
Avec sa dream-team de musiciens – le batteur surpuissant John Bonham dont il loue dans ce livre la "grande indépendance", John Paul Jones qui était alors l'un des plus grands bassistes, claviéristes et arrangeurs de sessions d'Angleterre et Robert Plant, le chanteur solaire à la voix androgyne et sexuelle - il enregistre en 30 heures (!) le premier album avant-gardiste de Led Zeppelin. Un disque "varié et raffiné alliant la puissance et la subtilité" payé sur ses propres deniers et dont "Dazed and Confused" constitue la pierre angulaire.
 
"Notre but était de faire une musique qui vous flanque les frissons", explique Jimmy Page. Mission accomplie. Mais cet ennemi du surplace ne se laisse pas griser par ses premiers succès. Il cherche constamment à perfectionner son jeu et à faire évoluer le son du groupe dans son ensemble.

Interessé par la musique indienne, orientale et classique, Page inaugure de nouvelles façons de jouer - avec un archet notamment - et différentes techniques d'enregistrement, comme celle du placement des micros à distance des instruments, ou celle de l'écho inversé. "Je voulais que chaque album soit un pas en avant", souligne ce visionnaire.
L'incroyable enregistrement de "Led Zeppelin IV" dans une bâtisse hantée
 
Cet ouvrage est aussi une plongée au cœur des enregistrements des albums de Led Zeppelin, dont le chef d'œuvre "Led Zeppelin IV" (actuellement réédité en version remasterisée), enregistré en pleine campagne à Headley Grange, un ancien hospice d'aliénés à moitié hanté. Une bâtisse de style victorien que le groupe va transformer peu à peu en immense studio d'enregistrement.
 
"On déplaçait sans arrêt les amplis et les micros autour de la maison, et on créait de nouveaux espaces d'enregistrement, ce qui, j'en suis convaincu, affectent ceux qui écoutent à un niveau subconscient, subliminal", se souvient-il.

Jimmy Page raconte ce faisant comment il a obtenu le son de batterie monumental de "When The Levee Breaks", enregistré carrément dans le hall d'entrée de Headley Grange. 
Jimmy Page jouant de sa guitare avec un archet en 1973.

Jimmy Page jouant de sa guitare avec un archet en 1973.

© Carl Dunn
Sex & drugs et occultisme

Il revient aussi sur le tournage et le montage interminable du film "Stairway to Heaven" dont il éclaire les zones d'ombre, évoque rapidement la drogue, les excès – "là où on a été les pires c'est au Japon. Là bas, on a fait des trucs que vous ne pourriez pas croire."  - et sa brève rencontre avec Elvis Presley – "c'était un homme fantastique".

Le guitariste de Led Zeppelin s'explique brièvement sur son goût pour les sciences occultes et le mage Alestair Crowley – "ce n'était pas inhabituel à l'époque, d'être intéressé par les religions comparées et la magie", estime-t-il. Quant à Crowley, il "demeure en grande partie incompris. Son message visait l'émancipation personnelle.", assure-t-il.  Jimmy Page est moins tendre pour le réalisateur Kenneth Anger, autre adepte notoire de l'occultisme, pour lequel il a composé la BO de "Lucifer Rising" et avec lequel il a rompu abruptement. 
Jimmy Page et Jack White en 2006.

Jimmy Page et Jack White en 2006.

© Ross Halfin
John Paul Jones, Jeff Beck, Jack White convoqués
 
On apprend une foule de choses dans ce livre, qui propose entre chaque entretien avec Jimmy Page des interludes, dont un inventaire de ses principales guitares mais aussi son thème astral, et surtout une poignée de conversations éclairantes avec d'autres personnalités – Jeff Beck, Jack White, Chris Dreja ou John Paul Jones. Sans surprise, ce dernier s'avère le plus intéressant. Il éclaire à la fois le travail commun et à quoi tenait l'alchimie de Led Zeppelin.
 
"Le groupe a toujours bossé très dur", dit il. "On était en permanence professionnels." Ce à quoi leur agent Danny Goldberg ajoute en écho : "Oui, il y avait des moments de fête (…) mais il y avait aussi des prises de tête considérables sur chaque détail. Ils étaient toujours extrêmement sérieux quand on en venait à la musique."
 
John Paul Jones dit aussi cette chose essentielle : "Je crois que le problème de la plupart des groupes modernes, c'est qu'ils écoutent tous la même musique, ce qui donne un son à une seule dimension. Nous, on n'a jamais écouté la même musique." Et il ajoute : "L'autre secret c'est qu'on était un groupe altruiste. Tout le monde était d'accord et on s'écoutait toujours les uns les autres. C'était ça la clé. On ne se disait jamais "Qu'est ce que je fais ? Mais toujours "Que fait le groupe?".

"En tant que musicien, je crois que ma plus grande réussite a été de créer des mélodies et des harmonies inattendues dans un cadre rock and roll.", estime Jimmy Page dans cet autoportrait. "En tant que producteur, j'aimerais qu'on se souvienne de moi comme quelqu'un étant capable de faire durer un groupe de talents individuels incontestables".

A 70 ans, ce légendaire sorcier du son reste tourné vers l'avenir. "Il n'y a aucun intérêt à tout rapporter au passé. Il faut aller de l'avant.", assure-t-il. Dommage que ce soit précisément l'argument que lui oppose aujourd'hui Robert Plant pour justifier son refus de reformer Led Zeppelin sur scène.

Jimmy Page & Brad Tolinski "Conversations avec Jimmy Page" (éditions Ring, 23 euros)
Led Zeppelin, réunis en 2007 avec le fils du regretté Jon Bonham à la batterie.

Led Zeppelin, réunis en 2007 avec le fils du regretté Jon Bonham à la batterie.

© Ross Halfin
Alcaline a consacré un sujet à Led Zeppelin avec Jimmy Page jeudi 6 novembre, à revoir ici (avancez à 23 mn)